‹ Paganisme et Judaïsme (volume 4)Chapitre 6 sur 37 · Directement opposee ä l'Hedonisme, l'ecole · texte numérisé non relu

Directement opposee ä l'Hedonisme, l'ecole

cynique developpait le Systeme du renoncement et de

l'abstinence. L'indigent et rüde Athenien, Antisthene

en fut le fondateur : il imita avec exageration la con-

duite exterieure de Socrate et prouva par son exem-

ple que la vertu consiste avant tout dans la fatigue,

dans la fuite des jouissances sensuelles, dans les ma-

cerations ascetiques. Le caractere propre de la divinite

etant de n'avoir besoin de rien, celui qui parvient a

restreindre le cercle de ses besoins, s'el^ve jusqu'a la

ressemblance divine. Les sciences et les arts etaient

l'objet des dedains d'Antisthene, comme peu confor-

mes au but final de l'existence. Ses disciples montre-

rent encore plus d'eloignement pour tout ce qui est

scientifique et speculatif. Leur philosophie etait toute

pratique. Leur ideal etait le Sage, qui, eloigne du ma-

riage, sans enfants, sans l'appui de l'etat, parvient ä une

independance complete et s'eleve au-dessus de tout ce

qui l'entoure. Le plus fameux des Cyniques fut Dio-

gene de Sinope, que Piaton appelle un Socrate tombe

en demence. 11 meprisait les institutions politiquesde

(1) Diog. Laert. i, \)ö-do- Cic. Tusc. 1, 54.

sou temps, se proclamait citoyen du monde, bravait toutes les convenances et condamnait le mariage. Apres avoirrejete Ja religion avec ses initiations et ses mysteres, il s'etait forme a son usage personnel un Pantlieisme assez informe, et s'en allait disant que tout est plein de Dieu — que tout est dans tout et partout. Enfin, et il no s'en cachait pas, il trouvait pour toutes les privations qu'il s'imposait, une compensation dans l'orgueil, dans la conviction de s'etre eleve au-dessus des besoins et des passions des mortels (i).

80. — Dans Tecole d'Euclide de 3Iegare, l'element socratique cesse de predominer et fait place ä la Philosophie eleatique. Elle adopta les theories de Parmenide sur l'etre unique, elernel et toujours semblable ä Jui-meme et, par un retour aux idees de Socrate, eile designait cet etre, tantot comme le bien, tantot comme esprit et pensee et meine comme Dieu. Niant toute diversite, tout mouvement; disant quo rien ne commence, que rien ne perit, ils finirent par identifier la realite avec le neant et declarerent que le mal, en tant <ju'oppose au bien qui seul existe veritablement est le taux(:2). Stilpon de Megäre, le plus marquant d'entr'eux, se rapprocha d'Antisthene et donna une tendance plus pratique a cette ecole qui avec le temps s'etait egaree dans les subtilites de la dialectique. L'idöal de la sagesse etait a ses yeux une impassibilite poussee jusqu'ä l'ignorance de la douleur (5).

H6. — Aucune de ces ecoles ne pouvait pretendre d'avoir conserve l'esprit de Socrate ; le genie de Piaton ])0uvait seul en etre le legitime heritier (4:29-348 av. J.-C.)

(1) Diog. Laert. 0, 1 i5e(i(i 105-10^. Ai'rian. Epict. Diss. 1, 17. (2:^AristüCl,ap.Eus. Prtep. Evang. 1-i, 14 ; 2 Diog Lacrt. 2, lOG, 107. (5) Plut deanini tranq. c. 6 Senec. cp. i>.

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Quoiqu'il iut avant tout le disciple recQnnaissanl dv Socrate, il ne laissa pas de resumor les eff'orts et les conclusions de toiites les philosophies anterieures. Selon Aristote, il sc rapprocha des Pythagoriciens et d'Heraclite, au Systeme duquel Cratyle avait initie sa jeunesse, et se concilia Fecole d'Elee au moyeii de la dialectique de Socrate. II connaissaitTEgypte et la Sicile, pour les avoir parcourues. C'etait de loin l'esprit le plus vaste de son temps. Sa philosophie n'en fut pas moins un vrai produit de genie grec : eile avait pour base les theories de Socrate sur le beau et le bieu absolus, sur la divinitese manifestant auxhommescomnie une paternelle providence. II concilia la doctrine d'Heraclite sur le flux continuel des choses avec l'immutabiiite de l'Etre unique des Eleens; pourcela il se servit de l'intelligence qui, selonAnaxagore, domine l'univers et sut y allier les idees des Pythagoriciens qui regardaient le monde comme un tout anime et intelligent.

