‹ Paganisme et Judaïsme (volume 4)Chapitre 15 sur 37 · I. — ASIE-MINEURE · texte numérisé non relu

I. — ASIE-MINEURE

1. — Le genie grec, riche et plein de vie, aimait a transporter son activite dans le domaine religieux : il individualisait les dieux, les separait de lanature, pour les rendre de plus en plus semblables aux hommes et les multipliait, pour ainsi dire, ä l'infini.Les dieux de rOrient, au contraire, renfermes dans une sphere inferieure, restaient toujours de simples forces de la nature : une infranchissable distance les separait des hommes. Le cercledes dieuxyest, par consequent, tresrestreint : il n'embrasse que quelques etres, ä qui les Asiatiquesrendaient un culte empresse, qu'ils servaient avec un dövouement, oü se confondaient la crainte et la volupte. Mais la forme de ces divinites restait vague et indeterminee : leurs contours etaient ä peine ebauch^s et Jamals elles ne purent atteindre la nettetö plastique des habitants de l'Olympe Grec.

2. — Par suite de l'elasticite de leurs divinites, les Grecs de l'Asie-Mineure pouvaient les confondre avec les dieux autochthones ou Importes du Sud-Est : le culte asiatique conservait ainsi son caractere propre

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et la population hellenique etait plus disposee ä l'accueillir favorablement. Quelquefois le sexe de la divinite ne permettait pas de la greciser, comme par exemple pour le Men-Lunus, et alors ils etaient Forces d'en accepter la forme ancienne. Cependant, menie dans cette Identification des dieux anthropomorphiques de l'Hellade avec les divinites toutes physiques de l'Asie, le cöte physique devait naturellement predominer sur l'element personnel de la mythologique grecque. Les dieux mäles, specialement honores dans l'une ou dans l'autre partie de l'Asie, etaient transformes en autant de Zeus par les Grecs, peu soucieux de conserver le caractere propre de ces divinites. Ainsi Zeus y devintil un nom generique, designant le dieu principal de chaque contree.

3. — C'est ce qui arriva en Carie pour le Jupiter surnomme Labrandee, ä cause du templeque cedieu, aussi connu et lionore sous la denomination de Men, avait dans la ville Carienne de Labrandee. Represente ä l'asiatique comme un etre androgyne, il avait avecune barbe epaisse une poitrine de femme ; entoure de bandelettes, comme l'Artemis d'Epheses, il ne ressemblait en rien au Zeus hellenique (i). Au nombre de ses attributs etait une double hache. C'etait \ä le Symbole de son double sexe ; mais les Grecs crurent y voir le signe distinctif du dieu de la guerre et Herodote constate avec etonnement que seuls entre tous les peuples, les Cariens honorent Zeus comme une divinite guerriere. Mylasa, autre ville de cette contree, honorait un Jupiter Osogo, que son trident faisait ressembler plutöt k Poseidon qu'ä Zeus. Le temple de ce dieu etait tresancien ; les Cariens, les Lydiens, les Mysiens y apportaient leurs offrandes et cet usage etait fonde, d'aprös

(1) Lenoi'iiianl, Gal Mytbol- p. 55.

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Herodote, sur la commiinaute d'origine de ces trois peuples (i). Les Cariens qui, selon le recit du meme historieii, celebraient en Egypte certaines fetes, en se meui'trissant lo corps et le visage de coups de coutcaux (2), ont probablement possede chez eux le culte toujours sanglant de la grande deesse et de son favori. Ce qui rend cette conjecture extremement probable, c'est que les monnaies de certaines villes cariennes portent les pierres coniques de la mere auguste.

