Quand Xenophon assure que son maitre de
(J) Cicer. Tusc Disp. .j,-4.
tournait ses disciples de la recherche de la nature, comme d'iine triste Utopie (i), cela veut dire seulement que Socrate tenait surtout compte des besoins pratiques de la jeunesse et du danger que presentait laPhysique atheistique de ce temps lä. Lui-meme s'etait applique ii l'etude de la nature (2); degoüte du vide de la Philosophie ionienne, il avait embrasse avec bonheur la doctrine d'une intelligence qui ordonne et gouverne tout, proposee par Anaxagore. Plus tard il denonga ce principe comme insuftisant et crut qu'il etait infiniment plus important de s'etudier lui-meme, de descendre dans les profondeurs de la conscience. II refusa cependant de fonder une ecole philosophique, ne voulant pas, disait-il, presenter comme neuve une sagesse trouvee deja depuis longtemps. II ajoutait qu'il n'avait Jamals rien enseigne ä personne — qu'il se contentait d'indiquer la voie, d'aider les autres ä enfanter, sans enfanter lui-meme, de montrer comment, par leur propre activite intellectuelle, tous peuvent acquerir la connaissance qui leur manque souvent, et qui cependant leur est si necessaire.
44. — Toute vertu, selon Socrate, repose sur la science ; le mal a sa source dans l'ignorance ou dans l'erreur. Partout oü eile se trouve, la veritable science triomphe infailliblement de toute aftection vicieuse, de toute mauvaise Suggestion. Aspirer a devenir meilleur n'est donc autre chose qu'un constant effort pour se defaire de toute Illusion. L'idee de Philosophie et de vertu se confondaient pour lui ; il affirmait hardiment que tout acte auquel preside la science est bon, — qu'avec la science on nesaurait etremauvais. On peutsedemander comment il comprenait cette science, lien de toutes
(1) Meiiior. i, 7, 6.
(2) Plat. Phad. p. 96
ET JUÜAISME.
les vertus, et s'identiüant avec elles. Xenophon en a expose la theorie; et son temoignage peut d'autant moins se recuser qu'il s'accorde entierement avec le Protagoras,un des dialogues de Piaton, qui nous represente le plus üdelement le Socrate de l'histoire.D'apres cet expose, la morale de Socrate avait une base eudemonique; ce qu'il appelait science n'etait que la connaissaiice de ce qui est vraiment utile et agreable. Pour lui, Uli bieii supreme, un ideal, portant en lui-meme sa regle, n'cxistait pas ; il n'y avait qu'un bien relatif, fonde sur l'utilite du moment et le plaisir qui nait du sentiment de l'agreable. L'acte moral consiste ä choisir, apres mür examen, ce qu'il y a de plus utile et de plus agreable. La sagesse et la vertu consistent donc ä bien apprecier ce qui plait ou fait soutfrir ; cette appreciation n'est possible qua condition de connaitre les objets qui produisent sur nous cette double Impression, On ne peche que parce qu'on ne connait pas ce qui est meilleur — qu'on se laisse entrainer parce qui est moins agreable, ou ne presente que les vaines apparences du plaisir (i).
45. — Ce qui honore le caractere de Socrate, c'est que de ces premisses il concluait qu'il faut se moderer et se vaincre soi-meme; sa vie et surtout sa mort glorieuse corrigerent ce qu'il pomait y avoir de defectueux dans ses theories. Une de ses maximes aurait peut-etre pu le conduire encore plus loin ; la Divinite seule, disait-il, possede la sagesse, aupres de laquelle la prudence des hommes n'est rien (2). Reste ä savoir cependant ce qu'il voulait dire au juste, quand il aftirmait (comme Xenophon le rapporte
(I) Xenopli. Menior. i, 6, 8; I, 5, 6, 3, 1-2, 4 et passim. — Plut. Prot. 55o.
(-2) Plat. Apol. p. iö.
42 PAGANIS.ME
encore) que l'ämc humaine participe de la nature divine (i). Cette maxime avait-elle le sens que Piaton y attacha plus tard, savoir que de l'äme divine qui est unique, Ics autres ämes naissaient par voie d'emanation (2)? Alors il faudrait rapporter a Socrate la pensee exprimee dans un des premiers dialogues de Piaton : « la vraie connaissance de nous-memes consiste a fixer I'oeil de la raison sur la partie la plus pure et la plus divine de notre etre (3). »Toutefois, surce point si important nous ne trouvons, dans les ecrits oü nous devons chercher les principes de Socrate, que des indications tres-rares et tres-vagues. Si cette idee lui eüt appartenu, eile aurait exerce sur le reste de sa doctrine une influence qu'il nous serait plus facile de constater (4).
46. — Socrate cmployait indifferemment les expressions de « divin, dieux, divinite, intelligence residant dans tout ; » mais, quand il entre sur le domaine religieux, il donne k ses declarations une couleur populaire et se rapproche dela methode alors en vogue. On a dit qu'il cherchait surtout ä faire connaitre les dieux ä ceux qui conversaient avec lui (5) ; la verite est qu'il se contentait de prouver l'existence des dieux et de confondre l'impiete par le temoignage de tous les hommes, ou de traiter le cote pratique du culte. «Nous devons, disait-il, renoncerä connaitre l'essence de Dieu,
(1) Memor. -i, 3, 1-4.
(-2) Phoed. p. 245-246.
(3) Alcib. I.
(4-) Cicerori aflirme (de am. 4, lö) que Socrate a toiijours eiiseigne que les ämes des lionimessoiit divjiies etqu'aprös ep'e separees descorps, elles reiitrent dans le ciel. Si nous i)Ouvions adniettrc que l'orateur-philosophe se fonde ici sur les ecrits des anciens disciples de Socrate et non sur des passages de Piaton, la qucstion serait evidemnienttranchee.
(5) Menior. i, 5, 2.
pour le reconnaitre dans ses ouvrages et l'honorer comme une providence gouvernant librement le nionde (i). Gette idee de la providence, jusqu'alors inconnue aux Grccs, devint plus tard encore plus concrete pour lui quand parmi les dieux, il distingua « celui qui ordonne et conserve le monde (:2). » Mais il ne resta pas fidele ä ce dieu unique, supreme et necessairement diti'ereiit du Zeus de la foule, il parle plus frequemment des dieux populaires ; il enseigne qu'ils savent tout et sont partout presents (ö), et ne s'aper^oitpas qu"il tombe dans unecontradiction flagrante, en appliquant ses idees theologiques aux dieux si nombreux du culte hellenique. Dans la priere nousne pouvons demander aux dieux que le bien en general ; ils savent ce qui nous est utile et preferent aux offrandes les plus precieuses le don de nos coeurs. Resumant tous les devoirs dans la soumission aux lois, il declarait que la perfection du culte religieux consiste ä honorer les dieux de l'etat (4). Aussi Xenophon assure-t-il dans son Apologie, que Socrate ne sacrifia, ne crut qu'aux dieux helieniques, qu'il ne jura jamais pas d'autres divinites (o).Iloffrit ses hommagesau soleilcouchant(6), et pouvait repousser comme injuste et absurde l'accusation d'avoir, comme Anaxagore, depouille le soleil de sa dignite divine et d'en avoir fait une masse incandescente et sans vie (7).
47. — Socrate etendit ä la mantique meme le respect qu'il professait pour le culte populaire.
(l)XenopIi. Synip. c. 6.6.7.
(2) Xenopb. MenioF. i, 3, 13- cfr. I. i. 0. 7.
(3) Meni. 1, 1,19
(4) Ibid. 1,3, 1; 4, 3, 16.
(3) Xenoph. Ap&l. 24.
(6) Plat. Symp. p. 220.
(7) Plat. Apol. p. 26.
II admit comme avere que les dieux manifestaient aux Hellenes leurs volontes et les secrets de l'avenir au moyen des oracles et des prodiges; il recommanda seulement de ne pas recourir aux dieux dans des choses qu'on pouvait connaitre par l'observation et des moyens naturels. Malgre cela, il donna a Xenophon le conseil de consulter l'oracle de Delphes, pour savoir s'il devait prendre part ä l'expedition contre les Perses. Ce qu'on appela plus tard demon ou genie de Socrate n'etait qu'une voix que depuis sa jeunesse il avait entendue dans son coeur, un sentiment vif et soudain qui l'avertissait, le detournait d'une entreprise, mais ne l'y poussait jamais : lui-meme ne personnifia pas ce sentiment, ne fit jamais un genie de cette voix intime ; c'etait, disait-il, quelque cliose de demonique, c'est-ä-dire, d'extraordinaire, d'inexplicable ; il lui obeissait d'une maniere absoiue et en parlait librementcomme d'une chose connueetavec ce ton legerementironique, qui lui etaithabituel. Ce moniteur intime qui ne se rapportait qu'ä sa conduite personnelle, lui avait defendu de se meler des affaires de l'Etat (1).
48. — Si apres une carriere de plus de trente ans et devenu septuagenaire, on voit Socrate condamne ä boire la eigne, on ne peut s'etonner que d'une seule chose, de ce que ce sort ne l'ait pas frappe plus tot. Vingt quatre ans auparavant, Aristophanel'avait livre ä la haine populaire, comme un Sophiste qui egarait la jeunesse etsapait les fondements de la religion de l'etat et de la famille. La liberte avec laquelle il maniait l'arme si dangereuse de l'ironie; ses interrogations dialectiques, sa hardiesse ä demasquer la science vaine et
(I) Fiat. Apol. öl. Theoet. 151. Phoed. '2A-2. Rep. 6, -406. Xenoph. Meiiior. 1, 1, -i ; 4, 8, o.