87. — Piaton n'a pas reussi ä formuler un Systeme complet ; mais il est impossible de ne pas constater dans ses oeuvres un progres constant, de vigoureux etibrts vers l'unite et la Synthese, ainsi qu'une foHle d'idee parfois tres-hardies.. Sa doctrine n'est pas une vague aspiration vers des speculations purement scientitiques. Convaincu que chez les Grecs, la philosophie etait appelee ä faire ce que la religion otlicielle etait impuissante a realiser, qu'elle devait desillusionner et purifier les esprits, il voulut reduire les choses divines, l'ordonnance du mondeet la destinee humainedans un Systeme qui satisfit les besoins de l'esprit de i'homme. Piaton poita ses vues plus haut que les penseurs qui Tavaient precede ; il embrassa I'homme tout entier, ennoblit lavie humaine, en la remplissant de la pensee de l'eternite. 11 s'eleva au-dessus du « divin » des autres philosophes, pour parvenir a la counaissance de

« l'espritroyal et du Createur vivant, » et fit de Timmortalite, de la recompense et des chätiments ä venir la base de sa doctrine. Plus que tout autre Systeme de l'antiquite, le Platonisme est profondement religieux : il vlsait k remplacer, au moins chez les classes plus elevees, le culte traditionnel ; s'il etait parvenu ä predominer, il eüt totalement transforme le Paganisme.

88. — Piaton croyait que la nature du bien supreme ou de dieu echappe ä notre connaissance. « Trouver le pere, le grand artisan du monde, dit-il, est chose diflicile: il est impossible de le fairecomprendre ä d'autres par des paroles (i). Si les autres idees sont accessibles ä rintelligence humaine, Dieu est au-dessus d'elles et bien au-dessus de l'univers et de toute chose creee. Ainsi, sauf dans quelques rares passages, Piaton evite de s'expliquer sur la divinite ; mais monotheiste declare, il nomme « Demiurgos » le dieu unique, eleve au-dessus du monde, intelligent, libre etbon, dift'erent des « dieux » qui se trouvent dans le monde et qui ne sont dieux que dans un sens plus etendu. Monotheisme et Polytheisme semblent se confondre pour Piaton.

89. — Autant il y a de formes generales, representant nos perceptions, autant il y a, dans le monde intelligible, de realites, d'idees. Ces idees sont les seuls objets dignes de la pensee et de la science ; elles sont eternelles, immuables, distinctes de toute chose et subsistenten elles-memes d'une maniere individuelle ; les etres sensibles, qui en sont les copies, se modifient constamment et perissent. Ces idees, independantes du temps et de l'etendue, de notre esprit et de ses perceptions, appartiennent ä un monde particulier, suprasensible. Elles ne sont pas les pensees de Dieu, mais

(I) Till), p. --8.

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les objets de sa penst-e : c'est d'apres elles qu'il forme le monde materiel, Elles sont, avec Dieu, les seuls etres reellement existants: les choses terrestres n'ont qu'une ombre d'existence, encore ne l'ont-ils que par la participation aux idees qui leur ont servi de types. C'est ainsi que le mouvement auquel Heraclite soumet tont ce qui tombe sous les sens se concilie dans Piaton avec l'eternel repos dont jouit l'unite des Eleatiques. Sa theorie des idees est une forme nouvelle, et pour ainsi dire plus dense du Systeme des nombres dont, selon Pythagore, les etres individuels sont les copies. Dans son Timee il donne ä ces idees qu'il regarde comme substantielles le nom de « dieux eternels. »

90. — Cette expression un peu polytheiste ne doit cependant pas faire croire que les idees existent en

' dehors ou ä cöte de Dieu. Elles sont fondees en Dieu, qui est I'idee universelle, embrassant dans son unite tous les types partiels : le monde sensible qui est forme d'apres cette idee universelle et qui contient les idees ou les types individuels, est par consequent unique aussi.

