‹ Paganisme et Judaïsme (volume 4)Chapitre 4 sur 37 · Ö^I PAGANISME · texte numérisé non relu

Ö^I PAGANISME

Anaxagoi'c ne l'a pasappelee Dieu, mais des ecrivains posterieurs liii ont donne ce nom (i).

53. — La doctrine d'un csprit penetrant et fafionnant la masse de la matiere, constituait un si notable progres, qu'Aristote compare Anaxagore k un homme sense qui prend la parole apres des discoureurs inconsideres (2). 11 fut, dit un ancien, le premier qui, soustrayant l'ünivers aux caprices du hasard et ä l'inexorable necessite, en subordonna l'ordonnance ä un pur esprit. Le hasard, disaitle sage de Clazomene, est un fait inaccessible ä la science humaine et la fatalite un mot vide de sens (5). Contrairement ä Empedocle, il eroyait que dans lanature iln'yarien de desordonne, ni d'absurde (4). Le Nous n'etait pas l'element primordial, mais seulement un etre, penetrant, fa^onnant, dominant la matiere, co-eternel avec eile. Anaxagore aura du, (quoique cela ne soit pas historiquement prouve), attribuer consequemment le mal qui existe dans le monde k la defectuosite de la matiere, que l'intelligence n'aura pu vaincre entierement. Quant a Tarne humaine, il admettait qua la mort eile perd son individualite et rentre dans le sein de l'äme universelle. Sa doctrine froissa vivement les Grecs: son livre « de la nature » contenait plus d'une assertion temeraire ; il y refusait de reconnaitre pour dieux les forces de la nature auxquelles le peuple rendait les honneurs divins: Helios lui-meme y etait traite comme une masse de pierre incandescente (5). Aussi Jupiter dit-il chez Lucien : «je viens de lancer la foudre contre

(!) AiKixag. Frag. 1— 2o. ed. Staubach, p. 65— 145.

(:2) Pliit. Pericl. 4 Cfr. Arist. Metaph. I, 5. Plat. Philib. p. 28.

(ö) l'lut. de plac. pliil. 1, 29. Stob. Ecl. phys.'l, p.2l8.

(4) Tliemisl. in Arist. Phys. f. 58. b.

(5) Diüg. Laert. 2. 8.

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le sophiste Anaxagore, qui enseignait que des (lieux, comme nous, n'existont pas (i). »

34. — Le cinquieme siecle avant J.-C, et surtout la Periode qui de la fin de la guerre Persique s'etend ä la guerre du Peloponese, vit fleurir presqu'en meme temps Sophocle, Euripide, Soerate et Thucydide et fut une ere de splendeur pour le peuple Grec. Durant cette epoque se developpa la vitalite intellectuelle de cette nation, qui fut le plus vigoureux rameau de Thuma-^ nitö, avant l'avenement du Röparateur. Ce quel'Hellade etait alors pour le reste du monde, Atheiies l'etait pour l'Hellade elle-meme : « le Prytanee de la sagesse grecque (2). » Elle exergait une puissante attraction sniles inteiligences: les hommes eminents des villes, des pays les plus eloignes, s'y donnaient rendez-vous, sürs d'y trouver un aliment äTactivite intellectuelle ({ui les devorait et des disciples avides d'entendre Icur parole.

3o. — Les hommes qui enseignaient la rhetorique et une philosophie populaire, appliquee ä la vi'e pratique et aux besoins du temps, eurent alors un grand succes a Athenes : ils furent les docteurs du peuple, comme l'etaient jadis les Rapsodes et les Poetes. On les appelait generalement Sophistes, et ils avaient pour but de former la jeunesse et de la preparer a prendr«' une part feconde aux aftaires de l'^tat. Gorgias, Protagoras, Prodicus et d'autres acquirent ainsi dans leurs voyages ä travers les cites grecques, beaucoup de celebrite et de grandes richesses. Popularisant rensembU« des connaissances que les philosophes avaient jiisque-lä traitees d'une maniere esoterique, et se glorifiant, comme Hippias, de repondre instantanement a toute question, de discourir sur une matiere quelcon-

(1) Luc. Tim. 10.

