VIL — TEMPLES ET IMAGES
3S. — En considérant la forme des solennellités, nous reconnaissons que les temples des Grecs n'étaient pas particulièrement destinés à servir de lieu de réunion pour la dévotion en commun ; ils ne devaient offrir qu'un abri pour l'image de dieu, une demeure pour le dieu qu'on se figurait habitant dans sa statue. La plupart des temples étaient étroits, et par l'absence de toute fenêtre, ne présentaient à l'intérieur qu'un espace presque obscur. On n'avait pas besoin d'un jour plus clair puisque les actes religieux n'avaient ordinairement pas lieu dans les temples. Les petits temples recevaient le jour par la porte, les plus grands, ou temples ouverts par le plafond, qui avait une ouverture dans son milieu. Quelquefois aussi le temple était fermé
OU il avait un adyton, c'est-à-dire un sanctuaire accessible aux prêtres seuls, destiné au culte secret et renfermant une image divine qu'on tenait cachée. Lors même que l'image se trouvait dans un espace ouvert, on la cachait par un rideau qu'on ne tirait qu'aux jours de fêtes. Les murs intérieurs du temple étaient ornés de tableaux, sur lesquels on avait représenté le carac^ tère, les faits et les aventuresde la divinité ; des ex-voto souvent très-brillants comblaient l'espace intérieur ou étaient conservés dans des arrière-cellules. Des constructions profanes ne pouvaient du reste être rapprochées du territoire consacré au temple, et Pausanias exaltait les Tanagréens, parce que seuls parmi les Grecs ils éloignaient le plus leur sanctuaire de toute autre habitation (i). Personne ne pouvait entrer dans le temple avant de s'être consacré, c'est-à-dire, de s'être baigné dans l'eau courante et d'avoir mis des habits neufs ou lavés ; on y ajoutait encore l'aspersion particulière avec l'eau lustrale qui se trouvait dans le « Pronaos»et qu'on prenait de sa propre main ou que dans des occasions solennelles on recevait de la main du prêtre qui se tenait à l'entrée (i). Des couronnes tissées avec le feuillage de l'arbre chéri de la divinité étaient également à la disposition de celui qui entrait (5).
56. — Nous avons déjà parlé des anciennes images, informes, consistant^ en pierres brutes, en planches, en pieux ; au temps d'Homère, il n'y avait probablement pas encore de belles images divines. Celles qui, provenant d'une époque reculée, étaient particulièrement vénérées, étaient en bois ciselé, grossièrement faites et avaient les pieds d'une seule pièce, les yeux
(I) p&us.9,Si.a.
(2) Corp. Inscr. P. II. n 38. Pottox. 1,1,8. Herodot. 1, 51.
(3) Piius. 10, 3â,9. Lyes. c. Agovaer. p 300.
ET judaïsme. 333
étaient marqués par une seule ligne, et la face était peinte en rouge ou en blanc, ou bien dorée. Plus tard seulement le bois a été souvent recouvert d'ivoire ou de feuilles d'or. De telles images étaient régulièrement lavées, habillées et parées : elles représentaient les dieux assis ou debout. Dans les temps postérieurs, où régnait déjà un goût plus raffiné, on conservait partout soigneusement dans quelques localités, les idoles, vieilles, grossières et laides, ou on les réproduisait quand elles étaient tombées en pièces. Mais lorsque l'art plastique fut délivré des entraves du style suranné et religieux, les images colossales faites par Phidias, passaient pour les produits les plus inimitables : on crut que, sans inspiration et révélation divine, d'atteindre dans la représentation la dignité divine et impassible. On regardait comme une merveille du monde son Zeus Olympien, dont la vue délivrait le spectateur du chagrin et de la douleur, et l'on prétendait que c'était un grand malheur que de ne point l'avoir vu avant de mourir. Dans les temps suivants, la dé-cadence des mœurs et des sentiments des Grecs se mani* festait aussi dans le caractère des images divines : Praxitèle et d'autres artistes après lui pouvaient même prendre des couirtisanes renommées pour modèles des statues destinées au culte d'Aphrodite : celle-ci n'était plus toujours habillée comme auparavant, mais fort souvent toute nue (i).
