Un monument remarquable d'une theorie
(I) Cic.de Div. l,öO.Cfr. t, 52. 49.
(.rJjCic. deün. 4, 11, H. Tusc. i, 17.
ET JliDAlSME. i^'O
cosmique moitie peripateticienne, moitie sto'icienne, c est le livre « du monde, » qui porte le nom d'Aristote et semble dater des dernieres annees de l'ere ancienne. L'auteur rejette la doctrine de Zenon qui confond Dieu avec la matiere et remplit tout l'univers de la substance divine. C'est Dieu qui imprima au monde le mouvement qui l'emporte ; mais, immuable en lui-meme, eleve au-dessus de tout contact avec le monde, il habite les confins de la region etheree: la sphere des etoiles fixes seule regoit immediatement l'impulsion de lui, et lacommunique au monde inferieur, changeant, impur. C'etait rejeter l'identite etablie par les Sto'iciens entre le feu et l'Ether dont sont formes les globes Celestes, et affirmer en meme temps, l'eternite du monde rejetee par les disciples de Zenon. Tout en ecartant l'union pantheistique de la substance divine avec l'univers, il e^tablit une distinction entre l'essence et la puissance de dieu. Gette puissance, il ne se la represente pas comme une force, une maniere d'agir, mais comme une substance, penetrant et remplissant tout : eile embrasse et maintient toute chose et ne ditfere pas en definitive, de ce fluide ethere, emane du ciel, circulant partout comme essence vitale, et donnant naissance ä l'äme humaine. Ensuite et au moyen d'etymologies stoiciennes, il ramene a ce principe divin et unique les noms et les mythes de Zeus, les personnitications mythologiques du destin, comme Nemesis, Adrastea, les Mores (i).
189. — En resume, dans son avant-derniere epoque, qui s'etend dejä sur les premiers temps de l'ere chretienne, la philosophie grecque porto les marques de la decrepitude Elle semblait desesperer de la Solution des problemes fondamentaux. Le fond d'idees si riebe,
(i) Pseudu. Aribt. de mundo, c. l-<), p. 59^-599.
que Piaton et Aristote lui avaient legue restait improductif. La philosophie s'enferma dans le cercle etroit des phenomenes: bientot eile renonca meme ä la haute Physique sur laquelle les anciens Philosophes avaient bäti leurs systemes : la Physique avait pris une tendance toute medicale. Seneque affirmait, il est vrai, que s'occupant des choses divines, eile est bien superieure ä la morale, qu'elle est meme la partie la plus sublime de la Philosophie. Mais dans le meme ecrit, il la reduit ä expliquer les phenomenes meteorologiques et terrestres, et avoue qu'elle ne merite d'etre etudiee que parce que la science du ciel nous apprend ä dedaigner laterre.
190. — Le Sto'icisme qui etait le plus positif des systemes d'alors, admettait hautement l'existence d'un principe superieur, tout en le declarant inseparable de la matiere et residant en eile. Mais, ce principe, represente comme prive de toute individualite, comnie incapable de subsister en lui-meme, devait finir par n'etre plus qu'une abstraction, une formule vide de sens. La sagesse et la vertu n'etant plus ramenees ä une realite elevee au-dessus de l'homme, eurent fatalement le meme sort. Les anciens maitres avaient assigne l'ordre et la beaute, qui sont dans la nature le redet de la divinite, comme le terme et la regle de la volonte humaine; mais chez leurs successeurs, chez Epictete par exemple, cette volonte n'a plus d'autre objet, d'autre regle qu'elle-meme. L'intelligence se reduit ik la faculte de faire usage de nos perceptions; eile se confond avec la volonte, et celle-ci, privee de tout appui superieur, doit se concentrer de plus en plus en elie-meme, chercher et trouver tout dans son propre fonds (i). Tout se perd en negations, en abstractions et le vide
(l)Cfr Epict Diss. 5, 11. 16;Ö, 5.
ET JUDAISME. 165
envahit le domaine de la Philosophie. Le Sensualisme domine dans la theorie de la connaissance : les sens etant la source unique des idees, Thomme ne peut plus connaitre directement que les phenomenes. La morale s'occupe exclusivement des mouvements des instincts, de l'utilite physique et de la glorification egoiste du moi. Marc-Aurele, par exemple, adore formell ement ce moi, auquel on ne pouvait cependant assigner d'autre Prognose, que de rentrer dans le sein des Clements dont il etait sorti, et de se transformer ä la mort dans uneautre substance, indispensable ärunivers(i). Enfm, le « dieu cache sous la forme humaine, » le sage qui, Selon Chrysippe, ne le cedait ni en vertu ni en excellence ä Zeus lui-meme, qui possedait tout dans sa volonte concentree en elle-meme, n'avait d'autre perspective que d'etre absorbe par la fatalite, qui pese sur tout et de devenir la proie du vaste et inexorable abime, oü tout se dissout et se transforme.
191. — D'autre part, il y avait dans le Probabilisme de Carneade et dans rEclectisme de la nouvelle Academie ce remarquable aveu: la philosophie abandonnee ä elle-meme ne peut donner la Solution des grands problemes: l'esprit humain doit ou renoncer ä la science et k la certitude, ou demander le secours et la lumiere ä une source plus elevee. — On rejetait donc tous les crüeria de la verite objective et universelle: il ne restait plusäl'homme quela probabilite subjective:on luiconseillait de se contenter d'une probabilite plus ou moins grande, selon l'importance d'une question pratique. II faut, disait Carneade, renoncer ä la science ; mais dans la vie active, on ne saurait se passer d'hypothöses, quelque fragiles qu'elles puissent paraitre (2).
(l)lbid. Diss.3, 23; 3, 15.
(-2) Cic. Acad."2, 3i. 32 Sext. Em. adv. Math. 7, 166. sqq.
166 PAGANISME ET JLDAISME.
192. — Le principe fondamental de rEclectisme d'alors etait celui-ci : prealableinent ä tout developpement intellectuel, l'homme possede cn lui-meme le criterium de la verite : ce criterium consiste dans un sentiment inne, dans un tact particulier. A l'aide de ce moyen, chacun peut choisir ce qu'il y a de mieux dans les systemes de philosophie et se former un ensemble de notions ä son usage personnel. — Cette tendance fut Celle des docteurs de la nouvelle Academie, Philon de Larisse et Antiochus. Ils supposaient qu'il etait impossible de trouver toute la verite dans les systemes alors en vogue, quoiqu'ils eussent tous quelque chose de vrai. Chacun devait donc y prendre ce qui lui convenait le plus, et reduire en un Systeme prive les lambeaux arraches aux diverses theories. C'etait proclamer que la science consiste k douter de la philosophie.