ET .UIlAISMF. 4o
orgueilleuse des hommes les plus influents lui avaient fait beaucoup d'onnemls personnels. Vrai grec, Athenien d^voue ä sa ville natale, il s'elevait cependant, au-dessus d'un nationalisme etroit, pour aspirer ä un ideal cosmopolite. Justice etait pour lui synonyme de legalite et cette legalite qui devait regier la conduite de tous, reposait sur des preceptes divins non ecrits, sur les prescriptions positives des hommes et les ordonnances de chaque etat. Ces bornes, disait-il, doivent etre respectees, et par rapport ä elles, il faut meme renoncer ä l'usage du noble droit d'examen. Mais les consequences de ses principeset de sa methode renverserent les faibles barrieres qu'il avait voulu elcver et d'autres que ses adversaires personnels reconnurent ou sentirent instinctivement qu'au fond sa doctrine etait incompatible avec les institutions politiques et les idöes de ce temps. Athenes etait une cite democratique; toute idee qui ralliait la majorite des suti'rages, pouvait d'un moment k l'autre se traduire en un fait legal ; le respect pour les traditions du passe etait l'unique digue ({u'elle pouvait opposer aux flotsd'une democratietoutepuissante et sans frein. L'examen recommande par Socrate, sa m(5thode de dissequer les principes de la morale et de la politique, durent donc paraitre une tentative hardie, une entreprise temeraire. La jeunesse formee k son öcole d^couvrait sans cesse de nouvelles erreurs, de flagrantes contradictions dans les institutions existantes, dans les idees traditionnelles d'etat, de culte, de justice, de vertu, et il etait peu probable que les membres souverains d'un etat democratique se laissassent arreter par les sentiments de respect que leur maitre voulait leur inspirera l'egarddes lois existantes. Au surplus, on avait vu ä l'oiuvre Alcibiade et Critias, et on pouvait par-lä juger les fruits de l'enseignement de Socrate.
46 I'AGANISME
49. — On l'accusa de ne pas croire aux Dieux de l'etat, d'introduire de nouvelles divinites, de detourner la jeunesse de l'obeissance et du respect düs ä I'autorite paternelle et politi([ue. Chose etonnante ! raccuse ne repoussa pas, d'une maniere absolue, le premier chef de la plainte intentee contre lui. D'apres Xenophon, il allegua, comme preuve du contraire, la part qu'il avait toujours prise aux pratiques, aux sacrifices du culte etabli. Mais dansrApologie de Platon, Socrate recourt a uii subterfuge : il interpelle Meletus et lui fait direqueson adversairenecroit,n'admetaucundieu. Gelte imputation, il la repousse avec energie, sans repondre a celle qui etait specifiee dans la [ilainte. Le reproche qu'on lui faisait d'avoir introduit des divinites nouvelles, se rapportait k son « demon, » ä la voix Interieure, qui nel'abandonna pas meme danscemoment supreme. S'il avait vu en cela une faveur signalee de la bienveillance des dieux, il etait bien loin d'en faire une nouvelle divinite. Mais cet appel a un oracle Interieur etait de nature ä froisser vivement les idees populaires ; la vie paienne et la maniere usuelle de consulter les dieux n'oftraient rien d'analogue. II y a donc lieu d'etre surpris, quand on voit Socrate ne se defendre que faiblenient sur ce point et recourir a un jeu de mots pour convaincre son accusateur decontradiction. — II nia d'une maniere absolue d'avoir suivi la physique atböistique d'Anaxagore (i). Restaient encore deux charges, accablantes surtout aux yeux des juges qu'il avait devant lui : il avait, disait-on, bläme la forme democratique du gouvernementet en particulierl'usage d'abandonner au sort le choix des magistrats. — Enfin Critias, le tyran execre, etait sorti de son ecole. Ceci fut, d'apres Eschine, le grand motif de sa condamnation.
(1) Plat. Apol. p. 2G.
ET JLDAISMK. 4/
50. — U la provoqua cependant lui-nieme : Ic ton altier de sa defense, le refus de fixer sa peine et d'obtemperer aux magistrats qui lui interdisaient d'enseigner a l'avenir, exaspererent les juges : quatre-vingts d'entr'eux qui avaient d'abord reconnu son innocence, voterent ensuitesa mort. A cause des sacritices deDelos, on lui accorda un delai de trente jours, dont il fit le plus bei usage. Dedaignant de se soustraire au supplice par la fuite, il regarda la mort avec une tranquillite, une sereniteincomparable et ne s'occupa que degraver profondement ses enseignements dans le cceur de ses disciples. Le paganisme avant J.-C. ne presente rien d'aussi noble, d'aussi grand que les derniers moments de cette belle carriere. On a compare la mort de Socrateä celle d'unEtreinfinimentplus releve ;mais si ces deux evenements ont une resscmblance pour ainsi dire materielle, il y a entr'eux un profond contraste, une ditierence intime, qui rendent tout parallele impossible.
ol. — G'est sous Piaton et Aristote que la Philosophie grecque atteignit son apogee: mais avant de la considerer dans cette phase brillante et d'examiner ses rapports qu'elle eut avecle culte, ilimporte de jeter un coup d'oiil sur la marche que le progres intellectuel avait suivi chez les Grecs jusqu'a la mort de Socrate, et rinfluence qu'il exer^a sur la religion du peuple. Nous nous occuperons donc des chefs de la litterature hellenique en tant qu'ils ont rettete ou fixe les idees, les sentiments religieux de leurs contemporains — nous examinerons ensuite les plus importantes de leurs doctrines. Rien ne nous fait mieux connaitre la vie religieuse d'un ägc et d'un peuple. Les Grecs, en cessant d'ajouter de nouvelles richesses a l'ensemble, deja si complet des mythes, perdirent insensiblement l'intelligence de ces creations de leur genie si inventif. Du
48 PACAMSME
moment qu'on commenca ä reciieillir, ä ecrire, a controler cette foule innombrable de legendes, on y vit surgir partout des contradlctions insolubles et une Variete si grande qu'il fut impossible d'en saisir les traits generaux et caracteristiques. Au sixieme siede avant J.-C. et meme plutot, on tenta de classer les mythes; mais ces eflforts ne servirent qu'ä prouver que ce n'etaient que des debris d'antiques legendes, des pierres dispersees d'un edifice, dont on ne reconnaissait plus les assises ni le plan ; latrace de combinaisons plus recentes y etait visible. On necomprenaitplusles mythes, etpar lämemeon sentait plus vivementcequ'ilsavaient de choquant; les efforts qu'on fit pour corriger par des interpretations allegoriques les poemes d'Homere et d'Hesiode le prouvent a l'evidence.
52. — Dejä vers l'an 520 avant J.-C, Theagene deRhegiumafiirmait quedans les ceuvresde ces deux poetes, il fallait, a cote du sens litteral, admettre un sens plus Cache, plusintime: il tenta lui-memed'expliquerallegoriquementlaluttedesdieux del'Iliade (i).Heraclite invectiva contre les «Athees» qui se scandalisaient devoir le Zeus d'Homere suspendrc Hera entre le ciel et la terre, quand ils auraient du reconnaitre sous les volles de cette allegorie la formation du monde (sä). Metrodore de Lampsaque, sectaleur d'Anaxagore, systematisa cette Interpretation physico-allegorique de la theologie grecque. Tous les dieux etaient des corps ölementaires et des parties physiques de l'univers; les aventures mythiques des dieux et les contradictions choquantes des anciennes legendes tinirent par n'etre que des faits physiques et des phenomenes naturels (ö). Homere, qui
(1) Schol. Iliail.20.67. Tatian. adv. Gr. c. 48
(2)Schol.Iliad. 15, 18.
(5) Diog. Laert. 2, H. Tatian. adv Gr. c 27.
ET JUIUISME. 49
etait le manuel religieux des Grecs, fut pris pour texte, et Metrodore appliquasa methodeauxheros de l'Iliade, qui devinrent sous sa main des forces physiques et des combinaisons deselements. Gelte interpretation se repandit; on y recourait volontierspour faire disparaitre de grandes difticultes et laver les poetes de graves reproches ; Ton accusa la superstition populaire d'avoir vu des dieux persoiinels dans des fictions toiites poetiqiies. Ge procede fort commuii au temps de Piaton, fut desapprouve par ce philosophe : dans un etat bien regle, des recits, comme ceux de la lutte des dieux, de ia Suspension d'Hera et autres, nepouvaient, selon lui, etre toleres « ni avec ni sans explications allegoriques (i). » Les mytlics devaient en outre, etre depouilles de tout ce qu'il y avait d'ignoble et d'immoral ; mais ailleurs, il semble les considerer comme la base necessaire de la foi religieuse des Grecs. Reste ä savoir ce qui serait demeure debout dansl'ensemble des mythes, si l'on y eut applique le procede de Piaton. Isocrate, son contemporain semble avoir professe la meme opinion. II a des mots fort dufs pour ceux qui dans leurs chants attribuent aux dieux des actes ignobles, et aftirme que c'est ä cause de leurs blasphemes, que beaueoup de poetes ont ete frappes de cecite, de l'exil et d'autres chätiments(2).
