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roules parcourues jusqu'alors: les opinions, les prejuges des ecoles anterieures servaient uniquement, disaientils, a egarer, ä troubler, a jeter les hommes dans un vain et penible labeiii*. Pyrrhon d'Elis, contemporain d'Aristote (vers l'an 323 av. J.-C-.), et Timon de Phliunte, soii disciple, furent les premiers qui developperent cette theorie : leur ecole ne vecut pas. Bien difterent fut le sort du Scepticisme que les docteurs de lanouvelle academie, Arcesilas (318-244 av. J.-C), et le celebre Carneade (215-130) opposerent aux systemes dogmatiques de leur temps. Mais la jeune Academie tourna ä rEclectisme; et au commencement de I'ere chretienne, on vit paraitre Enesideme qui se posa comme le regenerateur du Scepticisme de Pyrrhon.
183. — Cette ecole aftirmait en general que les sensations et le sens intime sont insuffisants pour nous conduire ä la verite et ä la certitude, qu'avec ses sensations et ses idees l'homme est encore loin de connaitre la realite. Ces philosophes ne pretendaient pas que les theories qu'ils combattaient fussent fausses : ils reconnaissaient qu'elles pouvaient etre vraies. Mais on n'en ötait pas certain et par consequent il fallait se garder de rien decider: l'incertitude, disaient-ils, etant egale de part et d'autre. Aussi Sextus, le plus subtil d'entr'eux, definissait le Scepticisme: «letalent d'opposer les phenomenes et les pensees aux phenomenes et aux pensees, de maniere ä ce que l'equilibre des faits et des motifs qui s'entre-detruisent, fasse suspendre tout jugement et conduise l'homme ä une imperturbable serenite d'äme(i). »Toute chose, disaitl'ecole, nous parait reellement indeterminee, depourvue de caracteres distinctifs; il est impossible de rien decider; nos perceptions et les opinions que la reflexion et le rai-
(!) Hypot. 1,8,
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sonnement en deduisent ne sont ni vraies ni fausses, Nous ne pouvons donc ni former un jugement, ni pencher d'un cöte plutöt que d'un autre; nous devons rester impassibles et dire de toute chose qu'elle n'est pas plusqu'ellen'est — qu'elle est autant qu'elle n'est pas (i) ; pour les besoins de la vie active, il faut absolument s'en tenir aux apparences. C'est ainsi que Fhomme jouira d'une calme serenite que rien ne pourra troubler desormais (2),
184. — Si le Scepticisme avait le droit de se montrer severe pour les systemes de Zenon et d'Epicure, dont le dogmatisme tranchant et borne l'avait revolte, il n'en etait pas moins lui-meme un triste Symptome d'une vaste decadence intellectuelle, d'une ignorance toujours croissante. Ces deux effets resultaient de la Situation politique de ces temps. La vie et la conscience des Grecs brisaient le frein salutaire, qui les avait retenues jusqu'alors, pour courir apres la dangereuse chimere de l'independance : ce qui existait etait repute insuflisant pour les besoins de l'epoque; les esprits etaient tourmentes de vaguesinquietudes: on commen- Cait ä soumettre tout ä une critique purement subjective, et ä ne prendre pour regle de «es jugements que ses affections et ses prejuges personnels. II y eut des Sceptiques qui, n'admettant plus rien comme vrai, se donnaient par leur conduite meme le plus cruel dementi. II faut, disaient-ils, pousser l'abstention jusqu'ä ne pas reconnaitre de certitude, meme \ä, oü aucun motif de doute n'existe ni ne peut etre imagine(3). Comment le Scepticisme se conduisait-il ä l'egard de la religion? « Nousdisons, repond Sextus, sans cepen-
(1) Aristocl. ap. Eus. Prsep. Ev. U, 8.
^-2) Sext. Emp. Hypot. I, 192. sqq. Diog- Laert. 9, JOo.