(2)Plat Protag. p. 557.

que, ils devinrent les heros du jour. Loin deformer une ecole philosophique, ils n'avaient pas meme de doctrine commune et ne se rapprochaient les uns des autres que par l'identite de la profession qu'ils avaient embrassee et des besoins qu'ils pretendaient satisfaire. Ce qui leur valut des disciples et des admirateurs fut moins la nouveaute de leur speculation, qu'une promptitude de rheteur, une facilite etonnante i\ s'emparer completement d'une matiere quelconque, et l'audace de professer des opinions inconnues aux oreilles et aux mcDeurs dela foule. L'influcnce qu'ils eurent sur un peuple, dont l'esprit etait principalement forme par la lecture des poemes mytliologiques, devait produire une tendance sceptique — Athenes surtout allait l'eprouver; la, plus que partout ailleurs, le peuple, toujours en contact avec les nations etrangöres, sentait mieux les variations, les contradictions intimes que les harmonies de la theologie pa'ienne.

36. — Le titre de « Sopliiste » jadis honorable et convoite par un grand nombre, est devenu, depuis Piaton et Aristote, le synonyme de parleur superficiel et absurde, de speculateur aventureux. Piaton surtout peint les Sophistes comme une tourbe d'ergoteurs obscurs et pretentieux, comme des Rhetcurs, dont les dissertations etudiees repandaient sur les objets du monde moral et physique des ombres nouvelles, enfin comme des hommes sans caractere, qui ne recherchant (jue les applaudissements populaires, defendaient indifteremment le bien et le mal, le vrai et le faux dans des phrases sonores et barmonieusement cadencees. Et cependant lui-meme les disculpa, quand on les accusa, comme on fait encore aujourd'hui, d'avoir corrompu la jeunesse de laGrece: ce n'est pas sur les Sopbistes, dit-il (i), mais sur le peuple lui-meme, sur

(l)Rep 6.p.492.

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eon orgueil tyrannique, tel quil se montre dans les tribunaux, dans les assemblces, dans les theätres, que pese la responsabilite des idees qui travaillent la jeunesse: — lessophistesne fircntquc seconder lesdispositionsdes esprits ; ils n'enseignerent rien de mieux, mais aussi rien de pis.

37. — Protagoras d'Abdere (480-410 av. J.-C), tat regarde comme Ic plus sage des sophistes et jouit d'une grandc intluencc aupres de Pericles. Sectateur d'Heraclite, il applique aux connaissances de Tesprit la doctrine du mouvement perpetuel : « L'homme, disait-ii, est la regle de toute ehose. » Cette maxime fanieuse slgnifie que la verite est pour chacun dans ce qui lui apparait — que la science n'est que la Sensation — que deux jugements contradictoires, formules sur un meme objet, peuvent etre justifies, d'apres Texperience sur laquelle ils s'appuient. Son livre « des dieux, » qui lui attira ä Athenes une citation juridique, commencait par ces mots: « J'ignore si les dieux existent ou s'ils n'existent pas: bien des obstacles nous empechent d'en savoir quelque ehose: la question est obscure et la vie de l'homme trc^s-courte (i). »

08. — Si Protagoras prenait pour point de depart i( Systeme Heraclitc, son contemporain Gorgias de Leontium (496-400 av. J.-C), le plus goüte des orateurs de son siecle, s'appuya sur l'eeole d'Elee. Dans son ouvrage«de lanature ou dece qui n'est pas, » ilessaya de prouver que rien n'existe reellement — que lors meme qu'il existe quelque ehose, rien ne peut etre connu — qu'en tout cas, rien n'est communicable (2). D'accord avec les philosophes d'Elee, quand ils declarent que tout mouvementest une illusiondes sens,etqu'ils nient

(1) Diog. Laert. 9. öi. Sext. Emp. adv. Math. 9, 06- seqq-

(2) Arist. deXeuoph. Zen. etGorg. c. o. G.

l'existence des etres individuels et contingents, il afFirmaitque leur etre unique, eternel, immuable n'est luimeme qu'une pure abstraction.