53. — Si les philosophes, les orateurs, les hommes d'etat se declarerent contre la mythologie vulgaire des })oetes, c'etait principalement parce qu'ils voyaient les individus et meme des cites entieres s'en prevaloir pour commettre etautoriser l'immoralite et le crime. Piaton atteste qu'on accusait les Gretois d'avoir invente la fable dt- l'enlevement de Ganymede (5). « Voyant qu'on
(IjUepubl. 2, p.öT8.
(2)Isoc Grat. H, p. 509. Bekker.
(5j Leg. 1, p, 656. — On a pr^tendu (Otl'r. Muller dans ses Doriens
croyait partout que leurs lois avaient ete faites par Zeus lui-meme, il inventercnt encore ce mythe, pour s'autoriser par l'exemplc de Zeus, ä jouir de cette sale volupte. » La voix publique aecusait donc les Cretois d'etre les auteurs de ce mythe, parce qu'on les regardait comme souilles les premiers de cette abomination, qui infecta ensuite la Grece tout entiere. Une legende de Samos pretendait que Zeus et Hera avaient vecu trois Cents ans dans un commerce extra-conjugal, et les habitants de cette ile partaicnfr de la pour justifier le commerce charnel avant le mariage (i). L'Euthyphron de Piaton nous montre un homme, qui est sur le point d'intenter une plalnte judiciaire ä son pere et qui croit ne faire qu'une chose tres-louable, en imitant la conduite de Zeus ä l'egard de Chronos, son pere, et de celui-ci a l'egard d'üranus. Que pour accomplir leurs desseins, les dieux poussaient souvent les hommes au crime alors si execre du parjure, etait pour ainsi dire connu partout. Le dieu lui-mcme, dit Eschyle, n'est pas fort eloigne de recourir ä une fraude pieuse. Comme la legende donnait Hermes pour patron aux parjuros, aux fourbes, aux voleurs, Piaton se crut oblige d'assurer qu'aucun des lils de Zeus n'avait jamais pris plaisir ä la fourberie ou ä la violence : et il ajouta: « que personne ne se laisse donc entrainer a la fourberie par les fictions d'un poete ou d'un mythologue ; que le voleur ou le bandit ne pretende pas se
11, 29-i et HiJck dans Greta in, 115,) que la pedcrastie legalement adniisc dans l'ilc de Crete, n'etaitiias riiorriblc niet'ait desigiie ordinairemcnt par ce inot. Mais ccla ne saurait etre acccpte par celiii qui niedite les expressions si claii'cs d'Epliore, ap Strab. iO. p. 7Ö0, le tenioignage de Piaton, (\. c. et Leg. 8. p. 856,) d'Anstote'(Polit. 2, 7, 5,) et d'autres ecrivains de ranliquitc^ (1) Porphyr, et Eustath. ad. Iliad. 14, 296.
ET .ILDAISME. 5i
justifiei' pur rexeniple des dieux (i). » Quand on voit je penseur profond force d'inculquer de pareils onseigiioments, on comprend quelles idees avaient rours alors.
o4. — Lo peuple resta toujours attache au sens historique et litteral des poemos mythologiques. Des le niüment de son reveil, l'esprit des Grecs avait ete nourri de legendes et leurs pensees en porterent toujours la profonde empreinte. Soumettre ce tissu poetique ä un examen critique, en rejeter une partie pour en retenir d'autres, eüt ete pour le grand nombre une entreprise remplie d'insurmontables difticultes et frappee d'avance de sterilite. Du temps de Socrate on croyait generalement que les dieux avaient engendre des femmes mortelles, et ce philosophe s'appuya sur cette croyance pour repousser l'accusation de Meletus." Les Grecs etaient meme disposes ä admettre que ces faits continuaient ä se reproduire. Le heros Astrabaeus passait pour etre le pere de Demaratus, qui regnait ä Sparte lors de l'invasion des Perses. Aux yeux de ses admirateurs, Piaton etait un fils d'Apollon, et on racontait qu'Aristo, l'epoux de sa mere Perictione fut averti en songe de ne pas s'approcher de son epouse, avant la naissance de Fenfant dont Apollon etait le pere (2). II n'en etait pas autrement ä Sparte : Lysandre employa pour accomplir ses ambitieuxdesseins un pretendu fils du menie dieu; faitqui montre oü en etaient, Cent ans apres Demaratus, les croyances populaires. Si le doute etait entre dans quelques esprits, le grand nombre conservait un inalterable attachement aux traditions des premiers ages (ö).
(1) F.egi,^ 12, p. 941.
(-2) Diog L;icrt. 5/2. Pliit qiucbt. Symp. p 717. Orig. adv. Cels. l,p.20.
(5) Plut. Lys.:i6.
o;2 PAGANIS.ME
oo. — Si nous tournons les regards vers les genies emiiients, les maitres de la poesie et de l'histoire, nous rencontrons d'abord Pindare qui florissait durant les guerres Mediques. Le chantre des jeux institues en l'honneur des dicux et des palmes qu'on y remportait, devait naturellement rapporter aiix dieux tous les evenements de la vie : la tendance de soii esprit et l'exigence des sujets qu'il traitalt, donnerent ä toute sa poesie une couleur religieuse fortement accentuee. Malgre cela, il se permettait parfoisde grandes licences et soumettait les mythes ä une critique severe. II alia meme jusqu'ä dire que des le principe ils avaient ete defigures par des hommes qui ne les comprenaient pas (i), qu'ils sont surcharges d'ornements mensongers qui egarent le peuple. Le sens moral de ce poete luimeme en avait ete altere.
06. — A cote de Pindare brilla l'historien Herodote ; avec des vues elargies par le contact des peuples etrangers, dont il connaissait parfaitement les annales et les usages,iladmet,apresquelques hesitations, la base mythique de l'histoire et la divine origine des dynastes grecs. Quelques mythes, et entr'autres, l'oracle de Dodone n'echappent pas äsa critique; le sens historique l'emporte parfois sur la foi religieuse ; la connaissance qu'il avait de la nature ne lui permet point de voir dans un tremblementde terre l'intervention dePoseidon. CependantHerodote ecrit l'histoire entheologien;ilvoit lamain de la divinite dans toutes les phascs de la vie du genre humain; credule autant que le fut jamais la foule ignorante, il accepte tous les oracles comme des manifestations certaines de la volonte des dieux. Invariablement attache au culte national, il lui arrive frequemment de parier en monotheiste (2), suivant en cela la
(1) Olymp. 1, 46-oi.
(2) Leplus frappant de ces passages estcelui oii il est question de la
ET JLDAISME. 55
tendance de son esprit, qui le poussait ä son insu ä reconnaitre l'uiiite du principe qui gouverne les mondes. Mais les dieux sont pour lui des etres imparfaits, finis et subordonnes a la loi supreme de la fatalite. Ce sont des puissances jaiouses qui, ne jouissant pas elles-memes d'une felicite complete, ne permettent pas non plus ä i'homme d'en jouir et ne persecutent pas seulement l'orgueil, mais aussi rinnocence quand eile se trouve dans une Situation ä leurs yeux trop prospere(i). Gette idee de l'envie des dieux — qu'il ne faut confondre avec la Nemesis — etait tellement repandue parmi les Grecs, que Piaton et plus tard Plutarque crurent devoir la combattre.
57. — Ghez Herodote, la Jalousie ou la vengeance du « Demonion » est donc le grand mobile des evenements du monde, la cause des plus terribles catastrophes. Thucydide qui appartient ä la generation suivante, elargit le cercle de la liberte et de la responsabilite humaines, et ne fait plus aux dieux qu'une part assez petite dans l'histoire. Disciple d'Anaxagore il passa pour « athee » comme son maitre (2). II reconnaissait cependant la Divinite pour la supreme moderatrice des destinees humaines. Ainsi, dans la decadence inevitable de la republique d'Athenes il voit quelque chose de « demonique (3), » et il deplore l'affaiblissement du sentiment religieux, comme la consequence la plus triste de la grande peste (4).
58. — Herodote et Thucydide etaient ioniens; le Dorien Epicharme qui florissait en Sicile (de 478 ä 447
d^esse Hera, etoü cependant rhistorien dit que « le dicu a voulu montrer que la mort est le plus grand bien de rtiomme, 1, 51. (l)Herod. 1,52; 3, 10.
(2) Mareen. \it. Thuc. 2-2.
(3) Ibid. 2,64.
(4) Ibid, 2, b'2. seqq.
av. J.-C), forme avec eux un contraste des plus instructifs. Initie k la doctrine de Pythagore par Arkesas, disciple de ce philosophe, il la revetit des charmes sur la poesie, et exposa sur la scene ce qu'elle enseigne sur Dieu, le mondeet Täme humainc. Sa theologie est toute materielle ; les vents, l'eau, la terre, le soleil, le feu etaient ses dieux (i); l'äme intelligente du monde, loin de residertranquillement dans un etre superieur, se communiquait a tous les etres animes qu'emporte le courant du mouvement pcrpetuel. Quand la mort vient separer l'element materiel et spirituel, Täaiie qui est un ecoulement de la lumiere soiaire, retourne ii sa source. Epicharme se plaisait a traiter d'une maniere grotesque les aventures des dieux. Une de ses comedies represente Hera enchainee sur un siege magique par Hephestos; l'auteur de ce mefait est chasse deTOlympe, mais Dionyse l'enivre, le place sur un äne et aux chants discordants des compagnons de son Orgie il rentre au sejour des dieux, Ajoutons ä cela que, Selon le temoignage d'un ecrivain plus recent (ä), les sentences de ce poete etaient dans la bouche de tous les philosophes, et nous pourrons nous faire une idee de l'influence qu'il a du exercer sur l'esprit public: plus d'un, comme Ciceron l'atteste Uii-meme, se sera laisse murmurer ä roreille la devise favorite du sage sicilien : « sois sobre et peu credule (4), »
59. — A Athenes, le drame et la comedie allaient encore beaucoup plus loin qu'ä Syracuse. Ce ne sont plus les mythes, mais les dieux eux-memes qu'Aristophane prend pour point de mire de ses rajlleries insO'
(l)Menand. frag. ine. 10.
