II. — ORACLES
H. — De tous les peuples païens, ce furent les Grecs qui avaient le plus fort penchant d'explorer l'avenir ; aucune autre nation ne s'est montrée aussi ingénieuse à, multiplier les moyens d'arracher, pour ainsi dire, leurs secrets aux dieux. C'est ainsi que l'étendue et le caractère des oracles grecs constituent un phénomène unique dans l'histoire. Le Grec, qui honorait une foule
{i) Plut. Nie. iZ, (â) Plut. Thémist. 13.
(3) Plut. Peiop.21.
de dieux dont le pouvoir plus ou moins limité occupait continuellement son imagination, craignait Tarbitraire et les caprices de ces êtres, qu'on gagnait avec autant de facilité qu'on les irritait, et l'avenir lui paraissait plus incertain, plus sombre et plus menaçant qu'à aucun peuple chrétien ou à tendance chrétienne. La volonté des dieux, par rapport même à ses actes et à sa conduite, lui semblait, dans des cas innombrables, enveloppée de ténèbres et échapper à tout calcul ordinaire; il pe possédait aucune doctrine révélée par laquelle il aurait pu interpréter leur volonté; à mesure que, pour le plus pieux adorateur des dieux, se rétrécissait le cercle des devoirs connus et que la sphère de l'arbitraire s'élargissait, l'incertitude, le doute poignant, la crainte de l'avenir devaient prendre de grandes proportions. Voilà pourquoi, en dehors des autres moyens de découvrir la volonté des dieux, les oracles étaient le pain quotidien des Grecs. Il faut y ajouter encore que la nature du système religieux, à cause du grand nombre de dieux, de sacrifices et de cérémonies, donnait souvent lieu à des embarras dans le rite, à des doutes sur la véritable forme de telle ou telle cérémonie, à la crainte d'avoir offensé une divinité par une fausse mesure ou par une négligence involontaire dans le culte. La divinité seule pouvait, en cette occurenee, éclairer les hommes et dissiper leurs doutes pénibles. 12. — Parmi tous les oracles de l'antiquité, celui de Delphes se distinguait le plus par son prestige et par la confiance qu'on avait généralement dans ses décisions. La ville de Delphes était le centre non-seulement de la Grèce, mais, selon les Grecs, de toute la terre. L'oracle de cette cité était le sanctuaire primitif et national des Doriens ; il avait, de tout temps, favorisé la constitution et les entreprises de Sparte et puissamment contribué h la puissance et à la grandeur de cet état; néanmoins,
cescirconstances n'exerçaient aucune fâcheuseinfluenee sur Tautoritë, dont Toracle jouissait auprès des autres états helléniques. En fait de religion et de droit international, Foracle de Delphes était Tautorité suprême pour toute la Grèce; la fondation de colonies, la guerre et la paix, les affaires d*état de toute espèce y furent décidées ; car, selon les poètes (i), Jupiter avait envoyé Apollon à Delphes pour enseigner aux Grecs le droit et les lois. Les Grecs ne possédaient point de livres de droit sacré, leurs prêtres n'étaient. revêtus d'aucune autorité d'enseigner; l'oracle de Delphes devait donc leur servir d'autorité supérieure religieuse dont les décisions et les ordres, inspirés directement par la divinité elle-même, passaient pour infaillible. Voilà pourquoi Platon demanda que toutes les lois concernant le culte fussent cherchées à Delphes et que les interprêtes chargés de les expliquer fussent élus avec la coopération de la Pythie (s). Par la même raison, Xénophon, dans la défense de Socrate, fit valoir cette circonstance, que le sage, en révérant les dieux et les héros, s'était toujours réglé sur l'opinion de la Pythie, c'est-à-dire d'après le principe établi par elle, qu'il fallait, en ces choses, agir suivant les lois de la ville dont on était citoyen (3).
iS. — L'oracle de Delphes décidait donc des constructions de temples, des cérémonies funèbres, des sacrifices et de tous les autres actes religieux jusque dans les moindres détails; il décida la question de savoir s'il fallait honorer Héraclès comme Dieu ou comme héros (4) ; il ordonna le rétablissement de
(1) Alacei ft*agin. 17, p. 23. Maltbiae.
(2) Plat. Legg. 6, p. 759.
(3) Memorab. 1,3, 1.
(4) Schol. Pind. Nem. 3, 38. Arrian. Exp. Alex. 4, p. 266.
ET judaïsme. 291
cultes tombés en désuétude ou rétablissement de cultes nouveaux. C'est ainsi que les Athéniens apprirent que le serpent d*eau qu ils avaient vu à Salamine, était un héros du nom de Cychréus, et qu'ils devaient lui ériger un temple (i). Certaines sentences de 1*0racle de Delphes étaient cependant tellement obscures qu'on devait inventer les interprétations les plus singulières et les plus étranges, afin d'y découvrir une idée digne de la divinité. Si, par exemple, le dieu ordonna de doubler l'autel de Delos, il ne voulait pas qu'on prit cela à la lettre, mais il voulait, par là, encourager les Grecs à étudier les mathématiques. Ce fut là au moins l'interprétation dont Plutarque se contenta. La Pythie donnait volontiers aussi des avis sur les atfaires privées ; on la consultait sur des affaires de famille, sur des héritages, sur l'opportunité de contracter des mariages défendus; et c'est ici que l'opinion deSocrate est fort remarquable: il était d'avis qu'on pouvait consulter l'oracle sur des choses qui ne se trouvaient pas dans la sphère de la prévoyance humaine, telles que l'issue de la construction d'une maison, le défrichement d'une terre, le choix d'upe femme, mais qu'il était absurde et même criminel d'importuner la divinité pour des choses qu'on pouvait tout aussi bien connaître soi-même (s). Donc, de son temps déjà, des affaires privées furent traitées devant l'oracle. Plus tard, du temps de Plutarque, les affaires privées furent les seules, sur lesquelles on consultait Apollon ; les questions d'embarras et d'intérêt politiques n'existaient plus depuis que la Grèce avait perdu son indépendance.