4. — La religion des Phrygiens ne nous est connue que sous une forme alteree dejä par le culte de la nature, Importe par les races Syro-Pheniciennes. Ce peuple honorait surtout la « grande mere, » dont le culte etait repandu dans toute l'Asie-Mineure et particuliörement dans la Mysie et dans la Galatie. Cette deesse etait appelee Mere, quoiqu'elle ne le füt pas reellement : eile n'avait ni fils, ni fiUe ; dans les mythes d'Attis, eile parait meme comme l'ennemie de toute generation. Plus tard, la legende tenta d'expliquer le nom de mere, et exalta les soins maternels avec lesquels eile avait eleve ses jeunes freres, l'affection que, quoique vierge, eile avait toujours montree ä l'enfance. Agdistis, comme le Mythe le disait avec une brutale impudence, n'etait qu'une forme androgyne de Cybele. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que les formes diverses de la deesse asiatique de la nature, n'etait exclusivementni deesse de la terre, ni deesse de la lune. Ces rapports se trouvaient cependant reunis dans la maniere dont on la reprösentait. Les legendes relatives a Attis disent unanimement que ce mignon de Cybele, se mutila dans un acces de rage, dontl'avait frappe celle qui l'aimait.Ces recits doivent, Selon toutes les probabilites, Icur origine aux pratiques

(I) Hcrodot. 1, i.Tl ; 5,119.

(-2) Ibid. 2, 62.

sanglantes des sacrifices de Cybele et semblent avoir donne ci ces rites une personnalite mythique. On a pretendu que ce sont les legendes qui ont donne naissance ä cette honteuse coutume et que le Mythe a provoque l'usage ; mais cette opinion, quoique suivie par plusieurs ecrivains, ne nous parait pas admissible. Dans les fetes de la deesse et de son mignon, comme dans le mythe, predomine une idee peu differente de Celles qui constituent la base des rapports d'Adonis avec la deesse asiatique de la nature. Mais la mutilation d'Attis doit signifier autre chose que la raort apparente oütombe en hiver la nature vivante (t). Sans cela, il y a une inconsequence, puisqu'apres cet hiver, apres cette mort, Attis ne peut pas esperer un printemps, une renovation : il est et reste mutile : il est ainsi que son amante, frapped'une incurable sterilite. La castration desGalles doit avoir un autre fondement que ce rapport purement typique ou l'arret qu'eprouve en hiver la production de la nature.

5. — Le prjemier jour des fetes de ce couple, on abattait unpin-pignier ; on y attachait l'image d'Attis et on le portait dans le temple de la deesse. Le second jour, on pleurait la perte d'Attis: le cor phrygien faisait entendre ses tristes sons. Ce deuil faisait place ä la joie extravagante du troisieme jour, oii l'on retrouvait Attis : ensuite on lavait solennellement dans les ondes de l'Almo, la mere auguste, c'est-ä-dire , la pierre qui la symbolisait. Les pretres et les serviteurs de la deesse executaient ä cette occasion leurs danses orgiaques : tous les details de ces fetes, la flute phrygienne et les intonations propres ä ce peuple avaient pour but d'exalter les esprits et de produireles surexcitations d'un enthousiasme sauvage. Munis de flambeaux

(1) C'est Topiiiion de Creutzcr. Symbol, ii, 567, ö« Edit-

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et jetaut des cris eftVoyables, ils couraient au hasard, se frappant les bras et les pieds de couteaux, comme les pretres de Baal (i): le delire croissait et ces hommes, saisis d'un irresistible desir de ressembler ä Attis, pouf lui plaire ainsi qu'ä sa protectrice, s'arrachaient les vetements et se mutilaient au moyen d'un eoquillage ou d'une pierre aigue: suivait une procession, oii le membre sanglantremplafaitlePhallus.Ces pretres portaient lenom de« Galles, »qui, dans la langue de la Bithynie, signifieeunuques. T^e delire de ces fetes echevelees les rendait insensibles aux douleurs d'une sanglante Operation. Ilsdeposaient des lors tousles signes de la virilite^ et affectaient de s'habiller et de vivre en femmes. Cette coutume doit avoir franchi les limites de la Phrygie; quand les Romains se preparaient k investir la ville de Sestos sur l'Hellespont, les habitants leur envoyerent une troupe nombreuse de ces pretres eunuques (2). A ce culte etaient aussi voues les metragyrtes, mendiants, qui parcouraient lescontrees voisines et surtout la Grece, en se tailladant les membres au son de la flute phrygienne et portant la Statue de la grande deesse.

6. — Sabazius, dieu tutelaire de la Phrygie, etait honore par des pratiques egalement sauvages. Ce dieu avait une grande ressemblance avec Adonis et Attis, ou plutot n'etait qu'une forme nouvelle de ce dernier. Sa personnalite mythique etait, comme celle de toutes les divinites de l'Asie, extremement vague: tantot il passait pour Zeus et tantot pour Dionysos. Des cris discordants, le bruit etourdissantde cymbalesetde tymbales, des danses particulieres ou Sicinnis signalaient ses fetes. Les pretres etaient appeles hurleurs ; c'est de la

(I) 1. Heg. 18, i8.