59. — La sagesse proverbiale de Prodicus de Ceos regut les hommages de Socrate lui-meme, qui l'appelait son maitre et son ami. Mais Prodicus disait hautement que les dieux avaient ete inventes par l'ego'isme des hommes, qui offrirent leurs adorations, dresserent des autels k tout ce qui avait ete utile, comme au soleil, ä la lune, aux fleuves, aux sources, au pain et au vin (i). Si Sextus et Ciceronplacent Prodicus parmi les Athees, Critias, celebre comme philosophe et homme d'etat et le plus habile des trentre tyrans, y merite certainement une place. Les dieux, disait-il, ont ete forgespar lesanciens legislateurs,qui voulaient retenirlcs hommesdans le devoir par la crainte d'un vengeur supreme (2). Le materialisme donnait alors la main äl'atheisme. Critias plagait l'äme humaine dans le sang; le sophiste Antiphon (livre probablement ä la mort par les trente tyrans), niait les dieux et pretendait qu'une force intelligente et materielle a produit l'univers au moyen de la corruption. Un de leurs contemporains, OEnopide le Pythagoricien ravala la divinite jusqu'ä en faire l'äme du monde et posa l'air et le feu comme les principesdes choses (0). Hippode Rhegium quifutäAthenes l'objet des sarcasmes de Cratinus le Comique, professa un materialisme encore plus abject. Comme Thaies, il proclamait que Thumidite est le grand principe de tout et regardait, par consequent, l'äme comme une substance aqueuse (4). Archelaus de Milet, qui compta Socrate parmi ses disciples, avait rejete le dualisme de

(!j Sext. Emp. adv. Math. 9, 5-2 Cicer. N. D. 3, 42. (2) Sext. Emp. adv. Math. 9, o-i.

(ö)Stob. Ecl.phys. 1, 2, 29- Diog. Laert. 9, 57. 41. (4) Arist. Metaph. 1, 5. De anim. 1,2.

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son maitre Anaxagore, pour revenir a un seul etre primordial. 3Iaterialiste declare, il enseigna que l'esprit qui forma le monde etait quelque chose d'aerien et reunissait en son sein deux elements contraires, Fun chaud et subtil, l'autre plus froid et plus lent (i). 40. — Et cependant cette meme Athenes, oü durant ;2o ans ces theories furent mises en circulation, passait pour etre la plus religieuse de toutes les villcs de l'Hellade; tout Athenien croyait encore möriter l'eloge que Sophocle pla^a dans la bouche de son OEdipe : « Ce n'est que parmi vous que j'ai trouve un sens droit, le respect et des levres pures de toute fourberie. » Les provinces situees ä l'extremite de la Grece continuerent de regarder Athenes comme le modele de la piete. Une forte reaction devait donc inevitablement se produire contre la philosophie irreligieuse qui venait de faire Invasion. Les comiques qui se permettaient cependant d'insulter le culte national, lancerent de la scene des traits piquants sur les philosophes. Dans ses « Nuees, » Aristophane produisit contre Anaxagore un dieu du Tourbillon, qui sous le nom de « Dinos » regit tout et detröne Jupiter et les autres divinites (2). Des coups vigoureux etaient portes aux philosophes, aux sophistes d'Athenes: on y sevissait contre eux. Anaxagore, accuse d'atheisme ne dut sa vie qua la puissante Intervention de Pericles; Protagoras et Diagoras deMelos furent condamnes peu de temps apres. Le premier, echappa au supplice par la fuite, mais trouva la mort dans les flots (0) : ses ecrits furent brüles, tous ceux qui en possedaient des exemplaires furent sommes de les deposer entre les mains des autorites. Diagoras, secta-

(l)Hipp. adv. hser. p. lo, 16, 20.