(2) Diog. Laert. 3, 16.
(3) Sambl. Vit. Pylh. 29, 166.
(4) Cicer. cp. ad. AUic. 1, 19. — Clem. .Mex. SU'üiij. 3, p. 238.
ET JüDAISME. 55
lentes et de ses sarcasmes. Arraches de l'Olympe, places au niveau des hommes, ils sont affubles de tous les travers, de tous les ridicules et livres aux risees de la populaco par Thomme qui pretendit defendre les moeurs et la piete antiques contre les attaques dgs philosophes et des sophisles. Les dieux, aussi avides que les hommes, tendent toujours la main (i) ; le libertinage les pousse a des intrigues galantes avec les filles de la terre: ils se glisseiit furtivement dans la couche des mortelles (2). Tout cela est exprime avec la derniere crudite. Ganymede, le bien-aime de Zeus, est l'objet d'allusions tres-transparentes (3). Dans « les Oiseaux, » on represente une solennitö religieuse accompagnee de prieres et de sacrifices, dont la frivolite satirique depasse toute mesure. Ailleurs, une famine desole l'Olympe, oü ne penetre plus le parfum des sacrifices (i). On s'etonne qu'une teile licence ait ete toleree sur la scene comique; mais ce qu'on ne comprendpas, c'est de voir cette derniere piece reprösentee dans un moment oü la defiance et les passions religieuses, excitees par les profanations des mysteres et les mutilations des statues des dieux, accueillaient les accusations les moins fondees et executaient sans sursis les plus iniques arrets.
60. — Le zele religieux affiche par Athenes reposait si peu sur une conviction intime et profonde, qu'Euripide, contemporain d'Aristophane et surnomme « le philosophe de la scene, » n'y fut pas seulement tolöre, mais bien favorablement accueilli. Le devin Diopeithes avait beau presser l'ex^cution du plebiscite qui livrait
(1) Eccles. 779-783.
(2) Aves. 556. seqq.
(3) Pax. 7Ü8.
(4) Aves. 848, ieq. Iblo. seq.
oH ' PAGANISME
a la justice tous les mecreants, tous les docteurs de uietaphysique (i) — le peuple pouvait dans un aveugle emportement precipiter dans la misere un grand nombrede famillesfaussement soup^onnees d'avoir profane les mysteres des dieux — au meme instant le disciple d'Anaxagore vint exposer sur la scene les doctrines de son maitre, condamnees comme hostiles ä la foi religieuse, la theorie des noces du ciel et de la terre, des forces productives de la nature et du tourbillon des airs. Quand « Meteorosophie » etait devenue synonyme d'atheisme, il osa proclamer heureux celui « qui sonde du regardle plan et les lois deseternelles harmonies du monde ; » mais, ajoute-t-il prudemment, il faut segarder des routes tortueuses des naturalistes, dont la languc intemperante raisonneci perte devuesurles choses invisibles {-2). II froissa vivement les scrupules des Spectateurs en faisant dire ä sa « Melanippe : Zeus quel qu'il soit, car je ne le connais que par oui dire ; » force de donner ä ses vers une tournure moins blessante, il y laissa une Ironie que tout le monde pouvait saisir. Et cependant, personne ne fut scandalise d'entendre Hecube s'ecrier dans « les Troyennes (0) : » Qui que vous soyez, ö Zeus ; il est difiicile a l'esprit de savoir si vous etes la fatalite ou l'esprit de l'homme. » Ainsi, « le pere des dieux et des hommes, etait ou la loi inexorable de la necessite qui pese sur la nature, » ou le principe intelligent qui anime l'homme. Dans le meme drame, se suivent coup sur coup les attaques les plus hardies contre Zeus et les dieux, qui ont abandonne ä la torche incendiairedes Grecs lessanctuaires deTroie; on y affirme hautement que le culte des dieux, les sacritices, les benedictions ne peuvent conjurer le sort.
(1) Plut. Pei'icl. 32.
(-2) rriigm. iiic. 1Ö5 158.
(5) Troad, 886.
ET .lUDAlSME. o7
61. — Euripide qui ne voyait dans Zeus qu'uii principe cosmogonique, s'identifiant avec I'Ether, ne pouvait admettre la personnalite des autres divinites que pour autant qu'elles servaient la mecanique du theätre. Differents endroits de ses pieces proiivent qu'il les regardait comme des forces naturelles ou desfigures allegoriques. Selene est la tille d'Helios; les muses sont nees de l'Harmonie; Demeter et Dionysos s'identifient avec les elements auxquels ils president (i). Malgre cela, il combat comme des fictions de malheureux poetes les mythes qui fönt des dieux des libertiiis vulgaires, des etres älteres de sang et de vengeance. II declare sans detour « qu'en commettant les crimes, les dieux cessent d'etre dieux (2) ; » il reprouve avec une energie de poete et de moraliste, le prejuge populaire qui croyait derober les mauvaises actions ä la connaissance des dieux et trouver dans une legere expiation l'impunite pour le meurtre et le parjure. II denonce avec une persistance courageuse les tromperies de l'art divinatoire (5) , surtout dans son « Electre, » composee lorsque le peuple gardait encore le penible Souvenir de la malheureuse expeditlon de Sicile, entreprise sur la foi de l'oracle menteur de Delphes. « Celui qui juge le mieux, voil^ le devin le plus exerce, » dit-il dans son dedain de la mantique (4) : sa Melanippe expose et refute toute la theorie des prodiges. II niait la providence et l'intervention de la divinite dans la conduite des destinees humaines. Cetle negation il la transporta sur la scene tantot sous une forme apodictique, tantot sous une forme plus ou moins sceptique. La probite n'a aucune influence sur
(1) Phoen. 180. Med. 83l.Baccb. f274-28o.
(2) Bellephor. frag. -25.
(ö) Elecfr. 599. 971. sq. 1500.
(i) Fragm. ine. 128.
le sort de l'homme; tout devient la proie de mains hardies et violentes (i). L'Olympe tout entier est apre au gain: le Dieu dans le temple duquel l'or brille avec le plus de profusion, est le plus admire {•i). L'äme humaine, voilä le vrai Dieu; enianee de l'äme etheree du monde, eile est immortelle, c'est-ä-dire qu'apres la mort, eile rentre dans l'Ether. La continuation d'une existence personnelle est donc une chimere (r>). Ici ses idees sur le prix de la vie et sur ce qui nous attend au delä de la tombe, se confondent et se remplissent de contradictions. Tantöt c'est le sentiment navrant de l'aneantissement qui le maitrise, et alors il ne voit plus de realite en dehors de la vie terrestre ; un mort est une ombre vaine (4). Tantöt il se rappelle que les philosophes enseignent que l'äme se reunit ä l'äme universelle, dont eile emane, et alors il demande avec Heraclite: sait-on donc si la vie n'est pas une mort — si, dans une region infcrieure, on ne regarde pas le trepas comme une vie (5)?
6:2. — C'est donc sans trop d'exageration qu'Aristophane a dit que ce poete avait persuade aux hommes qu'il n'y a point de dieux (ü). — Soitqu'ä la fin de sa carriere il eüt senti le besoin de se rapprocher des idees qui predominaient alors ä Athenes — soit que sesopinionssefussentreellementmodifiees, ilestcertain que le dernier de ses drames intitule « les Bacchantes, » contient une espöce de retractation. II y prend la defense de la Religion positive et traditionnelle contre
(1) Hipp. vel. IV. 1. 2.
(2) Piiiloct. fr. 6.
(5) Helen. i02ö.
(4) Melcagr. IV. 19 et les passages chez Vakhenaer. Diatrih. in Eur. frag. p. 140. lil
(5) l'olyid. fi'agm. 7.
(6) Thesmoph. 457
ET JUDAISME. o9
les subtilites du raisonncment. Constatons cependant que c'est au culte passionne et ignoble de Dionysos que le poete rattache ses idees de conservation religieuse. La degoutante Image du vieillard aux transports bacchiques, qu'il nous donne comme le modele de la veritable piete, permet ix peine de croire que cette rehabilitation du culte des ancetres ait ete serieuse. En rcsume, depuis Homere, aucun poete n'exerca sur les idees les plus vitales de la Grece,une influence aussi puissante, aussi durable qu'Euripide.
