LA MORT
159. — Selon le tenioignage d'Herodote, Ics Egyptiens furent les preiiiiers (jui, en croyant rüme inimortelle supposaient qu'elle passait dans d'autrcs corps ; c'est i\ eux que les Pythagoriciens emprunterent la metempsycose (i). Aucun autre pcuple, avant l'ere chretienne, n'a developpe si completement et jusqiie dans les moindres details les idees qu'il s'etait faites des enfers et de la Situation de riionniie apres la mort ; aucun n'a etabli un Systeme si bien determine et limite, si soigneusement conscrve et maintenu par les pretres; et cependant, chose enigmatique, ce pcuple remarquable, qui avait une si haute idee de la vie future et de ses avantages sur la vie terrestre, maintenait en meme temps avec une grande tenacite et sur une vaste echelle le culte des animaux.
140. — La Metensomatose, ou croyancc qui, apres la mort humaine, fait passer l'äme par des corps d'animaux pendant une periode de Sothis de 3000 ans pour retourner ensuite dans un corps huniain — forniait la base des idees que les Egyptiens avaient des enfers et des epreuves auxquelles ils sounv/ttaient les morts {-2).
(1) Höroilute, 2:23. Cc n'est puiiit la doctriiie de riiiiiiiortalite de l'äme en elle-nieme qu'Herodote ti'aite d'iiiveiition ^gyptienne, conime ou pourlait supposer en lisant la citation de üimcker (Hist. de l'Ant. i, 70, 2« 6dit.), ou Celle d'Uhlemauu ITliolli p. 58.); il s'agit de ceKc doctrine sous forme de nietenip.sycose.
[2) Herod.I c. Acn. Gaz. Theophr.p. 10. ed. roi.ss.
^88 PAGAMSME
Les fragments d'ecrits hermetiques renferment des details ä cet egard, mais malheureusemenl nous ne savons pas ce qui dans ces livres est d'origine egyptienne ou a 6ie ajoute plus tard par les Grecs. D'apres ces fragments les ämes, k cause d'un peche ou d'une lache, ne peuvent communiquer avec la Divinite et sont renvoyees sur la terre oü elles subissent beaucoup de transformations. Rampant d'abord, ils se changent successivement en animaux aquatiques, en quadrupedes, en oiseaux et finalement en hommes;«dans ce dernier ^tat ils re^ioivent le germe de l'immortalite en devenant des genies et ils parviennent ensuite dans le choeur des dieux (i). »
141. — Si, comme l'insinue Herodote, la vie humaine apparaissait aux Egyptiens comme un grand cercle embrassantle passe et l'avenir avec leurs vicissitudes infinies, le tribunal des mortsetait le momcnt decisif ou plutüt la clef de ce cercle. Osiris, depuis sa mort sur la terre, est juge et roi de l'Amenthi souterrain « de la region de la vie de la contree inconnue. « Dans les images qui representent le tribunal des morts et qu'on trouve dans les rouleaux qu'emportaient les morts dans la tombe, il apparait sous forme de momie, entoure de bandelettes et muni d'une couronne, d'un fouet et d'une Crosse, insignes de sa dignite. Trois autres dieux l'assistent dans ses fonctions; le premier d'entr'eux est Anubis ä la tete de chacal qui est en meme temps gardien du tombeau ; il s'occupe d'un plateau de la balance, oü l'on pese les actes du decede : Horus, ä la tete d'(*pervier, regle l'aiguille de la balance et Thoth, ä ia tete d'ibis, le Hermes Psychopompos des Egyptiens « le maitre de la langue sacree, » note le resultat.
(1) Ap. Stob Eclog. Ihys. p 9o0 1000. sq.
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C'est a lui que dans les livres des morts on adresse la priere de justifier le defunt, de laisser approcher la verite de son corps et d'en eloigner le mensonge (i). Osiris a quarante-deux assesseurs divins devant lesquels le defunt doit prononcer l'aveu negatif de ses peches, cest-ii-dire, qu'il doit prouver ä chacun d'eux qu'il ii'a pas commis un des quarante-deux peches capitaux. « Je n'ai » — lui fait dire le livre des morts — « ni vole, ni tue, ni menti, ni calomnie, ni commis d'adultere; je n'ai pas vole les presents destines aux dieux, ni mange cequi etait consacre aux temples; je n'ai pas deshonore un pontife ou un seigneur divin : je n'ai pas refuse l'herbe aux animaux, ni deshonore les oies destinees aux dieux, ni tue le ba?uf voue ä une divinile ; je n'ai fait soutfrir ni la faim ni la soif a' personne et je n'ai fait verser des larmes ä qui que ce soit; je n'ai injurie ni le roi ni mon pere (2). »
142. — Les parents survivaiits supposaient naturell lement que le defunt avait ete acquitte par ce tribunal; on le representait donc si intimement uni a Osiris qu'on joignait ä son nom celui de ce dieu. On voit dans- les monuments et dans les ecrits trouvcs aupres des momies quelle etait la Situation de la personne döcedee apres qu'elle avait passe devant ce tribunal et de quelles richesses et bienfaits eile jouissait dans I'Amenthi. « Ton corps » — est-il dlt — « est purifie maintenant parl'eau et par le sei de soude (c'est-ä-dire parla momification),aucun detes membresn'estimpur; debarrasse de tout mal, et de toute souillure, tu arrives devant le siege du juge ; la, les deesses de laverite t'ont purifie, tu es justifie pour toute l'eternite; blanc et
(t) Bnigsch. Sai An. Sinsin, p. 9.
