IV. — PRIÈRES
29. — Comme la religion exerçait une influence continuelle sur les actions des Grecs, comme tout ce qui touchait soit à l'état soit aux individus était réglé dans ses rapports avec les divinités, et que tout contact de l'homme avec la nature devenait en même temps un commerce avec les dieux, les prières jouaient aussi un rôle tant dans la vie publique que dans la vie privée. Naturellement le Grec ne pouvait attacher en général à ses prières la signification que la prière a pour le chrétien comme exercice ascétique, comme moyen de purification et de sanctification morale. Ses prières consistaient d'ordinaire en de courtes formules qui se transmettaient aisément parmi les prêtres ; et tant que les dieux chez les Hellènes conservèrent leur ancien caractère de puissances naturelles, on attribua, trait commun à tous les peuples païens, à certaines formu- ' les un pouvoir irrésistible, obligeant les dieux et assurant infailliblement le succès de la prière. Mais^ceci était plus souvent le cas chez les Romains que chez les Grecs, qui considéraient davantage les dieux comme des puissances personnelles indépendantes. Aussi les Grecs n'employaient-ils pas facilement les moyens et les formules de la conjuration contre Jupiter, Apollon et les dieux de l'Olympe, mais bien contre les dieux infer-
(1)Plut. quaest. Rom. 68.
ET judaïsme. 307
naux moyennant la consécration orphique. Pour cela on se servait des paroles d'Homère ou d'Orphée, de certaines plantes, d'oiseaux, d'ossements d'animaux et de pierres, et l'effet qu'on attendait, c'étaiit la guérison de malades, la ruine d'un ennemi, le pardon de ses propres fautes et la délivrance des morts (i).
30. — Parmi les dieux c'étaient notamment Jupiter, Athéné et Apollon qu'on invoquait ensemble dans une formule (2); sinon on s'adressait naturellement le plus dans chaque état aux divinités qu'on y préférait, et l'on se réglait d'après le genre du besoin qui avait son dieu protecteur particulier. Si, d'après les paroles de Platon, les Barbares et les Grecs avaient partout l'habitude de prier et de s'agenouiller au lever et au coucher du soleil et de la lune (3), si, comme le même philosophe le prétend, tous ceux qui possédaient un peu de sagesse, invoquaient en toute circonstance la divinité dans les grandes et dans les petites choses (4), de sorte que les repas aussi se terminaient par une prière ou un hymne(5), il en résulte que les Grecs en général étaient un peuple qui priait très-assidûment. La question principale est sans contredit celle-ci : quel était le contenu de ces prières? et ici l'affirmation de Bayle, que les Grecs et les Romains ne demandèrent jamais aux dieux ni la vertu ni d'autres qualités morales, mais la victoire, la santé, une longue vie et la fortune, a été vivement blâmée par des écrivains plus modernes (6). Cependant
(1) Plut. Rep. 366. Legg. 10, p. 909. — Dioscorid. 3, 113. — Athen. 12, 553.
(2) Hom. lliad. 4, 288 et daDSun grand nombre de passages de TOdyssée. Démosth. in Mid. 198. Max. Tyr, 11, 8.
(3) Legg. 10, p. 887.
(4)Tim. p27.C
(5) Xenoph. symp. 2, 1. Athen. 5, 2U.
(6) Symbolique de Crcuzer, 3« édit. iv, 629 Lasauh : Prières des
Topinion de Bayle fut déjà très-positivement émise dans Tantiquité. « Tous les mortels, fait dire Cicéron à son académicien, sont d*accord là-dessus qu'ils ont obtenu des dieux les avantages extérieurs, vignobles, champs de blé, jardins d'oliviers, richesse de la campagne et des arbres fruitiers, enfin toute Taisance et le bonheur de la vie, mais jamais personne n'a considéré la vertu comme un présent de la divinité. — On appelle Jupiter le dieu le meilleur et le plus grand, non parce qu'il nous rend justes, sobres et sages, mais parce qu'il nous donne la santé, le bonheur, la fortune et l'abondance (i). »
31. — Si de pareilles déclarations, appuyées assurément de faits tiombreux, font supposer que telle était l'opinion générale chez les Romains et les Grecs, au siècle de Cicéron, il faut mentionner d'autre part que, déjà d'après la manière de voir d'Homère, la raison et la volonté de l'homme étaient sous l'influence des dieux ; que c'étaient eux qui éblouissaient et aveuglaient l'homme, ou qui lui inspiraient aussi de bonnes pensées (2). Plus tard ce sont les trois poètes contemporains, Simonide, Pindare et Eschyle, les deux derniers sans aucun doute, et le premier peut-être aussi, sous l'influence de Pythagore, qui désignent la vertu et la sagesse comme des présents des dieux, ou comme un bien qu'on ne peut acquérir qu'avec leur aide (3). A une époque beaucoup moins reculée, Callimaque d'Alexandrie s'écriait dans son hymne à Jupiter qu'il
Grecs et des Romains, dans ses Etudes de Tantiqnité classique 1854. p. 140. Schômann in Viudic Jovis ifischylei, Grypbisw. 1846. p. 13, 14. (l)Cic N. D. 3,36.