63. — Sophocle, son contemporain et son riva!, professe toujours un respect sincere, un attachement reel pour les dieux nationaux. Dans ses drames, Thonime se decide librement, mais toujours il accomplit, Sans le savoir ou sans le vouloir, les desseins d'une puissance superieure. Ce poete n'essaie pas de percer le volle qui couvre la destinee humainc, ni d'indiquer le plan suivi par la Divinitc dans la marche des choses. Convaincu de rimpossibilite de trouver la Solution de ce Probleme dans les idees religi.euses de son temps, il recommande d'accepter avec une calme resignation ce qui est inevitable. Si Ton admet l'authenticite du fragment oü il dit que les sages appelerent Helios le p^re des dieux et l'auteur de l'Univers (i), il faudrait admettre aussi que ce n'est pas par conviction que le poete a accepte les dieux du culte etabli.Au surplus, ses idees religieuses sc meuvent dans un cercle assez etroit: les manifestations des dieux se reduisent aux chätiments qu'ils infligent au temeraire orgueil ou ä l'insouciance des honmies. Dans les derniers malheurs qui Taccablentmalgre soninnocence, x'Edipc parled'une « Euthanasia, » inconnue jusqu'alors au pagnanisme et se rapprochant de l'idee que les chretiens ont de la
(1) Fragni. 772.
mort. Mais son « Ajax » nous fait sentir ce qu'il y avait de moralement defectueux dans le Systeme theologique des Grecs. Pour s'en convaincre, ilsuffit de se rappeler le röle que Minerve joue dans ce drame, surtout le passage oü cette deesse pousse Ulysse ä se repaitre les yeux du spectacle de la demence dont eile vient de frapper son adversaire.
64. — Pour avoir une juste idee de la theologie grecque et apprecier l'action reciproque de la Religion et de la Philosophie, il nous faut maintenant examiner en detail les idees si connexes de la fatalite, de la Jalousie des dieux, de l'origine du mal et de la chule de l'homme. Que les Dieux jalousent les habitants de la terre ; qu'un haut merite, une distinction personnelle irritent leur susceptibilite et attirent sur les hommes l'effet de leur ressentiment — c'est une idee qui se trouve deju dans Homere (i). Mais la eile ne se rattache pas ä un sentiment de culpabilite, qui surgit naturellement dans l'homme qui appreeie et fixe ses rapports avec une divinite malveillante et courroucee. Chez Herodote l'envie que la vue de la prosperite de l'homme fait naitre dans le coeur des dieux est representee comme un axiome tire de l'experience universelle du genre humain. Piaton affirma que l'envie ne penetre pas dans le sejour des dieux; il se mettait ainsi en Opposition avec un prejuge fort repandu, et qui s'explique par l'obscurcissement de la conscience religieuse des Grecs et l'ignorance du' dualisme oriental. Ce prejuge continua d'exister encore longtemps parmi eux, et ne fut deracine que lorsque la croyance ä l'existence et ti l'activite de mauvais genies gagna du terrain, et permit d'attribuer äl'intervention de ces etres secondaires les evenements oü Ton avait
(l) Odys. -i, 170; 23,210; 13, 12S.
vu jusque-la reifet de la Jalousie de FOlympe.
60. — Toute religion qiii s'appuie sur la deificatjon dclanature,tend necessairement au fatalisme ; l'homme doit attribuer k ces dieux physiques l'immutabilite, la r^gularite severe, observee dans la marche de la nature. Quand ees divinites parviennent ä uue' personnalite anthropomorphique. le cercle de ieur liberte s'elargit, et eile triomphe enfin de la fatalite physique. Mais ces dieux, qu'on se representait comnie personnels n'avaient pas toujours existe; ils etaient lies dans le temps — les theogonies etaient melees de Theomachies — enfin on admettait une serie dedynaslies divines — le genie grec se vit donc de nouveau force d'admettre un pouvoir inconnu et dominant ces dieux qui, n'ayant pas toujours existe, etaient necessairement bornes. Zeus l'etait lui-meme, ayant eu, comme les autres divinites, une origine dans le temps; les royaumes du mal et de la mort ne reconnaissaient pas son autoritö, et il n'avait pas la force de les subjuguer. Ce pouvoir fatal (Anagke, Aisa, Moira), qui, dans l'idee des Grecs, ne pouvait parvenir ä une personnalitö complete, nejouitpas lui-meme de la liberte: il ne veut, il n'accomplit pas librement l'inevitable. S'il l'eüt pu, il ne serait plus qu'une divinite au milieu des autres dieux libres et personnels, et se cönfondrait necessairement avec Zeus. Si ce pas eüt ete franchi, le Polytheisme se transformait successivement en Monotheisme, et les autres divinites descendaient au rang d'anges ou de demons.
66. — Ainsi nous voyonsles notions et la poesie religieuses des Grecs, qui sontenmeme temps lemiroir et )a source de la croyance populaire, osciller sans cesse entreuneloi universelle, inanimee, dominant jusqu'aux dieux memes et la puissance personnelle des dieux, dirigeant tout d'une maniere arbitraire ou selon les
regles de la sagesse. Si on avait considere les dieux comme subordonnes en tout au pouvoir du fatum, on n'auraitni prie ni offert des sacrifices pour obtenir le secours d'etres impuissants. 11 y avait doiic une sphere d'action, oü ils se mouvaieiu en toute liberte. l^e Zeus d'Homere qui regle ou semble regier le fatum, est cependant force d'en respecter les immuables arrets. L'affection d'un Dieu ne peut sauver riiomme dont l'heure fatale a sonne (i). Chez le meme poete, Zeus s'ecrie que l'homnie est la plus miserable des creatures qui \ivent sur la terre ou dans les airs (2); ce fardeau, ce n'est pas Zeus qui l'imposa ä une race, oü il compte des fils et des descendants; c'est « I'inexorable fatalite. » Un conte d'Apollodore nous montre le meme Dieu reduit ä chercher un expedient pour mettre d'aecord les arrets contradictoires du destin (3). On dirait que Zeus est lä l'element vivifiant, la matiere inerte et necessaire, executant et perfectionnant les volontes supremes de l'universelle Moira.
67. — Cette idee de Timmutabilite du destin « auquel les dieux eux-memes ne pouvaient echapper »(4), semble avoir gagne du terrain au -milieu des guerres Persiques. Le recours frequent aux Oracles n'y aura pas peu contribue: la reponse de la divinite etait quelque chose de fatal, d'immuable, que les prieres ni les sacrifices ne pouvaient plus flechir. L'inclination qui porte tous les hommes, ä rejeler sur autrui la responsabilitö de leurs mauvaises actions, se montre chez les Grecs comme chez les autres peuples. Dans plus d'un passage, on pretend excuser un acte execra-
(1) Iliod. 17,446.
(2) Odys. 3, 23C-23».
(3) Apoll. 2, 4r.
(4) Herod. 1,95.
ET JUDAISME. 63
ble, par les penchants que le sort ou les dieux ont deposes dans l'äme de l'homme. Gelte tendance universelle se produit cncore soiis une autre forme : chez Herodote, par exemple, les crimes des mortels servent de pretexte ä la divinite csclave du Destin, pour les precipiter dans les malheurs qui les attendaient inevitablement (i). Au nombre des divinites fatales se trouvait aussi « Ate, » la deesse qui aveugle et frappe de vertige ceux quelle veut entrainer dans la ruine par la prevarication.
68. — Les poetes tragiques, Escliyle et Sophocie, donnerent au destin un sens plus moral : ä leurs yeux, c'etait tantut l'ordonnance du monde, contre laquelle se brise l'aveugle ou le temeraire qui veut la braver ou l'eluder. Tantot c'est une fautc et une malediction, qui passant de generation en generation et muitipliant toujours les crimes, precipitent enfin une famille entiere dans la ruine. Quelquefois Zeus est represente comme le supreme moderateur du destin {2), — ou parait meme s'identifier avec lui; ou bien le destin n'est que le decret de Zeus lui-meme (5). Dans le Promethee cependant le dieu supreme est comme tous les etres, subordonne au pouvoir de la fatalite: il en redoute les arrets et cherche ä detourner la malediction que son pere Chronos avait lancee contre lui.
69. — Mais ces ett'orts pour ennoblir le destin et propager la croyance ä la libertö et au souverain domaine de Zeus, ne purent reduire en Theodicee les theories grecques. L'idee d'un pouvoir moral, ordonnateur de tout, pouvait naitre dans certains esprits eminents; mais ce jet de lumiere ne tardait pas ä s'eteindre dans les ombres epaisses de la mythologie et de la
(1) Cfr. ibid. 1,8; 4,79.
(2) .Escliyl. Agam. 1485. Siippl. 82-2.
(5) Ibid. Suppl, 1047 Eum exlr.
theologie paiennes. Et la grande cause en etait dans l'absence d'idees nettes sur l'essence du mal, sur la nature et I'origine du peche. La langue grecque n'avait pas meme d'expression propre pour designer le mal moral: le terme qui l'exprimait servait aussi pourmarquer le mal physique. Bien plus, il n'y avait pas de difference grammaticale entre ce qui est positivement mal et ce qui n'est que moins bon ou mediocre. Trois traits principaux marquent le rapport du paganisme avec l'idee du mal moral ou peche. Tantöt on le representecomme quelque chose d'innocent: tantöt l'homme en rejette la responsabiiite sur la divinite, ou enfin il le regarde comme irresistible. Le Grec qui, en s'humiliant devant la puissance des dieux, reconnait qu'en definitive tout bien lui vient d'eux, a aussi coutume de leur attribuer le mal qu'il trouve en lui-meme. Sans le demon, dit Theognis, l'homme n'est ni bon ni mauvais ; c'est la divinite elle-meme qui lui a communique l'Hybris ou l'orgueil, source de tous les maux (i). Eschyleenseigne que « lorsqu'un dieuveut detruire une famille de fond en comble, il rend les mortels coupables: » Piaton qui voyait ce qu'il y a de funeste dans une doctrine quiattribue aux dieux quelque chose de satanique defendit de l'enseigner ä la jeunesse (2). Comme nous l'avons deja constate, la souillure et par consequent l'expiation du crime commis etait pour les Grecs quelque chose de purement exterieur.