(2) Bnigsch. colleclion de duc. demot i, ü, i'2. Explic. de nionurn. Eg>p. de ßerliii p. 57.
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resplendissant, tu regardes Ra (le soleil) et l6 dieu Atum dans le royaume des ombres ; Ammon te donne l'esprit et Phthah rassemble tes membres; ton äme est admise daus la barque avec Osiris, et se prepare des repas de mort avec des pains, des boissons, des büeufs, des oies et des iibations : tu bois et tu manges des gäteaux de sacrifice avec les ämes des dieux: Anubis t'accompagne et Thoth ecrit ton livre de voyage avec scs doigts ; c'est par lui que ton äme voyage Sans cesse ; ton coeur est maintenant le coeur de Ra ; tes membres sont les membres du grand Horus. Tu vois avec tes yeux, tu entends avec tes oreilles, tu parles avec ta bouche et tu marches avec tes pieds, ton äme divine est dans le ciel pour accomplir toute transformätion que tu aimes ; Ammon te permet de paraitre chaque jour sur la terre. Horus, le vengeur de son pere, accompagne ton corps divin tandis que ton äme reste dans la demeure de tous les dieux et se rend dans le sanctuairequi lui plait; eile vitdans le ciel et ton corps vit ä Tabtu (le tombeau terrestre). Tu vis maintenant et tu manges en toute v^rite, car tu as donne du pain ä celui qui avait faim, de l'eau ä celui qui avait soif et des vetements ä celui qui etait nu ; tu as donne des gäteaux de sacrifice aux dieux et des repas mortuaires ä ceux qui luisent d'un eclat blanc (au defunt) ; puissestu maintenant vivre, recevoir ton livre de voyage et accomplir toutes les transformations ; puisse ton äme parvenir dans le sanctuaire (|ui lui plait (i), »
145. — L'homme apres la mort, s'il avait etö acquitte par le tribunal, avait donc en quelque sorte une existence double. D'une part l'äme restait en communication continuelle avec son corps terrestre qui, puriüe par un embaumement, et pr^serve de la
(i) Brugseh. Sai An Sinsin. p. 32-32.
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corriii)lion, pouvait sc conserver pondant des milliers d'annees.C'esten vertu de cette croyance cnracinee quo les Egyptiens avaient plus que tous les peuples soindes tombeaux, ces « demeures eternelles, »conime ils les appelaient. Chez eux les maisons des vivants ne passaient que pour des auberges dont il ne peut faire tant de cas puisqu'il faut tot ou tard les quitter ; mais les demeures funeraires qu'on achetait tout achevees aux pretres, etaient richement ornees de tableaux et de scupltures, elles se composaient d'appartements et de deux etages et etaient souvent taillees dans le roc. Les momies des classes pauvres etaient deposees dans des espaces communs et plus simples. Souvent aussi la momie etait conservee dans un appartement construit ä cet effet dans la maison babitee par la famille. C'est pourquoi, dans le rituel, on supplie Ra ou Osiris de vouloir permettre que le Corps se conserve des milliers de jours et ne se corronipe jamais (i), ou bien que le defunt puisse frequemment visiter sa tombe (^). Le dieu Anubis etait le genie protecteur du corps momifie ; c'est de lui qu'il est dit qu'il demeurait dans le corps ou dans les en^ trailles, qu'il forme les membres du defunt, et, dans une inscription, il dit au decede: « Je viens, je t'apporte tes membres ("). » Cette possession d'un corps dans lequel l'äme pouvait rentrer quand il lui plaisait, parait avoir ete regardee comme un des plus grands bienfaits qu'on put faire aux justes, c'est-ä-dire ä celui qui avait ete absous par un tribunal. Une autre inscription porte : « Ta tete est ä toi, tu vis par eile: ton oeil t'appartient, tu vois par lui : tes oreilles sont k toi, tu
(1) Orcurt. IT. 100.