(5) Sext. Hypot. 1,31.
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dant Taffirmer, qiril y a des dieux (i), » ee qui sigiiKif, nous ne parlons pas serieusement : nous ne decidons rien. Et il continue: les arguments allegues par les dogmatiques (Stoiciens), en faveur de I'existenee des dieux, paraissent etre assez solides; mais le contraiiv ne nianque pas non plus de preuves serieuses. En general, il est impossible de demontrer I'existenee de Dieu, puisqu'on manque de toutes les donnees necessaires: la notion de Dieu elle-meme fourmille de eontradictions; l'experience le prouve: les horames ont sur la divinite des idees si öpposees les unes aux autres, si etranges, que celui qui reflechit et examine, sent le terrain se derober sous ses pieds (2).
I80. — Sextus se servait ici des armes de Carneade. Cet homme remarquable fut le chef de la seconde Academie et laissa en mourant son ecole dans l'etat le plus florissant. Ciceron le regarde comme un esprit vaste, et en parle avec un respect particulier qui s'explique peut-etre par une certaine affinite de talent, existant entre ces deux hommes (5). Carneade combattit vi\ement le Sto'icisme qui commen^ait k predominer partout, et cette polemique le conduisit ä developper et a systematiser le Scepticisme d'Arcesilas. Sepiagant avec les Stoiciens sur le terrain du Sensualisme, il affirmait qu'il n'y a ni dans les sensations, ni dans l'esprit humain lui-meme aucun caractere qui permette de distinguer le vrai du faux. La critique ä laquelle il süumit la theologie Sto'icienne depassa son but: non content de combattre les dogmes de cette ecole, il declarait que la religion en general est insoutenable, que I'existenee de Dieu manque de preuves solides. Ciceron cell) Hypot ö,5. iiq(i.!/JoliüfTii)5 cpufciv itvat C-in-jg. i'ar \'cc^ oIuttjj^, il »'oppo^e a celui qiii riSturt n a? vTta.iy^ov .
(2) Hypot 3. 0-9 Adv. Math. 9, 137-194.
(3) Cic. deFiD. o, 2 De Oral. 2, 38, 1(J1.
pendant assure ä diverses reprises que Carneade etait loin de vouloir detruire la croyance k la divinite, et que sa critique n'avait en vue que de montrer la faiblesse, le peu de solidite des doctrines de Zenon (i). A la preuve tiree de l'universalite de la croyance ä la divinite, il opposa la negation de cette universalite, ajoutant que meme aux yeux du vulgaire ignorant, une croyance pareille est presque de nulle valeur. 11 rejeta la Providence, et refusa de voir une harmonie, un ordre etabli par eile dans un monde, oü toute l'humanite gemit dans la misere, oü le grand nombre abuse de l'intelligence, qu'il pretend avoir re^u de la main meme de la divinite, oü enfin la prosperite semble etre le partage exclusif des mechants. Rien ne prouve qu'il y ait une äme du monde, ou que la divinite preside au gouvernement de l'univers. Pretendre que Dieu est un etre infini en meme temps qu'unc personnalite vivante etabsolue, c'est tomber dans une flagrante contradiction. Si la divinitö est un etre vivant, eile doit etre passible et par consequent mortelle: en tant que corporelle, eile est necessairement composee de parties, divisible et perissable. Ilvoulait prouver ainsi que tous les attributs qu'on assigne ou qu'on peut assigner a la divinite, renferment descontradictions(:2). Les Sto'iciens ayant pris la defense de la mantique pa'ienne, du Systeme des oracles et des croyances du Polytheisme populaire, Carneade dirigea de ce cote les traits les plus aceres du Scepticisme. Ciceron marcha plus tard sur ses traces et prouva clairement et avec une certaine complaisance, que dans cette deification des forces de la nature il faut toujours aller plus loin, sans pouvoir distinguer le divin de ce qui ne Test pas, sans pouvoir
(i)Cic.N. D. 5, 17.