70. — Aucun peuple ne sentit, ne peignit plus vivement le vide de l'existence terrestre et la misere de l'homme. Que de fois les poetes, les historiens, les philosophes grecs ne disent-ils pas que Thomme est la
(l)Theogn. V. 163. lol.SiO.
(2)Rep.p. 580,
ET JLDAISME.
Go
plus miserable des creatures — que la terre et l'Ocean sont pleins de calamites, que les infortunes mortels ne trouvent nulle part d'asile ! LesGrecs qui representaient la vie sous les couleurs les plus riantes s'etaient familiarises avec de sombres pensees : pour eux le plus grand bonheur est de ne pas naitre — ensuite le plus heureux c'est celui quimeurt jeune. Gelte manierc de juger la vie venait d'un dieu, de Silene qui l'avait enseignee ä Midas (i) : eile etait, comme Aristote l'atteste, depuis longtemps connue de tous et aucun de leurs poetes distingues n'a neglige de la conseigner dans ses oeuvres (2). On disait avec M^nandre (5): Thomme cheri des dieux meurt dans la premiere jeunesse, ou avec Euripide : pleurez sur le berceau du nouveau-ne ; felicitez celui qui sort dela vie et conduisez-le avec joie ä sa derniere demeure (4).
71. — G'est la le cii de la conscience qui voit la vanite, l'impuissance des efforts de l'homme ; c'est l'expression du sentiment du vide qu'il y a dans une existence, privee de l'appui de la pensee religieuse qui ennoblit tout en lui assignant son but. Le sentiment d'une faute universelle, d'une culpabilite enracinee dans notre nature a-t-il eu sa part dans ce cri de douleur? Nous croyons que non, malgre les passages qu'on cite en faveur de l'opinion contraire. Quand Democrite disait « que des son origine l'homme entier n'est qu'infirmite (5), » il attachait ä ces paroles un sens physique, tout en n'excluant peut-etre pas le sens moral. La sentence d'Euripide: « Le mal est enracine dans le ca;ur
(1) Plut. Consol. ad Apoll, c 27.
(2) Bacchyl. fr. 2. ap. Stob. Flor. 98, 27. Euripid. Belleph.fr. ibid. 39. Soph. ced. Col. 1223. — Alexis, ap. Ath. 5, 97. Theogn. Gnom. 42o.
(3) Men. p 48. Meinck. Hyps. frag. ap. Stob. 98, 24.
(4) Eurip. Cresph. fr. 13. — Cfr. fr. ine. 160.
(o)Ap. Pseudo-Hippocr. ep. ad. Demag. 7. iii. p. 10. Kühn.
de tous les hommes (i), » n'est ni plus claire ni plus decisive. En general, le Grec jugeait trop legerement le mal moral ; il ne sentait pas assez vivement la loi du pechedans sesmembrcs,pour qu'une verite qui revolte l'orgueil humain, put se faire jour dans son csprit. Enfin, aucun peuple ne fut jamais aussi liabile pour voller le mal sous des formes belles et attrayantes pour les sens; aucun ne fut jamais aussi dispose ä excuser ce qui etait irreprochable au point de vue esthetique.
72. — Cependant, les legendes grecques. conservent des traces evidentes de la tradition de la chute et des changements que le peche a produits dans l'etat de l'homme. II est vrai : cette antique tradition est brisee, et pour la reconstruire, il faut en recueillir les debris dans les mythes de plusieurs peuples. Un de ces debris est le mythe d'Epimethee et de Pandore. Celle-ci, envoyee aux hommes par la divinite courroueee, pour les faire tomber dans le piege, fut la premiere femme, la mere de la race humaine. En ouvrant la boite qu'on lui avait confiee, eile attira sur l'humanite heureuse jusqu'alors un deluge de maux. II y a lä comme un echo des plaintes, des maledictions lancees contre la femme par les poetes ; son existence meme y est regardee comme la source premiere de tous les maux. Pandore est l'Eve des Grecs, personnifiant la seduction et comblee, pour le malheur de l'homme, de tous les dons de l'Olympe. Sous cette fiction est voilee la pensee que la creation de la femme a ete un chätiment, un effet de la vengeance des dieux,. la source feconde de toutes les miseres(2) — etqu'il eüt valumieux pour l'homme de rester seul.
(l)Ap. Stob. Floril. 10, 17.
(.2) Hösiüd. opp. et dies, 56-58. Theog. 590-013.
ET JUDAISME.
7o. — Dans les legendes grecques l'origine de l'humanite se confond avec cclle des Hellenes. Ce n'est quo plus tard que la fable fit naitre Deucalion et Phoronce dulimon de la terre et le Pelage de l'Arcadie du sein d'un rocher. L'antique tradition assigneaux dieux et aux hommes uncmeme origine; sclon Homere, tous sont enfants de l'ocean et de Thetis (de l'eau, de Thumidite) ou de la terre, selon Hesiode et Pindare. « 11 y a, dit ce dernier, unesouche commune pour les dieux et les hommes: tous sont nes d'une meme mere (2). » Chose digne de rcmarque, Zeus, lesouvcrain maitre de tout, n'est jamais rcpresente comme le createur du genre humain : seulement, par son union avec des femmes mortelles, il est devenu la souche de quelques familles, Dans le poeme d'Hesiode, Zeus a cree unerace humaine, mais il ne tarde pas de la detruire ä cause de ses crimes. La race nouvelle ou l'humanite ne doit pas son existence ä un dieucourrouce ; eile descend de Japetos (« Titan dechu »d'uneplus haute felicite.) C'est Promethee, fils de Titan, qui forma l'homme des quatre Clements et surlout d'eau et de terre. Dans l'une des formes de cette fiction, suit alors l'evenement qui, dans le mythe grec, correspond äla chute primordiale. Promethee, qui est en meme temps l'auteur des hommes, l'homme primordial et lerepresentant de l'humanite, use de supercherie dans le partage des offrandes: dans son courroux, Zeus retire le feu aux hommes; Promethee le derobe et le leur rend. Alors le dieu envoie Pandore sur la terre qui perd bientot la paix, le bonheur donteile avait joui jusqu'alors (3).
74. — Le chätiment de Promethee forme le sujet d'un vaste drame, oü Eschyle represente la lutte Infi) Hesiod. Opp. et dies, 36-33. Theog. 300-013. (2) Pyth. 4,291.
(ö) Heüiod. Op. 42. seqq.
egale que le Titan entreprend contre Zeus dans l'interet de l'humanite. Ce dernier apparait ici comme le souverain dominateur du monde ; mais sa puissance qu'il doit ä Promethee lui-memc, n'est pas assise sur une base immuable; l'avenir lui montre la possibilite d'une degradation. Le Titan est dans la genealogie des dieux sur la meme ligne que Zeus ; loin de lui ceder en lumieres, il a herite de sa mere une connaissance plus parfaite de l'avenir. En lui se reunissent les traits de l'etre qui se revolta contre Dieu, tomba et seduisit rhomme, et ceux du redempteur, emu de compassion pour les miseres de l'humanite. C'est lui qui la sauva quand Zeusavait decide sa ruine; il la tira d'un etat deplorable, d'une existence purement vegetale, lui fit goüter tous les fruits de l'arbre de la science, guerit son ignorance, lui enseigne les arts et tout ce qui embellit l'existence. II lui departit meme les biens que la volonte du souverain maitre ne lui reserve que dans le ciel et ceux qui appartiennent exclusivement aux dieux (i). II est donc legenereuxbienfaiteur, le prolecteur des hommes: l'amour qu'il porte aux mortels est l'unique cause de son immense malheur: « Je Tai ose, dit-il; j'ai sauve l'humanite, quand eile allait etre brisee et precipitee dansla nuit du Tartare; et voilä pourquoi il me livraa des tortures sans nom. — En secourant les hommes, je me suis attire cette infortune. » Le bras vengeur du dieu irrite s'appesantit toujours sur lui ; cloue au roc, il subit avec une inebranlable constancedesmaux qu'il avait prevus;le sentiment de l'immortalite l'eleve au-dessus de son sort, et dans le lointain lui apparait Hercule, son liberateur. Mercure lui annonce qu'il ne sera sauve que par le supplice voloutaire d'un dieu. Cela se realise: Chiron, descendantde
(1) Pfometh. V. 119. Seqq. v. 546. v. v. 109, 254, 506; 443—566.
