V. — SACRIFICES
34. — Parmi toutes les manifestations du sentiment religieux les sacrifices constituent le rite le plus important et le plus significatif; chez les Grecs aussi ils formaient le centre de tout le système religieux ; le sacerdoce, les autels, les temples n'existaient d'abord et primitivement que pour les sacrifices et ceux-ci jusqu'au delà de l'histoire avérée et jusqu'aux cérémonies religieuses remontant au commencement de la vie populaire hellénique — composent un héritage que les Grecs possédaient depuis le temps primitif précédant la séparation des nations ; ils l'avaient apporté
(1) Les pièces justificatives chez Lasaulx: Les imprécations chez les Grecs et les Romains dans les éludes, p. 164 et suivante.
(2) Lys. adv. Audoc. 51.
(3) Isocr. Paneg. 136. 157.
de la patrie Asiatique, quels que soient les changements et l'pbscurité qui s'y soient mêlés dans le cours des siècles. De même que chez les autres peuples, les Grecs ne choisirent pas les sacrifices dans la libre nature ; le produit de la nature croissant par lui-même ne devait pas servir de victime, mais bien ce que Thomme s*était approprié à force de peine et de soins et qu'il avait fait entrer dans la sphère humaine.
35. — D'après l'opinion généralement répandue dans la haute antiquité, le sang est siège de l'âme et de la vie, et par cette raison agréable à la divinité, puisqu'il constitue l'essence de tout le monde animal et qu'il forme ce qu'il y a de sublime et de meilleur dans la nature; le sang est donc particulièrement propre à être offert à la divinité comme un don et un témoignage de reconnaissance pour des bienfaits obtenus! Par contre le sang, par ses rapports étroits avec les passions humaines, passe pour la racine et le siège du péché, dont l'expiation doit en conséquence se faire par le sang et dont la faute et la tache doivent être, lavés dans le sang. La divinité permettait quelquefois de substituer un sang étranger à son propre sang, ce qu'on regardait comme une grâce' particulière. Voilà la signification des sacrifices d'animaux qu'on tuait avec les couteaux même quand on les consacrait à la divinité comme holocauste et sans en manger; ou bien quand on les assommait avec la massue (i) on leur coupait pourtant la gorge afin de recueillir le sang et pouvoir le consacrer à la divinité, en aspergeant l'autel ou en le répandant autour de celui-ci.
36. — Puisque les animaux étaient particulièrement propres à cette substitution, et surtout les animaux qui avaient des rapports et des communications plus étroits
(I) Odyss. U, 425. Dionys. Halic. 7, 72.
avec Thomme et qui étaient d'une certaine valeur réelle pour lui, la^partie la plus essentielle des sacrifices était accomplie quand on avait recueilli et répandu le sang de la victime. La combustion sur Tautel de certaines parties réservées à la divinité à laquelle on procédait ensuite, ne faisait plus partie de la véritable cérémonie du sacrifice et ne constituait qu'une communion qui s'y rattachait; les hommes en signe de réconciliation et de rétablissement d'une liaison plus étroite voulaient s'attabler chez la divinitéet la partie qu'on brûlait constituait la part du repas échu à la divinité qui abandonnait le reste aux convives du sacrifice. La fable de la tromperie que Prométhée avait essayé de mettre en œuvre au détriment de Zeus lors du partage d'une victime, en lui faisant choisir les os couverts de graisse a été évidemment imaginée pour expliquer un usage énigmatique pour les Grecs eux-mêmes ; car lorsque la signification sérieuse et profonde du sacrifice de sang avait cessé d'être clair pour eux, parce que le véritable remords du péché leur était devenu inconnu et que le sentiment de leur propre culpabilité et d'un état continuel de fautes vis-à-vis de la divinité s'était affaibli, l'usage de consacrer, par la combustion, à la divinité précisément ce qui n'était pas mangeable, devait leur paraître un mépris des dieux. C'est cette idée que ce mythe exprimait.