(2) Nub 580. 826. lUl-Ull. Uli.

(3) Sext. Emp. adv. ilath. 9, ü6.

teur de la philosophio atomistique, avait dans ses « Discours de Phrygie » souleve le voile qui couvrait les mysteres d'Eleusis et de la Samo-Tlirace ; il voulut sans doute en utiliser le contenu pour combattre le culte par les donnees de la physique. On le declara athee et un plebiscite grave sur une colonne de bronze promit un talent ä quiconque le tuerait et deux talents ä celui qui l'amenerait vivant ä Athenes (i). On pretcnd que Prodicus fut livre au supplice comme ayant corrompu la jeunesse (^2). Mais le meme sort frappa le plus grand, le plus venerable des fiis d'Athenes, l'homme dont tout Athenien devait se glorifier d'etre le concitoyen, et qui n'eut Jamals d'autre but, que de combattre la Philosophie irreligieuse.

41. — Fondateur de l'ecole attique, le sculpteur Socratc etait, selon l'expression usitee ä Athenes, un sophiste comme les autrcs. Ce nom ctait alors donne ä quiconque s'oecupait de speculations philosophiques et faisait profession de propager ses vucs dans des discours publics. Comme ses predecesseurs, Socrate se voua entierement ä la jeunesse, s'entretenait et disputait frequemment avec les autres sophistes. Aristophane letraduisit surla scene, comme letypedugenre; mais il y avait entre lui et les plus honorables des philosophes une distance tres-grande ; il cxer^a sur la vie intellectuelle de son temps une influencc que nul autre n'avait eue avant lui. Tout etait extraordinaire dans cet homme ; on ne pouvait,. disent les contemporains, le comparer ä personne; sa conversation avait un charme irresistiblc. Aun vif desir d'entrer en communication avec tout le monde, ä une grande promptitude pour entamer avec le premier venu une futte dialectique, il

(1) Diod. 13, G. Aristoph av. 1075 et Schol, ibid.

(2) Suidas. s, v.

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joignait un rare tal(MU pour tcnir aux grands et aux petits le langage qui leiir etait propre, pour developper en eux l'esprit de critique et d'observation, pour leur arracher les aveux, dont iis ne mesuraient pas toutes les consequences. — Une remarqualjle habilete dans la dialectique, dont il se servait pour confondre une vaine science — un penchant un peu sarcastique ä soumettre tout au scalpel de la reflexion, et a detruire toute Illusion c.hez lui et chez les autres — tout faisait de lui quelque chosc de phenomenal, d'inimitable, de fantastique meme et lui assurait un grand empire sur les esprits. On comprend que les uns l'aient venere comme un etre superieur, un genie cache sous l'apparence d'un Silene, tandis que d'autres le redoutaient et lui portaient une liaine violente. On comprend aussi qu'Aristophane ait cru combattre cn lui un ennemi de l'education et des moeurs anciennes, un eplucheur, ebranlant tout parle doute, dangereux pour lajeunesse, et pronant un funeste cosmopolitisme politique.

42. — L'antiquite exalte Socrate comme ayant fonde^ ia morale et ajoute au domaine restreint de la Philosophie naturelle le champ si vaste et encore si peu explore de l'Ethique. Ciceron le loue d'avoir fait descendre la philosophie des hauteurs Celestes, pour l'introduire dans les maisons, dans la vie journaliere et jusque sur les placcs publiques (i). Socrate lui-meme croyait remplir une mission speciale en exercant la profession qu'il avait embrassee. Depuis que l'oracle de Delphes avait repondu ä Cherephon, que son maitre etait le plus sage des mortels, il se regardait comme un missionnaire voue au Service de la divinite: il enseignait sans cesse, pour obeir k une voix Celeste.

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