ET .ILDAISME. (\[)
Chronos, le plus juste, le plus sage des Centaures est mortellement blesse et s'immole pour Promethee (i). 75. — Avec quel sentiment d'admiration ne voyonsnous pas briller ici les rayons d'une science sublime et de la traditon primitive ! Ils sont brises ; des nuances etrangeres en ont certes altere la purete et cependant il nous est facile de reconnaitre l'eclat et la beaute, qu'ils ont eus d'abord. Les aspiratioiis d'Eschyle sortaient du cercle habituel oü vivait le genie des Hellenes ; son vaste drame fut peu compris et la litterature des temps posterieurs semble ne pas s'en etre beaucoup oecupee. L'idee d'un dieu souffrant s'ecarte tout ä fait des idees du paganisme grec. Les souffrances d'un dieu, comme de Dionysos, d'Attes, d'Adonis n'etaient alors que les defaillances de la nature qui ä traversla mort, tendait ä une efflorescence nouvelle. Ici, un dieu souffre pour sauver des hommes qu'il aime. Trois personnalites, trois fonctions, trois tendances se confondent dans Promethee. Quand il s'eleve avec orgueil contre le dominateur supreme, il ressemble ä l'Archange dont la revolte a fait un demon. Plus tard les sectes gnostiques virent un bienfaiteur de l'humanite, dans le serpent qui fit goüter aux premiers hommes le fruit defendu de la science ; ainsi Promethee devient ici le genie protecteur et sauveur des hommes ; il leur communique une science, des arts que leur refusait un dieu jaloux et se devoue pour eux aux plus cruels supplices. En meme temps il est l'homme primordial, le representant de Thumanite revoltee contre la divinite et ses decrets, condamnee pour cela ä une
(1) Apoll. 2, 5, A. Dans Eschyle aussi, Mercure fait connaitre ces conditions ä Promötliöe ; le poöte en aura donc representö raccomplissement dans son « Promethee d^livr^, » d'autant plus que dans tous les autres poiuts, il s'accorde entierement avec ApoUodore. — V. Welcker's Trilogie. p. 48.
existence abreuvee d'amertumes, mais conservant dans son malheur , l'attente consolatrice d'un liberateur qui s'immolcra pour eile.
76. — Le Zeus qu'Eschyle celebre partout ailleurs, qu'il exalte comme le « plus fortune des bienheureux, » apparait dans ce drame comme un maitre tyrannique, ennemi des hommes et persecutant celui qui les protege, comme un usurpateur justement menace de perdre le trune d'oü il avait precipite son malheureux perc. Aussi a-t-on aftirme que dans le denoüment du drame final, dans le « Promethee delivre, » le poete devait justiüer pleinement la severite de Zeus et n'ac- Gorder le pardon qu'au repentir et ä l'humble soumission de Promethee. Mais Eschyle ne met pas en scene la revolte d'un etre crce et fini contre son createur, mais la lutte de deux dieux, nes dans le temps, Tun ingrat persecuteur, l'autre victime. Eschyle etait pythagoricien (i) ; comme tel, il a dit « que Zeus c'est l'ether, la terre, le ciel, l'universalite des mondes et ce qu'il y a au-delä (3). » II ne faut donc pas s'etonner qu'apres avoir dejä mis en scene la lutte injuste des nouveaux dieux contre les anciens, il ait voulu opposer ä Zeus le Titan ami des hommes et se conformcr au mythe, en glorifiant non pas la violence et la cruaute, mais laconstance de la victime. Dans le « Promethee delivre, » il place dans le chceur les Titans, delivres du Tartare et serapproche ainsi des idees orphiques, d'apres lesquelles il y aurait eureconciliation entre Zeus et scs ennemis vaincus. Ce qui prouve d'ailleurs que le poete fut devoue ii la doctrine orphique, c'est le grand respect qu'il montre pour Dionysos et pour Demeter. « 11 avait, disait-il, recu sa lyre du
(1) Cic. Tusc. 2, 10.
(2) Fragni. 293. « L'harmonie de Zeus » (Prom. v. 551.), ä laquelle
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premier (i), » et rautre etait « la nourriciere de son esprit (•2). » II est donc probable qu'en annoncant la chute imminente de Zeus, il a pense ä ce qu'Orphee avait enseigne sur les revolutions Celestes, qui dcvaient mettre Dionysos sur le trone usurpe par Zeus. Toujours est-il certain que dans le drame tinal, la paix se fait entre les Titans et leur ennemi ; les premiers recouvrent la liberte, et le second montre pour les hommes des dispositions plus bienveillantes.
77. — Si une tradition ancienne et universelle enseignait que Thomme continue d'exister apres la mort, les Grecs des temps liomeriques n'avaient cependant pas l'idee d'une recompense, d'un chätiment, attendant l'homme au sortir de la vie. Les enormes forfaits commis contre les dieuxsontseuls punis dans l'Erebe d'Homere. Hesiode fait vivre les generations passees, tantot comme de bons genies,tantut commeles ämes desbienheureux, et tantot comme des heros (ö) ; mais s'il inculquedes preceptesmoraux il neleur donne d'autre sanction que la justice qui s'exerce ici-bas. Les theories de l'ecole ionienne,quand elles n'etaient pas materialistes, devaient necessairement etre pleines d'equivoques et d'hesitations. Ce que Thaies appelait äme n'etait qu'une force motrice, agissant indistinctement dans Tbomme, dansl'animal et dans les etres inorganiques: l'aimant, disait-il, a une äme, puisqu'il attire le fer. En general, ces philosophes ne distinguaientguere l'äme du corps : eile n'etait pour eux qu'une parcelle plus pure, plus subtile de l'element primordial. L'äme d'Anaximene est l'air qui tient ensonible les parties qui constiluent
on a atlaclie lant d'importaace, peiit avoir un sens pythagoricien et alers eile neprouverait pas trop de respect pour le ciilte iialional.
(1) Paus. 1, 21, 5.
(-2) Aristoph. Ran. 886.
(3) Hes.opp. et dies. v. 121-124; i41-li2; 166-170; 213-380.
i!2 PAGAMSME
l'homme, comme il est le principe conservateur du monde (i). Selon Diogene d'Apollonie, l'air est äme et activite intellectuelle (2). Pour Heraclite, l'äme est ce qu'il y a de plus incorporel ; eile reste donc materielle, et est comme une exhalaison s'elevant du sein de l'univers, une secretion de l'element igne. L'äme la plus söche, se rapprochant le plus de l'etat igne, est la plus sage, la meilleure; son aptitude pour les sciences depend de la rapidite de ses mouvements (5). En disant que notre existence actuelle est une veritable mort, que le trepas nous ouvre l'entree de la vie ; — que nous vivons la mort des dieux et mourons leur vie — que les hommes sont des dieux mortels et les dieux des hommes immortels (4), il ne voulait nullement attribuer aux ämes une existence individuelle au-delä de cette vie. Son Systeme ne le lui permettait pas: il considerait la vie individuelle comme un etat d'enchainement, d'isolement pour la vie universelle de la nature, et par consequent comme une morten comparaison de cette vie plus relevee. En general, l'ecole ionienne regardait l'äme de chaque homme comme une partie, une emanation de la force vitale qui se manifeste dans l'univers: quand le corps se dissout, cette parcelle rentre au sein du grand tout, dont eile est sortie.
78. — En face de ces desolantes theories se pla- ^aient les doctrines orphico-pythagoriciennes, qui devaient presenter un puissant attrait pour les esprits cultives et les coeurs bien nes. Le souvenir d'une chute primitive et la necessite de l'expiation pour que
(l)Plut. Plac. Phil. 1,3.
(2) Fragm. i. ap. Panzerbieter.
(3) Arist. de anim. 1, 2. Plut. Plac. A, 2. fr. 61, 0:2 dans I'Höraclite de Schleierniaeher.
(4) Ap. Clera. Alex. Psed. 3, p. 213.
ET JLD.USME. iö
l'äme immortelle puisse, apres sa souillure, se rapprocher de la Divinite pure et sainte, sont des theories, qui correspondent parfaitement ä deux intimes aspirations de la nature de rhomme. Que l'äme reste enfermee dans le corps comme dans une prison ou dans Uli tombeau, jusqu'a ce que les fautes anterieurcssoient pleinement expiees,c'est un dogme quePlatoii attribue tbrmellement aux Orphiques, — il doit certainement remonter ä une tres-haute antiquite, puisque Philolaus pretend qu'il a ete annonce « par les anciens theologiens (i). » C'est ä la meme source que Pindare a puise ses idees si nettes, si precises sur le jugement et la recompense d'au-delä de la tombe, sur les evolutions et les expiations des ämes. II assigne les iles fortunees pour sejour eternel a ceux qui ont reussi « ä preserver leur äme de toute souillure, de toute iniquite, durant leur triple existence dans les differents mondes. » Les ämes des grands criminels paraissent, apres la mort, devant un juge des regions souterraines, Frappees d'une severe sentence, elles parcourent la tepre et trainent partout leur infortune. Celles parfois que Persephone delivre de la souillure et de la peine, remontent au soleil neuf ans apres; c'est d'elles que sortent les reis puissants, les hommes pleins d'energie et de sagesse, auxquels la posterite donne le nom de « heros saints (2). » Cette tlieorie des ämes, revenant ä des intervalles determines, jusqu'a ce qu'elles parviennent ä la felicite des heros, se rapproche beaucoup des idees d'Empedocle.
79. — La main grossiere des Atomistes brisa ce leger tissu, forme par l'esperance et l'imagination. L'äme, disaient Leucippe et Democrite, est une aggre-
(1) Plul. Cratyl. p. 400. Philol. ap. Clem. Strom, p. 4
(2) Olymp. 2, 57, (105) seqq. — Ihren, fr. 9o-98, ap
.Clem. Strom, p. 433.
ergk.