37. — En attendant, le fait que les sacrifices humains étaient nombreux et communs dans les temps anciens et qu'ils se conservèrent même très-longtemps par ci et par là, semble prouver qu'on connaissait la signification des sacrifices, laquelle signification, dans les temps historiques, était déjà en grande partie effacée du souvenir des Grecs. Or, d'après l'idée de substitution qui servait de base aux sacrifices, surtout quand il s'agissait de la faute ou de l'expiation de toute une
race et de tout un peuple, le sang ou la vie d'un homme appartenant à cette race ou à ce peuple devait être regardé comme le sacrifice le plus noble et le plus digne, et quand le sang d'animaux semblait trop minime ou trop insufiisant à l'homme, on mit sa confiance dans l'abandon d'une vie humaine, surtout lorsque la victime s'offrait volontairement et qu'on pouvait au moins donner aux sacrifices l'apparence d'un dévouement volontaire. Du reste, dans ces sacrifices humains nous voyons la folie et la vérité se confondre dans un mélange peu conforme à la nature. La vérité est, que l'abandon volontaire que l'homme fait de sa personne à la divinité est le sacrifice le plus noble et le plus sublime et couronne tout le culte qu'on lui a consacré ; l'illusion païenne consiste en ce que l'abandon volontaire doit être exécuté non par la sanctification mais par la destruction de la vie. La vérité en est encore que de toutes les créatures l'homme est la meilleure, celle qui plaît le plus à la divinité, celle qui est la quintessence de la création ; l'erreur païenne y rattache l'idée que l'homme diff*ère de l'animal par degrés seulement, que sa personnalité n'a point de valeur absolue, mais une valeur relative comme toute autre chose que l'on possède, que la famille, au profit du bien général, jouit d'un droit illimité sur la vie et la mort de ses membres, l'État sur le citoyen, absolument comme le maître sur son esclave. Si les Grecs ont conservé ce sacrifice longtemps et jusqu'à des époques fort avancées, en plusieurs endroits; il roulait sur cette idée vague que ces sacrifices avaient été institués par la volonté manifestée, soit par la divinité elle-même, soit par des oracles, et qu'on ne pouvait les abolir sans danger. Zeus, Dionysos, Artémis, Apollon et Poséidon étaient les divinités auxquelles on sacrifiait le plus souvent
ET judaïsme. 315
des victimes humaines. La plus ancienne histoire mythique rapporte plusieurs exemples de sacrifices volontaires subis pour le bien public. Quant aux temps historiques,' le cas de Cratinus d'Athènes est presque le seul ; il s'était offert en victime volontaire lors de la purification de la ville par Epiménides (i). Et c'est précisément ici, dans le berceau de toute civilisation païenne, dans cette ville dont les habitants jouissaient avant tous les Grecs de la réputation d'avoir les mœurs les plus douces et l'âme la plus compatissante, qu'on exécutait tous les ans la tragédie d'un sacrifice humain. A l'occasion de la fête de Thargelies, célébrée en mémoire de la naissance d'Apollon, on parait deux personnes en « Pharmakoi » avec des colliers de figues, ou les conduisait hors de la ville et elles devaient se tuer elles-mêmes en sautant du haut d'un rocher, ou on les brûlait et on en jetait les cendres dans la mer (2). Dans cette même ville d'Athènes on avait l'habitude d'entretenir, aux frais de l'Etat, certains individus réputés sans valeur, et impropres à n'importe quel travail, afin de pouvoir les sacrifier en guise d'expiation (3), au cas où la ville serait frappée d'un malheur, par exemple, d'une maladie pestilentielle. Aussi dans l'île de Leukas pendant la fête d'Apollon on précipitaitun homme dans la mer, pour l'expiation des fautes du peuple, mais on cherchait à le repécher et on lui faisait ensuite passer la frontière (4). Chez les Phocéens c'était à Artémis Tauropolos qu'on offrait tous les ans un homme en holocauste (5).
(1) Athen. 45, 78.
(2) Hellad.ap. Phot Bibl. c. 279, p. 534, Harpocr. p. 291. Suidas s.v. Tzetz. Chil. 5, 23, 735.
(3) Schol. Aristoi)h. Equit. 36.
(4) Strab. 10, p. 452.
(5) Pythocl. ap. Ciem. Alex. Protrept, p, 12.