(2) Les passages de la Théologie d*Homère de Nàgelsbach, p. 14 et suiv
(3) Simon fr. p. 16 45 Schneidew Pind. Isthm 3,6.O1.9,30.i{:schyl Agam 927.
donnait la vertu et la richesse ; Socrate invoqua les dieux pour leur demander la beauté intérieure, morale : cela est connu de chacun et on ne pouvait attendre autre chose de lui ; mais son grand disciple Platon déclare lui-même de nouveau : qu*il dépend de nous et non de la divinité que nous ayons plus ou moins de vertu (i). Si nous ajoutons enfin que Fidée chrétienne de la grâce était étrangère au paganisme, que les sacri- , fices, sans lesquels une prière était regardée comme à peine efiîcace, n'étaient jamais accomplis que pour l'obtention de biens extérieurs et matériels, autant qu'on en peut juger par les témoignages — nous reconnaîtrons dans-les expressions de quelques poètes des pensées qui, sorties des écoles des philosophes, n*ont aucune signification quant à la généralité du peuple. La preuve la plus forte serait fournie par la prière des Lacédémoniens, qui demandèrent aux dieux de leur donnera les bonnes et les belles choses tout à la fois(2),» mais il s'agit de savoir si par ces mots on réclamait, en même temps que les besoins journaliers de la vie, autre chose que la puissance, la gloire et la splendeur pour la ville de Sparte.
32. — Les Grecs, ennemis de la génuflexion comme d'une coutume barbare et superstitieuse, avaient l'usage de prier debout, à haute voix et les bras étendus vers le ciel ; ou si la prière s'adressait aux dieux infernaux, de frapper la terre des pieds ou de la battre avec les mains (s). Pour compléter la prière on envoyait aux dieux des baisers sur les mains (4), ce qui pour les pauvres remplaçait, parait-il, le sacrifice. Qn attachait une haute importance à ce que les dieux fussent invoqués
(l)Plut Rep. 10,617.c.
(2) Plut. Lac. inst. vi, 888 Rsk.
(3) Cic Tusc. 2,25. 60. lUad. 9, 568.
(4; Luc.de Sait. 17. de sacrifie. i% Apulej. Met 4, p. 155. Elm.
SOUS leur nom exact et le plus agréable à leurs oreilles, mais attendu que souvent ce nom était incertain, on s*exprimait avec le plus de prudence possible et Ton ajoutait : « Quelque soit le nom qui te plaise davantage (i). » Parfois aussi on accumulait les noms et les surnoms de la divinité, de sorte que les hymnes, comme on le remarque dans ceux d'Orphée, ne contenaient souvent autre chose qu*un assemblage de noms empruntés aux lieux du culte et aux qualités du dieu. Fréquemment aussi les formules des prières étaient tenues secrètes, de peur que d'autres ne s'en servissent pour se concilier les premiers la faveur du dieu. C'est ainsi qu'Homère fait avertir les Âchéens par Âjax de prier Jupiter en silence, afin que les Troyens ne les entendent pas, attendu que ceux-ci pourraient aisément l'emporter sur eux par la promesse de sacrifices et d'honneurs plus considérables.
33. — De même que les partisans de toutes les religions naturelles, chez lesquels la crainte est beaucoup plus puissante que la confiance et l'amour, les Grecs croyaient aussi beaucoup plus à l'efficacité des imprécations et des malédictions qu'à la force des bénédictions et l'usage de celles-là était beaucoup plus nombreux que de celles-ci. L'usage qu'ont les parents de bénir les enfants avant de mourir ne semble pas avoir été connu des Grecs, quoique Platon cherche à démontrer, qu'une prière faite par un père où par une mère pour le bien de l'enfant, devait être d'un effet particulièrement bienfaisant (2) ; mais dans toute l'antiquité on croyaitunaqjmementqu'unemalédiction proférée par les parents contre des fils ingrats ou criminels se réali-
(1) Plut. Gratyl. p. 400, iEschyl. Agam. 168. (2)Legg.n,p.931.
sait inévitablement d'une manière terrible (i). Quoique Ton arma fréquemment les lois politiques d'imprécations contre ceux qui les enfreignaient, ce furent pourtant principalement les lieux sacrés et les mystères que Ton cherchait à protéger par le plus grand appareil possible d'anathèmes solennels. Alcibiade, accusé d'avoir profané les Eleusinies, fut publiquement maudit par tous les prêtres et par toutes les prétresses qui, présents à Athènes et le visage tourné vers l'Occident, agitaient à cet effet des étoffes couleur de sang ^2). Plus tard dans la même ville et lors de chaque délibération du peuple on lançait une malédiction contre quelqu'un qui aurait proposé la paix avec les Perses (3). C'est pourquoi on ajoutait fréquemment aux serments solennels une malédiction de soi-même destinée à frapper le parjure.