74 PAGAMSME
gation cVatomes ignes et spheriques, qui se disposent au moment de la mort. Les remords, qui assaillent les criminels, les craintes qu'ils eprouvent pour ce qui doit suivre apres la mort, ne sont que des chimeres (i). Dans son livre sur Tllades, Democrite aura du refuter la croyance superstitieuse d'une region souterraine oü les ämes continuent d'exister ; il y aura aussi explique par des causes physiques les pretendues histoires de morts revenus a la vie. Pas plus que les Atomistes, les philosophes d'Elee ne pouvaient admettre rimmortalite de fäme. Ils ne reconnaissaient qu'une unite primordiale, simple et immuable. L'existence d'etres individuels en dehors de cette vaste unite, n'etait qu'une pure Illusion. Que cet etre primordial füt un esprit, ou une matiere pensante, ce Systeme n'en excluait pas moins la duree personnelle d'esprits ayant conscience d'eux-memes. Anaxagore qui etablit une distinction si nette entre le « nous » et la matiere ou l'Ether, et qui subordonne la matiere ä un esprit qui se meut lui-meme, aurait pu developper une theorie de rimmortalite. II semble s'etre contente de poser un esprit universel, infini, dont les etres intelligents ne sont que des emanations plus ou moins parfaites, et devait, par consequent, admettre qu'ä la mort les ämes humaines allaient de nouveau se confondre avec l'esprit universel du monde {-2).
80. — Chose digne de remarque! Herodote, qui voyait tout ä travers le prisme des idees religieuses du paganisme, a garde sur la question de l'immortalite un silence qui nous autorise ä penser qu'il ne partageait pas cette croyance. Les Egyptiens ont, d'apres
(i) stob. serm. 119. p. 603. — Cic Tusc 1, II. 34. Lucian Philopseud. 52.
(2) Simpl. ad Arist. Phys. f. 33, 33.
ET JLDAISME. 75
liü, onseigne d'abord l'immortalite de räme: cette doctrine leur a ete empruntee par « quelques-uns des Hellenes » qui l'ont ensuite exposee comme une conquC'te de leur genie. 11 rapporte avec une sorte d'etonnement que les Getes croyaient aussi Tarne Immortelle. De la on est amene ä conclure que l'historien ne regardait pas cette croyance comme generalement admise par la nation hellenique. Piaton nous apprend qu'aux approches de la mort, ses compatriotes commencaient ä redouter les chätiments du Tartare, qu'ils traitaient de contes puerils, aussi longtemps qu'ils jouissaient d'une bonne sante (i). On croyait generalement qu'ä la mort l'äme se dissipe comme la fumee, ou s'aneantit completement ; c'est lä, dit Cebes de Thebes, la persuasion du peuple (s;). Les esprits cultives de ce temps n'etaient pas beaucoup plus eclaires sur ce point capital; l'etonnement avec lequel Glaucon accueille la dissertation de Socrate sur l'immortalite de l'äme, le prouve ä l'evidence (5). Cependant les frequents appels de Piaton aux anciennes traditions, aux legendes, aux poetes, et aux legislateurs, nous disposent ä croire que le nombre de ceux qui admettaient ces autorites, n'avait pas cesse d'etre considerable (4).
81. — Quant ä Socrate, nous croyons, apr^s mür examen, que l'existence de l'äme apres la mort, n'a ete pour lui qu'un desir, une aspiration, une esperance. Xenophon qui, dans tous ses ecrits, garde un silence obstine sur ce probleme, en parle dans son Cyrus; le Pioi mourant emploie en faveur de l'immor-
(1) Rep. 1,330.
(2) Plat. Phoed. p. 77.
(3) Plat. Rep. 10, p.G09
(4) Leg. 12,p. 9o9.
76 PAGANIS ME
talite (i), les arguments qui semblent venir d'une source socratique. Mes enfants, dit-il, vous ne pourriez savoir avec certitude qu'en mourant, votre pere cesse entierement d'exister; — et il s'appuie sur le culte qu'on rend aux morts, sur l'invisibilite de Täme, sur la ressemblance qu'il y a entre la mort et le sommeil, dans lequel l'äme conserve son activite — il parle des remords qui suivent la perpetration du crime — de l'experience qui prouve que l'äme est le principe vital du Corps, et ajoute que l'äme, degagee des liens du Corps, deploiera probablement une activite plus libre. Tout cela rentre evidemment dans les idees de Socrate. Dans le Menon, le maitre de Piaton dit avec quelque hesitation qu'il espere d'etre immortel; dans le Phedon, au contraire, toute l'argumentation est du disciple et repose sur les idees- Pythagoriciennes, familieres ä Piaton, mais etrangeres k Socrate. Devant ses juges, celui-ci parla hautement de ses esperances ; mais, apres avoir dit qu'on ne saitpoint si la mortn'est pas le plus grand bien de l'homme, il termine, sans decider si eile est un sommeil eternel ou le passage de l'äme ä une nouvelle existence (2). Ce n'etait pas lä, comme l'a pense Ciceron (3), une Ironie, mais l'expression fidele des hesitations, des incertitudes de son esprit. En definitive ce fut Piaton, son disciple, qui avec toute l'energie et la profondeur de son genie s'occupa le premier de la recherche, de la Solution du grand probleme de l'immortalite.
(1) Cyrop. 8,7,17.
(2) Plat. Apol. Soc. 52.
(.3) Tusc 1,42.
fcT JLÜAISME.
SOCRATIQIES. — PLATOX ET PLATOMCIENS.
8:2. — Outre l'ecole de Plato«, il se forma, a la mort du maitre, trois ecoles socratiques. Mais ceux qui les fonderent, cherchaient ä accorder ses enseignements avec les theories qu'ils professaient avant de connaitre Soerate — ou bien, ils isolaient l'unc ou l'autre de ses idees, poLir lui donner une tendance exclusive. C'etaient des rejetons batards d'un noble tronc ; Piaton seul comprit Soerate et donna a ses theories les plus magnifiques developpements. Aristippe fonda l'ecole de Cyrt-ne et donna naissance ä THedonisme. Partant de l'idee, qui place la vertu dans la science et le criterium de la verite dans la Sensation, il y mela la theorie du mouvement universel et perpetuel, et restreignit les connaissances morales de l'homme, la regle fondamentale de ses actions aux affections et par consequent aux sensations du plaisir et de la douleur. Tous les etres vivants recherchent naturellement les agreables sensations ; le bien supreme de l'homme consiste dans la jouissance du plaisir: il peut l'augmenter encore par la moderation et l'empire sur lui-meme. La douleur et les incommodites constituent le mal et möritent toute notre haine. La mesure de l'agreable decide si l'action est bonne ou blamable. La prudence (phronesis), est la veritable vertu ; eile consiste ä calculer exactement, a bien choisir la jouissance, ä utiliser ce qui peut augmenter la somme du plaisir, ä tirer de tout le plus d'agrement possible, ä ne soufifrir de douleur, a ne subir de fatigues que Celles qui sont in^vitables. Conserver la liberte d'esprit et l'empire sur soimeme au sein des jouissanccs, renoncer a ce qu'on ne
peut esperer, ne point se passionner pour le plaisir absent, rejeter tout souci pour l'avenir, tout regret du passe — vivre pour le present et lui faire rendre la plus grandc somnie de satisfactions possible — voilä la vraie sagesse et la veritable vertu. Pour les Cyrenaiques, le plaisir, quoique obtcnu par des moyens peu avouables, reste toujours un bien, C'est l'usage, et non la nature, qui a etabli la distinction de jouissances honnetes et ignobles. Aristippe lui-meme piayait les plaisirs sensuels au-dessus des jouissances de l'äme; il admettait tout au plus une certaine gradation parmi eeux-la. Son ecole avait donc beau atiirmer que le sage doit etre exempt de passions, d'envie, de superstition (religion)? de cupidite, et en general de tout ce qui trouble ou impressionne trop vivement l'esprit (i).
85. — Theodore de Cyröne, disciple d' Aristippe le jeune, fut, a bon droit, aceuse d'atheisme ; il niait tout ce qui est divin et eternel. D'un cöte, il s'attacha a l'ego'isme complet qui fait la base de son ecole et bläma par consequent l'amitie et les sacriüces qu'inspire le ])atriotisme : le sage, disait-il, se suffit a lui-meme; il n'a pas besoin d'amis et regarde le monde comme sa patrie. D'un autre cöte, il modifia les doctrines d'Aristippe, et placa le but de la philosophie non dans la plus grande somme de jouissances isolees, mais dans une douce et durable serenite d'esprit. Cette egalite d'äme independante des choses exterieures, est produite par le contentement d'un ego'isme qui rccherche la satisfaction la plus durable (2). Hegesias qui appartenait ä la meme ecole, suivit une autre voie. La vie offre plus demauxque de plaisirs — la jouissance est incertaineet
(!) biog. I.iicil iJ, 05, "y-OÖ. Sexl. Eiii|>. ;i(lv Math. 7.11; 191- Atli. i2 p üliOEliaii V. H.
('•2)Diog. LaeH. "2,98.
ET JUDAISMF,. 79
trompeuse ä cause de la dependance oü 1 ame se trouve vis-ä-vis du corps et de la fragilite de nos espörances. La sagesse consiste donc moins a choisir ce qui plalt, qu'ä ecarter le mal : eile consiste surtout dans l'independance oü Ton arrive par une complete indifference a l'egard des maux et des biens et meme de la vie. Ainsi, la theorie qui exaltait le plaisir comme le bien supreme de Thomme, aboutissait ä douter, ä desesperer du plaisir; Hegesias devint le panegyriste du suicide; ses doctrines furent si souvent mises en pratique que le roi Ptomelee defendit de les enseigner dans les ecoles d'Alexandrie (i).