91. — Dans les idees, Piaton distingue ceile du bien; il la place au-dessus de toutes les autrcs : eile est Tobjet le plus eleve et ä peine accessible pour la connaissance de l'homme ; jamais eile n'est sutiisamment connue, mais sans eile toute autre connaissance serait inutile. Elle ne peut etre comparee ä aucun autre etre, a aucune autre idee; bien plus, elles'eleve au-dessus de l'etre ; car eile est la cause de tout ce qui est reellement et la source de toute bonte ; eile produit la lumiere et le soleil du monde visible, dans la sphere inteliectuelle, eile donne la verite et la science (i). Ici I'idee de Dieu se confond evidemment avec I'idee du bien. Si

(1) P.epu!,.!. G, ;)0.o, 50'.) ; 7, p. ;jIT.

Dien en etait distinct, il ne serait bon que pour aulant qu'il parlicipe ä cettc idee ; celle-ci serait elevee audessus de Dieu ; eile sc communiquerait ä lui. Et, puisque Piaton represente les idees comme des dieux invisibles, la plus haute et la plus jjarfaite d'entr'elles devait etre le dieu supreme ; pour un Dieu, artisan du monde et existant en dehors de cette idee, il n'y avait pas de place dans son Systeme.

92. — Si donc on considere Dieu comme idee, c'eslä-dire comme le type de la creation et des etres fmis, il est l'idee du bien ; cette idöe embrasse l'ensemble des idees, et forme la Itase du monde intelligible. En sortant des profondeurs oü il etait cache, Dieu se developpe dans les spheres ideales ; il projette ces laceslä de son etre, qui lui servent de types pour la formation du monde; chacunc de ces faces represente lebien sous une forme distincte.

93. — Le monde a ete fait, quand par l'activite de Dieu, les idees jusqu'alors tranquilles en elles-memes, graverent leur image dans l'espace tout plein dans la matiere primordiale, privee de forme et des proprietes. Cette matiere premiere, « Mere de ce qui parvient a l'existence » est eternelle et imperceptible; les idees la determinent et lui donnent le mouvement et l'etendue. C'est la « Hule » qui, sans etre corporelle, — ce qui serait deyk une qualite, — est la condition de l'existence des etres corporels et le substratum de tout (i).

94. — Cette theorie est un des points les plus controverses de la doctrine de Piaton. II n'admet pas que la matiere soit une emanation de la divinite et condamne le pantheiste qui la fait resider dans Dieu. Mais, comme l'idee de la creation ue lui etait pas plus familierc qu'aux autres philosophes de l'antiquite, il

(l)Tim. p.27. i8. ül.

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faul bien recoiinaitre que son systc-nie accusc iine forte tendance au dualisme. Ce principe, cette base de tout est bien certainement matericl ; si cc n'est pas un Corps, c'est quelque chose qiii peut IVHre, qui tend meme ä le devenir. Or, cette matiero preniiere a ete 11vree a un mouvemcnt desordonnö et placee dans uii etat chaotique, dans lequei les quatre especes de corps elementaires s'entre-heurtaient. Cette impulsion est partie d'une äme ininteiligente, dominee par une aveugle necessite et existant au sein du cliaos (i). Ainsi meme avant l'intervention de i'x\.rtisan du monde, l'elemeiit primordial avait dejä priscertaines f'ormcs,avait passen l'etat de matiere secondaire, visible et corporelle. Ce n'etait cependant encore qu'un etat chaotique, oü l'intelligence divineporta l'ordre et la forme. Elle fit descendre la bonte des spheres ideales, la repandit sur ia mutiere et brisa ainsi la loi de la necessite. Les parties emportees jusqu'alors dans un mouvement sans regle se separerent pour s'harmoniser ensuite ; la matiere fut organisee sur le type des idees eternelles, d'apres les principes de la forme des choses. Le monde est donc, comme un enfant qui a Dieu pour pere et pour mere la matiere; mais celle-ci serait restee un principe sterile sans l'action fecondante de la divinite. Dans tout etre organique, il y a d'abord la matiere et puis la ressemblance que Dieu lui donne avec une idee: par cette ressemblance l'etre entre dans le plan, dans Fharmonie du monde; par la matiere il touche a i'accidentel, au mal, ä l'inutile.

95. — La premiere oeuvre de Dieu fut Tame du monde. Undes facteurs dont il se servit pour la former est l'äme eternelle, qui imprime le mouvement au chaos; Piaton la designe tantot comme la concupiscence inhe-

(I) Ibi(j.:i2. O.J.

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