57. — Platon indique IMdée suivante comme motif de la vénération qu'on vouait aux images divines: < L'adoration, dit-il, qu'on rend à ces choses, quoiqu'elles soient inanimées, est récompensée des dieux vivants et invisibles par beaucoup de bienveillance et de grâce » (2). Hais le culte des images n'était point
(1) Paus. 9, 27, A. — Athen. 13. p. 591. Plut, de Pyth. orac. 15. (2)Lcgg. II.p. 931.
basé sur cet espoir seul ; aux yeux des Grecs comme d'autres peuples païens, les idoles n'étaient point de simples marques de souvenir ou des symboles des divinités invisibles: on pensait, au contraire, servir la divinité qu'on supposait être présente dans l'image. C'est à la consécration, par laquelle on vouait au culte l'image qui venait d'être achevée, qu'on attribuait la vertu d'attirer^ la divinité elle-même, afin qu'elle demeurât dans l'image comme l'âme dans le corps (i). « Quand nait le Dieu? » dit Minucius, en émettant une opinion commune aux Grecs et auxRomains, — « voyez, on le coule, on le travaille, on le cisèle — il n'est pas encore dieu. Voyez, on le soude, on en monte les pièces, on l'érigé et il n'est pas encore dieu. Voyez, il est paré, consacré, adoré: alors enfin il est dieu, si un homme le veut et l'a voué à sa destination (2). » La consécration d'une image était par conséquent regardée comme l'acte par lequel on faisait entrer la divinité dans la statue et qu'on lui y assignait un domicile déterminé (3). Cependant beaucoup d'images divinjes qui ne devaient servir que de souvenir ou d'ornement restaient même sans consécration.
58. — En considérant le nombre infini 'd'idoles grandes et petites, de métal, de terre et de bois, que possédaient les Grecs postérieurs, on pouvait bien soutenir qu'en certaines contrées il y avait' plus de dieux que d'hommes ; car le Grec ne pouvait se contenter des images et des cultes publics, il voulait avoir ses dieux auprès de lui (4) ; sa maison était, par conséquent, un magasin d'objets sacrés, où se trouvaient la plupart
(1) Aristoph. ap. Poil. 1, 12. Maretho Apotel 4, 343, 569. fî) Octav. c. 25.
(3) Quae Deum indncit. Quintil Decl. 322.
(4) Le discours de Ly&ias contre ADdocides, i5-46, démontre particu-
des dieux du culte public. Dans la cour, précédant l'habitation des hommes, se trouvait habituellement un autel consacré à Jupiter Herkeios, protecteur de la maison et quelquefois aussi une image de ce dieu auquel on sacrifiait habituellement un pot rempli de fruits à cosses (i). Ensuite, les dieux particuliers des races et des familles étaient placés dans la galerie entourant la cour antérieure où on les honorait en ofirant de l'encens, du flan et des gâteaux. A côté de la chambre à provisions était le sanctuaire des dieux industriels auxquels la famille devait sa fortune ou sa position. On distinguait surtout Jupiter Ctésios dont on conservait l'image dans une capoulière (2) ; c'est en son honneur qu'on célébrait des fêtes composées de prières, de sacrifices et de repas, et c'est à lui qu'on demandait la santé et les richesses. Hermès, le bon génie et la Déesse de la fortune avaient également dans beaucoup de maisons leur culte et leurs images. Au milieu de la salle des hommes se trouvait l'autel d'Hestia entouré d'une balustrade. Il est vrai que les images de ces dieux étaient pour la plupart petites, d'argile cuite ou de bois, quelquefois aussi elles n'étaient que peintes ; on les plaçait dans des armoires adossées contre le mur et ressemblant à des niches en forme de temples. 39. — Chaque père de famille exerçait le sacerdoce dans sa maison pour lui et pour les siens: le culte domestique célébrait surtout les anniversaires de naissance, de mariage et de décès, ainsi que certains jours du calendrier, tels que l'époque de la nouvelle lune ainsi que le quatrième et le septième jour des
Ijèrement combien était profondément gravée dans Fesprit des Grecs, ridée que la divinité ( au moyen de leurs images) habitait dans leur ville.
(1) Gratin, ap. Athen. 11 . p. 400. Cî, Meinecke. Fragm. Com. III, 377.
(2) Suidas. V. Menander ap. Harpocr. s. v. Pausan. 1, 31, 4.
mois, dont celui-ci était consacré à Apollon, celuilà à Hermès. La présence de ces sanctuaires et de ces cultes dans les maisons, devait exposer la religion à Tarbitrairc et à Tabus des individus à un plus haut degré que cela n*avait lieu pour les cultes publics; ou, comme dit Platon (i), les hommes qui avaient des sanctuaires et des autels dans les maisons s'imaginaient qu'ils pouvaient secrètement se réconcilier avec les dieux par les sacrifices et les prières, tandis qu'ils s'endurcissaient de plus en plus dans l'iniquité et dans tous les vices. En conséquence le philosophe conseilla de publier une loi, portant que personne ne pouvait avoir le sanctuaire d'un dieu dans sa maison particulière ; mais cela ne fut jamais plus qu'un pieux désir.