38. — Si l'on sacrifiait des hommes à Kronos (i). dans l*iie de Rhodes, à Dionysos dans File de Cbios et ailleurs, c'étaient là, dans l'origine, des coutumes phéniciennes se rattachant au vieux culte de Thalos en Crète, et les deux divinités n'étaient que des imitations hellénisées de l'asiatique Baal-Moloch. Par contre le sacrifice humain qu'on offrait au Zeus lycéen à Lycosyra pendant fort longtemps, était véritablement hellénique (2). On possède même des témoignages certains qui confirment cette coutume générale des Grecs de sacrifier un homme avant le commencement de la guerre ou d'une bataille. On rapporte que les Lacédépiioniens offraient des hommes à Ares (s) ; cette habitude parait cependant avoir cessé vers les temps de la guerre du Péloponèse. Un autre genre de sacrifices humains^ qui confirme en même temps l'ancienne signification sacramentelle du sang versé, est plus doux et a probablement remplacé l'ancienne occision des victimes : il consistait en ce qu'on versait seulement du sang humain en l'honneur de la divinité; on exécutait de semblables sacrifices, offerts à Artémis. Orthia de Sparte, eh y fouettant des garçons et on en offrait à Dionysos d'Aléa en flagellant des femmes (4). En d'autres endroits on choisissait pour victimes des criminels qui avaient mérité la mort. A Orchomènesla jeune fille destinée à être immolée à Dionysos pouvait se sauver par la fuite quand elle était arrivée à Fautel (5). Dans quelques endroits on croyait pouvoir déterminer encore le temps où les sacrifices humains usités jus-
(l)Porpbyr.Abstin 2,54.
ii) Théophrast. ap. Porphyr de abst. 2, 27.
(3) Phylarch. ap. Porph. 1. c 55. Ap0Uodor. ib. 56.
(4) Pans. S, 10, 6; 8, 23, 1.
15) Plut, quaest. gr 38.
(|u*aIors avaient été remplacés par des sacrifices d'animaux, on allait même jusqu'à nommer la personne à laquelle on avait substitué un animal (i).
39. — Il est absurde de considérer le sacrifice expiatoire comme le seul sacrifice primitif des Grecs et d'en faire dériver toutes les autres formes de cet acte religieux. Dès le commencement beaucoup de sacrifices étaient destinés à constater par un acte la souveraineté et la puissance de la divinité, de lui offrir pour ainsi dire une marque d'hommage et de soumission à sa volonté et de la remercier des dons qu'on en avait reçus et de la protection qu'elle avait accordée aux hommes. En offrant les prémices des fruits de la campagne, on voulait reconnaître qu'on devait la moisson à Zeus, le dieu du temps, et àDéméter, la déesse du blé, et que la moisson aurait pu manquer par suite du mécontentement de ces divinités. Il y avait même au fond de beaucoup de sacrifices l'idée, répandue parmi les Grecs, de la jalousie des dieux et de la nécessité de la calmer par la cession volontaire d'une partie de ce que l'on possédait.
40. — C'est ainsi que se forma toute une* série graduée de tocrifices, depuis les choses les plus insignifiantes et les plus minimes jusques aux objets les plus précieux que l'homme puisse posséder ; tout ce qui n'était pas digne ou capable d'être possédé, employé ou mangé par l'homme ne pouvait être offert en sacrifice. Parmi les animaux on choisissait le plus souvent de jeunes bœufs, des moutons, des chèvres, des porcs, parfois des chiens ; on offrait du gibier à Artémis ; on sacrifiait de préférence des porcs à Déméter ; des boucs à Dionysos, des bœufs noirs et quelquefois aussi des chevaux à Poséidon, et des béliers noirs à Héraclès.
(1) Paus. 9, 8, 1. Soid. v. ^ft^ff,
PAGAinSME, ETC. T. 1. 14
5t8 PAGANISME
En général on ne choissait pas pour victime un animal qui passait pour être sacré à la divinité. Aristote (i) pense que l'offrande des prémices des fruits a été le plus ancien genre de sacrifices; par conséquent, l'immolation d'animaux n'appartiendrait qu'à une époque postérieure ; ensuite on n'aurait d'abord sacrifié que des porcs — mais ce ne sont là évidemment que des suppositions qui, basées sur un examen superficiel des sacrifices postérieurs, ne sont point confirmées par les faits ; l'existence de fréquents sacrifices humains dans les plus anciens temps fabuleux et historiques de la (irèce contredit cette assertion.