[i) Cic. N. D. 3, U-U. — Sext. Erup. adv. Math. 9, 157-147.
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rejeter les divinites les plus absurdes et les plus compromises (i).
486. — Le Scepticisme etait tombe avec la seconde Academie, quand Enesideme de Gnossus tenta de le retablir ä Alexandrie oü il professait la philosophie (-2). Son seul but etait de tirer les theories d'Heraclite du long oubli oü elles etaient ensevelies. Aussi les sceptiques plus recents refuserent-ils de le reconnaitre pour un de leurs; Sextus entreprit meme de le refuter (3). Sous ses mains, le Scepticisme devait servir ä faire reconnaitre dans les choses des proprietes contradictoires, these dejä soutenue par Heraclite. Enesideme n'admettait que des etres corporels; la substance primordiale, la base de toute chose etait k ses yeux l'air (chaud ou igne), qui est dans tout et dans toutes les parties et s'identifie avec le temps. Cet air, ce feu divin penetre dans l'äme humaine et y alimente la pensee, qui se confond avec la faculte de sentir (4), C'etait donc un Pantheisme materialiste qu'Enesideme voulut, au moyen du Scepticisme, fonder sur les ruines desautres systemes.
187. — La plupart des esprits serieux et retlechis dans les deux derniers siccles av. J.-C, penchaient vers le Stoicisme. LesPeripateticiens eux-memes abandonnerent le Spiritualisme de leur maitre, pourrendre leurs hommages aux doctrines contraires de Zenon et de Cleanthe. On ne voulut plus d'une cause supreme, d'un premier principe, intelligence pure, incorporelle et activite pensante. La tendance materialiste, repre-
(1) Sext Emp. 182-190. Cic. N. D. 5, 17.
(2) Enesideme parait avoir 6t6 contemporaia de Ciceron ; il dedia son üuvragea Lucius Tiibero, qui fut l'ami de Cicerüu et doviiit plus tard procousul d'Afrique.
(3) Hypot. J, 210.
(i) Sext. Emp. adv. Math. 10, -liij.
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sentee par les ecoles de Zenon et d'Epicure, avait l'ait d'effrayants progres : les disciples d'Aristoteavaientfmi par ne plus admeltre que des etres materiels, des substances corporelies, oü ils ne distinguaicnt plus que l'acte et la puissance. C'estaiiisi que Gritolaüs, Diodore de Tyr et probablement aussi Cratippe, celebre par Ciceron comme le premier philosophe de ee temps, faisaient sortir l'äme du feu ethere qui entoure l'univers de tout cöte (i). Antiochus d'Ascalon, ami de l'orateur romain, crut pouvoir foiidre les theories de Zenon, de Piaton et d'Aristote dans un vaste Systeme philosophique, dont le Sto'icisme formerait la base. Quand Ciceron lui-meme, nourri de la lecture des ecrits des ecoles platonique et peripatecienne, declara que l'äme est immaterielle, il voulait dire seulement que c'etait un Corps beaucoup plus subtil que ceux qui frappent nos sens (2). La notion d'un etre supreme s'effa^ait de plus en plus: Dieu n'etait plus qu'un fluide ethere, extremement subtil, plus leger que l'air et le feu, agite par un mouvement continuel et conforme ä sa nature. Ainsi au-dessus de la matiere qui tombe sous nos sens, on en recherchait toujours une autre, echappant ä nos organes et jouissant d'une existence purement liypothetique. Mais eile restait toujours matiere, une cinquieme substance elementaire, et il s'agissait de la rendre aussi fine, aussi subtile aussi imperceptible que faire se pourrait. II y eut cependant des Sto'iciens, assez grossierement materialistes pour dire que l'äme d'un noye s'eteint dans les flots, que l'äme de celui qu'une maison ou un rocher ecrase dans sa chute est retenue captive sans espoir d'echapper.