(-2) Orc. 11, 23 ; 47.
(ö) Orc. II, lli.
entends par elles, et ton nez t'appartient, tu respires par lui. » Etl'on invoque Tapheruou Anubis, afin qu'il accorde au mort la permission d'aller et de venir dans le Hernuter (le monde souterrain) de respirer par ses narines l'air de minuit (i).
144. — Mais les ämes avaient aussi hesoin de nourriture physique et surtout de celle qu'elles avaient prise dans la vie terrestre. Une des prieres les plus ordinaires des inscriptions funerairesetait donc celle-ci : « Que Phthah Socari Osiris accorde une bonne habitation munie de vivres, de viande de boeuf et d'oie, d'encens, de cire et de bandelettes, et tous les autres biens purs qui constituent la vie divine {±). Les parents ne manquaient pas d'oft'rir des dons et des oblatlons de cette espece, d'autant moins que dans l'autre vie le defunt avait l'obligation d'offrir continuellement de pareils sacrifices aux dieux. « Je presente des offres» — dit l'Osiricien Famonth — « composees de pain, de boissons, de booufs, d'oies et de tous les sacrifices bons et convenables pour toi, Osiris (r>). » Un autre prie pour pouvoir otfrir les libations dues au Pere Ra (4); ou bien il demande qu'Osiris fasse en sorte que son fiis lui accorde une bonne tombe et des libations, ou enfin il s'ecrie : « Osiris, accorde-moi tous les mets sur ton autel, tous les dons chaque jour. » Et dans le livre des morts il est dit : Tous ceux qu'il aime seront recus dans sa demeure : on leur presentera des pains, des boissons et de la cire sur l'autel de Ra (5). Aussi les images representent-elles le mort tantöt rece-
(1) Orc. 11, lli ; 47.
(-2) Orc- II, 20.
(3) Brugsch. ass.de doc. D(?rnot. J,'il, 'ii. Explication des inscr. egypt. a Berlin 1837.
(4) Orc. 11, 25
(5) Orc. II, 202,
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vant des honneurs et des dons de ses heritiers, tantot sacritiant aux dieux.
145. — Les Egyptiens, comme les autres peuples de l'antiquite, ne croyaient pas que l'äme füt un etre puremeiit spirituel et immateriel; ilsla prenaient pour une substance corporelle mais subtile, qui ^taitsoumise dans l'autre vie ii tonte sorte de phases jusqii'^ ce que parvenue a l'etat de purification — et alors eile etait representee sous forme d'un epervier ä tete humaine — eile put s'elancer jusqu'en face de la lumiere du divin soleil et la contempler (i). Sur les monuments funebres, on ne rencontrait pas moins de soixantequinze transformations de l'äme (2). Cependant, on ne se figurait pas cette felicite preparee ä l'homme, comme un etat de contemplation tranquille ; on croyait plutot que le defunt continuait dans l'autre monde les occupations auxquelles il s'etait livre en cette vie, que dans les champs Celestes il labourait, semait, moissonnait, et battait le ble (3) ; « au moyen de ces choses, » est-il dit dans le livre des morts, « il vit audessous de la terre comme il vivait dans le monde terrestre (4), » et sur quelques portraits de personnes decedees, on voit une charrue et un petit sac de blö, symboles de leurs occupations dans l'autre monde (3). Aussi, la nourriture Celeste n'y fait-elle pas defaut, car il est souvent question de l'arbre de la deesse Nutpe, qui fournit l'eau et le pain aux bienheureux (g), et d'une source, dans laquelle ils boivent tous les jours (7).
(1) Brugsch, expl, des mon. (^gyp. p. Gö-
(2) De Rougti, .Mem.siir Tiiiscr. du loiubeau d'Ahmes, p 06. (5)LepsiHs, liv. des inoits, p. iü.
(4) Orc. 11, £02.
{b) Orc. 11, 08.
(ß) Brugsch, exp. p. 24. — (7) Orc. 11, 2o.