41. — L'offrande d'un seul animal était dans beaucoup de cas insuffisante; quand on en avait les moyens ou ({u'on voulait adresser à la divinité une prière particulièrement pressante, ou qu'un grand nombre de personnes devaient manger de la chair de la victime, on tuait un plus grand nombre d'animaux de la même es^ pèce : c'est ce que faisaient non-seulement les villes mais encore les particuliers. Cent bœufs constituaient une hécatombe, quelquefois il y en avait plus ou moins, ou bien on complétait la centaine par des animaux appartenant à d'autres espèces. On connaît même des sacrifices composés de 450 bœufs offerts à Zeus et de 800 chèvres sacrifiées à Ârtémis Agrotera (t). Les animaux devaient être purs, saints, bien constitués et ne devaient pas encore avoir servi ; les Athéniens ne pouvaient pas s'expliquer que les dieux accordassent si souvent la victoire aux Lacédémoniens, qui traitaient la divinité avec dédain en lui offrant des animaux es-
(1) Ethic. NIcom. 8, H. De même qnePlat. Legg. 6, p. 471 et Por* phyr. deabst. 3, S(, 6; 7, 27. Gela s'accorde aussi avec Topinion de Plaloii » d*après laquelle les premières divinités des Hellènes ont été les
;istres.
(i) Diod. J 1, 72 Plut. Malign. Herod. c. iO.
ET judaïsme. 349
tropiës, tandis que de tous les Grecs, les habitants d'Athènes étaient ceux qui offraient aux dieux les plus nombreux et les plus beaux sacrifices (i). En effet le luxe qu'on déployait dans les sacrifices grecs dégénérait: on prodiguait la vie des animaux. Par contre les pauvres qui trouvaient l'immolation de leurs animaux domestiques trop chère, offraient des gâteaux représentant des animaux; il arriva qu'on donna des pommes au lieu de moutons à cause de la ressemblance du nom (s).
42. — Les prémices et autres fruits étaient quelquefois exposés ou suspendus dans les rues ou en plein air ; on exposait aussi des peaux remplies de Xruits à cosse cuits. Le plus souvent, les sacrifices d'animaux étaientjiccompagnés de libations composées de vin, de miel, de lait et d'huile; mais ceUes-<^i existaient aussi d'une manière indépendante et consistaient à verser tout simplement le liquide. Il y avait cependant des divinités qui n'acceptaient point de libations et d'autres encore auxquelles on pouvait en offrir de sobres, c'est-à-dire, sans vin. La plupart de ces cérémonies if étaient pas fondées sur la même pratique et sur la même manière de voir; au contraire les différentes races se réglaient d'après leurs propres traditions. Telles furent les oblations pour lesquelles on se servait autrefois de bois de senteur et ensuite d'encens: on les rencontrait tantôt séparées, tantdt connexes avec d'autres sacrifices ; c'est ainsi que lors de la fête de Diasie on offrait des parfums à Zeus Meilichios.
43. — Le feu était l'organe d'appropriation, pour ainsi dire la bouche de la divinité : il recevait les sacrifices en guise d'aliment ou en faisait parvenir à ladi-
(1) Plat. Alcib. Il, p, 149.
(2) PoUni 9,30,31.
7)H) PAGAXISHE
vinîté la substance sous forme de fumée. Cependaut les holocaustes, oii on livrait la victime tout entière aux flammes, n'étaient point fréquents chez les Grecs; Homère n*en fait pas mention et c« n*est que plus tard qu*on en rencontre des exemples isolés (i). L*opipion d'Hygin que tous les sacrifices avaient été dans l*origine des holocaustes (!2), n*est probablement pas fondée. On offrait ces sacrifices exclusivement aux morts, aux héros et aux divinités des enfers; ils ne partageaient rien avec les vivants, mais ils demandaient tout pour eux-mêmes. Si à Foccasion des sacrifices expiatoires, ce qui avait lieu quand où immolait des victimes en Thonneur de Zeus Meilichios, on brûlait entièrement la victime qui était un porc, on le faisait sans doute parce que la faute qu'on venait de transférer sur Tanimal, rendait celui-ci impur et par conséquent impropre aux repas de sacrifices, ou bien parce que Zeus expiatoire était dans l'origine le même que Zeus chthonique ou Haès (3). Onnebrû^ lait ordinairement que les os des cuisses entou»' rés de graisse ; plus tard aussi (dans les temps posté*^ rieurs à Homère^) le foie, le coeur et d'autres parties qu'on n^aipiait pas à mapger. I^es poètes copniques ont beaucoup persifflé le calcul par lequel on vou*» lait se réconcilier ou gagner les dieux, tout en leur abandonnant les X)lus mauvaises partiesde la victime (4)« Mais cette idée basse, égoiste, que l'on avait de la cérémonie, et que souvent on fit valoir plus tard, n*était fondée ni daps la chose piéme, ni dans la cou-
(I) Xenoph. Anab. 7,8. Apol. Rbo4. Arg.3, 1033. (H) Astron. Poet. S, 13.