(;2) Liv. 57, 9.

que semble etre venu le nom du dieu qu'ils servaient.

7. — Le culte de la Grande-Mere predominait aussi dans la Bithynie et daus la Lydie. Les chants d'Hermesianax nous apprennent qu'Attis, fils du Phrygien Kalaos et mutile des sa naissance, avait propage en Bithynie les mysteres de la deesse Phrygienne. Celle-ci lui accorda une si haute faveur, que Zeus envoya dans un acces de Jalousie un sanglier pour le faire disparaitre (i). Sous les noms de « Papa » et « d'Attis, » les Bithyniens invoquaient sur leurs montagnes un dieu, dans lequel les Grecs crurent reconnaitre leur Zeus (2). Si laLycie honorait comme dieu principal l'Apollon cretois, qui affectionnait specialement le temple de Patara, on voit cependant sur des medailles les pierres de Cybele. Cette deesse, d'apres un mythe rapporte par Timothee, etait nee d'une pierre fecondee par un Souffle divin : les pierres, les aerolithes, les rochers et les montagnes meme etaient devenus les symboles de cette divinite. A Iconium, capitale de la Lycaonie, Cybele parait s'etre identifiee avec l'Artemis d'Ephese et avec Demeter. Le culte que cette ville lui rendait montre ä quelles etranges combinaisons aboutissait la theocrasie greco-asiatique. On y adorait une Demeter Acha'ia (ou affligee), qui avait dix mamelles et correspondait ainsi ä la deesse d'Ephese : ä cöte d'elle et de Dionysos, paraissait encore une « quadruple » Kora, formee de Persephone, d'Hecate, d'Artemis et probablement aussi d'Anaitis (5).

8. — Les populations de la Cappadoce et du Pont, issues du melange de tribus armen iennes et syriennes

(1) l'aus.7, 17.

(2) Arrian ap. Eustatli. dans les fragni. Hist. Graec. ni,592. (5) TiTficix.op>j, Boeckh. Corp. Iiiscript. n.4000.

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honoraitMa comniL- leur divinite tutelaire. Les Grecs la prirentpour uno Artemis ou pour Enyo, deesse de la giierro: los lloniaiiis yvirent uneßollone: c'etait, conime Anaitis etMyliUa, unc deesse delanature,dansle sens le plus large du mot. Letemplequ'elle avait aComana sur riris etait le plus ancien, le plus riclie, le plus saint de la contrce. Son Grand-Pretre avait le premier rang apres le roi et etah ordinairement choisi parmi les princes du sang. Du temps d'Auguste, il avait sous lui six mille Hierodules, hommes et femmes. Ces dernieres exer^aient un honteux trafic: le grand nombre de ces pretresses de Ma fait dire ä Strabon que Comana etait une petite Corinthe (i). Ce culte exerga une desastreuse intluence sur les habitants de la ville: on y comptait un nombre etirayant de visionnaires et d'enthousiastes sauvages. Deux processions annuelles celebraient « la sortie de la deesse. » Le Grand-Pretre y paraissait avoc 1(!S attributs de la royaute : volupte et cruautö s'y donnaienl la main, comme dans toutes les religions de TAsie. Sur le Sarus etait une ville du meme nom : Anaitis y avait un pontife egalement puissant et des hierodules non moins nombreuses. Apres ces santuaires, cette contree possedait encore le temple celebre de Zeus a Venasa avec tröis mille hierodules et celui de Cabira, dedie ä Men-Pharnak, dieu de la lune, se rapprochant du dieu du soleil ou en empruntant sa lumiere. Les rois du Pont avaient coutume de jurer par lui: et ce serment etait regarde comme inviolable. Le culte de ce dieu Lunus etait repandu dans la Haute-Asie, en Syrie et jusqu'en Albanie.La oü la lune etait adoree comme divinite male, le soleil devenait une divinite femelle, ä moins qu'on ne lui adjoignit une deesse de la nature, entendue dans le

(1) Strab. p. öo8-o59.

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