2)4 l'AGA.NIS.ME
146. — Les morts menent donc une vie double ; ils aiment ä visiter frequemment et les sanctuaires des dieux et leur propre enveloppe qu'ils ont laissee sur la terre et dont chaque membre est place sous la protection d'une divinite particuliere. Le corps entier ötait donc protege par dix-neuf dieux, d'oü il suit qu'on attachait un grand prix ä laconservation de ladepouille mortelle (i). 1! faut ajouter ä ccs Protections lepouvoir tutelaire du dieu Seb, dont la sphere parait avoir et€; la region des tombcaux ; de li\ cette formule souvent repetee: « Dans le ciel, il est devant Phre, dans la terre, son corps est devant Seb ; » ou bien : « Ton äme vit dans le ciel aupres du soleil, et ton corps se trouve bien dans la demeure des etoiles (la tombe) (2). » Voilä aussi pourquoi c'est Seb qui, sur un monument, fait aspirer la vie divine au roi Amenophis-Memnon, en pressant contre les narines de celui-ci la croix ä anses, Symbole de la vie bienheureuse (5). Cependant, on demandait aussi a Osiris d'accorder au mort l'air necessaire a la respiration (4).
447. — Contempler le soleil dans tout son eclat, Taccoinpagner dans toute sa course autour du monde et etre re?u, par consequent, dans la barque du dieu solaire et dans la societe des divinites qui la fönt voguer k coups de rames, voilä les recompenses dft l'ervent serviteur des dieux, les jouissances de la felicite eternelle (5). Les justes, les « Osirisiens » ne parlent constamment que de semblablesjoies, de la contemplation de la lumiere divine et de leur propre eclat, des
(,!) Bi'ugscli, cxpl. ÜJ. l-epsiub., liv. di's morts. iO.
{'2) ürc. 11,55.
(5) Le Norniant, Mus des ant. ig. p. -4.
(ij Oiv. 11, ßü.
(,%) Oi'c. 11, :202. er. Ijrugscli, fei, de voy. p. 531 .
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transformations qu'ils ont accomplies volontairement. Parmi leurs voyages il faut compter aussi les visites et le sejour qiie i'äme fait de tenips en temps au caveau et d la momie, dans les divers espaces de rAmenthi et du ciel etoile; mais il ii'est pas question de metempsycose, celle-ei etant le chätiment des mechants. De telles peines sont quelquefois, mais rarement, mentionnees dans les documents; ilest dit dans le livre des morts que les 42 juges et assesseurs d'Osiris forcent les mechants de manger de leur propre sang, le jour de la distinction des paroles (i). La chienne des enfers, le Cerbere ^gyptien, dechire le coeur de celui qui arrive avec ses peches {"2) ; sur une image funeraire, un mort condamne par le juge divin, est ramene dans une barque sur la terre ; son äme est entree dans un pore, au-dessus duquel on voit le mot « voracite, » nom de son principal peche (ö). Dans une autre image, on voit les ämes des condamnes ä genoux, ayant les mains liees sur le dos; des torrents de sang sortent de leurs tetes; Tun d'eux, decapite, est pendu par les pieds, d'autres trainent le coeur sur le sol, d'autres encore sont jetes dans des marmites remplies d'eau bouillante (4). Selon Theophraste, les Egyptiens croyaient que I'äme, apres avoir accompli sa migration k travers le corps de differentes espaces d'animaux, retournait dans le corps humain qu'elle avait habite primitivement (3), ce qui avait probablement Heu ä la fin d'une periode de Sothis de 3000 ans ; mais il est vraisemblable que I'äme epuröe commengait sa deuxieme carriere dans un nouveau corps humain.
(l)Orc. II, 207.
(-2) Dnigscli, Sai. An. Siiisin, p. 9.
(5) Le Normanl, Mus. des ant. 6g. p. :20.
(-4) Le Nüi-maiit, l. c ChampoUiou, Icltres d'Egypte, p. 233.
(5) Wilkinsou, See Ser. ii, Ui.
■2\H) PACANISME
148. — Ell dehors du tribunal souterrain d'Osiris et de ses assesseurs, il y avait aussi une Cour de justice terrestre, qui fonctionnait encore vers le temps de Diodore, c'est-ci-dire vers le commencement de l'ere chretioiiiie. Lorsque le cadavre enibaumö etait arrive au bord du lac qui le separait du Heu de la sepulture, tous ceux qui avaient eu k se plaindre ou qui savaient du mal de la personne decedee, pouvaient l'aceuser devant les 42 juges assembles, Si la faute etait d'une certaine gravite, les juges refusaient l'inhumation et les parents devaient rapporter la momie chez eux et la placer dans leur maison; ils ne pouvaient alors obtenir de permis d'enterrement qu'apres avoir paye les dettes du defunt ou contente raecusateur a prix d'argent. Mais si le mort etait declare innocent, ou s'il ne se presentait pas d'aecusateur, les parents deposaient leurs vetements de deuil et pronon^aient le panegyrique du defunt; les assistants faisaient chorus et l'on recilait des prieres pour la lelicite du decede; ensuite le Corps etait transporte sur le lac et conduit ä la necropole.