(3) Eschyl. Euménides de Miller, page 1^.
(4) Les passages d'Eubulus, Phérécratèset antres, chei Clem. Alex. Strom. 7,716.
tume primitive : Tanimal tout entier était consacré à la divinité, et par l'acte du sacrifice en était devenu la propriété: ce n'est que dans le festin que l'homme devenait le convive du dieu.
4^. — Un caractère particulier du système grec d'expiation et de sacrifices consistait en ce que dans certaines saisons, où les Grecs désiraient obtenir une température favorable, on offrait des victimes à Zeus, dieu du temps, afin de détourner d'avance la colère que le dieu manifestait par une température nuisible. Lors du sacrifice expiatoire qu'on offrait à Zeus Maimactès (c'est-à-dire l'orageux), au mois de Novembre, la peau même du bélier immolé était sacrée , et constituait un moyen efficace d'expiation : ceux qui étaient conciliés dans d'autres fêtes posaient le pied gauche sur cette peau pendant la cérémonie (i). Le fait suivant est un exemple remarquable d'un autre sacrifice expiatoire destiné au nîéme Zeus: il s'agissait d'un crime fabuleux de sang versé se transmettant dans la famille de père en fils comme un péché originel. L'aîné de la famille des Athamantides, toutes les fois qu'il mettait le pied dans le prytanée où maison commune, était voué à l'immolation ; s'il se soustrayait à ce sort par la fuite en pays étranger, on sacrifiait un bélier à sa place, mais s'il revenait et qu'il se laissait prendre dans le prytanée, on l'enveloppait dans des écharpes de laine et au milieu d'un cortège pompeux on le conduisait à la mort comme victime expiatoire (â).
45. — Pour les sacrifices , on exigeait des participants la pureté, mais seulement la pureté physique ; de là leJavement des mains, l'aspersion de
(1) Polem. Fragm. éd. Preller, p. 140.
(2; Herodot. 7, 197.
Feau et la coutume de mettre préalablement des habits propres. On attachait un grand prix à la contenance de ranimai destiné à être immolé ; en cela on reconnaît encore un reste de la signification primitive des sacrifices d'animaux qui remplaçaient les hommes, et Ton croit y voir que la vie de Tanimal n'était sacrifiée que pour celle de Thomme. On se gardait bien de le traîner de force à Tautel : sMl y allait de bonne volonté, c'était un signe particulièrement favorable,, et alors même le prêtre ne le tuait que quand il semblait avoir donné son consentement par un mouvement de tête. Il est vrai qu'il fallait provoquer ce * mouvement en versant de l'eau dans l'oreille de ht victime (i) ; on allait plus loin à Delphes : l'oracle demandé n'était pas rendu avant que, dans le sacrifice préparatoire, les membres de l'animal n'eussent été saisis d'un tremblement, qu'on regardait comme un effet du dieu (s). Le sang qu'on avait recueilli était répandu autour de l'autel, ou bien, quand il s'agissait de sacrifices expiatoires ou mortuaires, il était versé dans une fosse (s). On ne peut cependant pas démontrer que les Grecs, avant Tère chrétienne, aient attribué une vertu purificative au sang de la victime. On ne mangeait pas de la chair des animaux des holocaustes ni de sacrifices expiatoires ou mortuaires, et bien moins encore de ceux qui en confirmation d'un serment ou d'un traité avaient été chargés d'une malédiction. Les participants mangeaient la viande rôtie de l'animal ; ils buvaient en même temps le vin sacré par la libation et étaient ainsi les convives de la divinité dont ils entouraient la table : cette nourriture
(1) Plut, quaest. symp. 8,8, 3- Schol Apoll. Arg. 1, 415.
(2) Plut, dedef. orac c. 46
f3) AUien. 9, 410. a. Paus. 9, 39,4.
ET judaïsme. 323
commune, consacrée par la divinité elle-même, était un lien étroit qui les unissait. C*est pourquoi le but principal et le moyen d*union le plus efficace pour des corporations religieuses, se composaient de semblables festins sacrés. Le repas et le sacrifice avaient par conséquent des rapports tellement intimes qu'on confondait même les noms des deux actes (i).
46. — Les Grecs savaient donner à leurs fêtes de sacrifices un caractère gai — destiné à contenter les sens; les sacrifiants avaient des couronnes sur la tête et dans la main : on provoquait la gaîté par des danses exécutées avec des mouvements mimiques de tous les membres autour de Tautel et de la flamme sacrée (â). Des hymnes chantées en Thonneur des dieux faisaient également partie des sacrifices, ou bien remplissaient rintervalle entre la mort de Tanimal et le repas. Même des sarcasmes, des taquineries et des paroles insultantes, adressées à tous ceux qui s'approchaient des acteurs, étaient non-seulement permis mais légalement prescrits pour le culte de certaines divinités, surtout pour celui de Déméter (s). Toutes ces circonstances prouvent que la signification sérieuse du sacrifice, tel au moins qu'elle se manifestait dans divers traits, était tombée en oubli chez les Grecs. Et en effet, il n'y a pas de doute, qu'à cette époque qui nous est connue, tout le système de sacrifices étaitconsidéré par la masse du peuple grec comme un tribut ou un don qu'on était obligé de rendre à la divinité. C'était une idée généralement reçue qu'il fallait offrir un don à la divinité pour en obtenir quelque chose : « Les présents gagnent les dieux comme les
(1) Diphil ap. Athen- 7, 39
(2) Etymol. Magn. p. 6U0.
(3) Aristot Polit. 7, 15.
rois (i), » disait un vieux proverbe. Chez Homère déjà, ceux qui se vantent de la protection particulière ou dé* la faveur d*une divinité^ allèguent ordinairement pour cause qu*ils ne s^épargnaient pas les frais et qu'ils chargent fréquemment les autels du dieu des dons les plus agréables. « Les dieux, » pensait«on, « ne font rien pour rien. » Les biens qu'ils abandonnent aux hommes, sont des marchandises, desquelles ils trafiquent contre paiement au comptant. Tout chez eux* est vénal et marqué à prix fixe. On peut acheter chez eux la santé pour un veau, les richesses pour quatre bœufs, un royaume pour une hécatombe. Cependant il y a aussi beaucoup de choses qu'ils vendent,parait-il, pour un coq ou une couronne de fleurs, voire même pour quelques grains d'encens. » Et Lucien, qui est l'auteur de ce tableau, fait en même temps allusion à la fable de Méléagre, où tout le mal, qui désolait la maison d'OEnée, avait été attiré sur elle, parce qu'OEnée à l'occasion des vendanges avait offert des hécatombes à tous les dieux, excepté à Artémis (s).
47. — En dehors des sacrifices on offrait aussi aux dieux desfir-volo, qui étaient conservés ensuite dans les temples ou dans d'autres endroits publics. Ils étaient généralement offerts en action de grâces pour une victoire, pour la délivrance d'un danger de mort, pour un bienfait obtenu, ou par suite d'un vœu. Souvent ils n'avaient qu'une valeur très-minime: souvent aussi quand ils étaient oHerts par des riches, par des princes où par des villes entières, ils étaient d'un grand prix, augmenté encore par l'exécution artistique de l'objet. On donnait fréquemment des effets enlevés à l'ennemi et des trépieds: Delphes et Olympîe étaient le
(I) Wut. Republ. p 300. F.
(â) Luc. de sacrif. c. 2. III. CH, Bipont.
plus richement dotées de semblables présents. Les jeunes gens avaient l'habitude de couper leur chevelure en l'honneur d'une divinité ou d'un héros: les jeunes filles le faisaient surtout avant leurs noces. C'est ainsi que l'image d'Hygieia de Titane près de Sicyone était entièrement recouverte de chevelures consacrées (i). Dans beaucoup de villes on voyait des figures de membres guéris, suspendus dans les temples, comme dans le temple d'Amphiaré^ (2) à Orope, ou des tables d'ex-voto offertes par les navigateurs sauvés d'un naufrage.