‹ Paganisme et Judaīsme (volume 5)Chapitre 37 sur 60 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

129. — Le plus illustre disciple de Platon, et en même temps le grand et souvent Tinjuste adversaire de son maître, fut le philosophe de Stagyre, le précepteur du grand conquérant. (384-322 av. J.-C.) Docteur universel de Tantiquité, il résumait dans son vaste génie toutes les parties de la science d*alors ; placé comme le Janus du monde scientifique, à la limite de deux époques, il recueiilittoutes les conquêtes intellectuelles des Hellènes, fut vénéré comme le législateurde la philosophie et exerça sur tous les siècles suivants une puissante influence. Après avoir créé la logique, l'éthique et la psychologie, il consacra sa science encyclopédique au progrès de Thistoire natuf elle et de la politique. Platon resta toujours son guide ; mais en s'appuyant sur les enseignements de son maître, Aristote n'en voyait pas moins les incohérences, les lacunes. Le caractère de son esprit lui faisait chercher des voies nouvelles. Et en effet, l'un de ces profonds penseurs forme l'antithèse de l'autre: si Platon est le philosophe de l'intelligence, Aristote est le philosophe de la nature. Le premier aspire toujours à s'élancer au-dessus de la nature, pour atteindre les sphères idéales : celuici quitte aussi peu que possible, la terre ferme et s'attache à la nature et à l'expérience. Platon s'inquiète peu d'un système complet et harmonique dans toutes ses parties : il s'occupe de grossir son trésor d'idées, et en expose le développement dans d'admirables dia-

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logues. Aristote, au contraire est un syttënoaUseur sévère: il connaît exactement ce qui a été fait avant lui, possède parfaitement sa matière, bannit tout ornement de son style serré et dit en quelques lignes ce que Platon délayait en plusieursentretiens. Quand Tun prodigue les images, caresse les rêves des mythes et jette sur tout ce qu'il traite un poétique reflet, Tautre affecte une sécheresse toute mathématique et s^attache à la réalité dépouillée de tout ornement superflu. Clair et net, quand il s'approprie et modifie les idées du maître, il les réfute avec non moins de sagacité. Cette qualité il la montre surtout quand il attaque le côté pythagoricien de la philosophie platonique, la confusion des nombres et du système des idées, et qu'il combat les théories de Platon sur la matière et la formation du monde. En résumé, Aristote était moins un génie créateur et spéculatif, qu'un esprit éminemment critique, passant les doctrines d'autrui au creuset de l'analyse.

130. — Pour Aristote, Dieu n'est pas comme pour Platon, l'artisan, le suprême ordonnateur, mais la fin dernière, la cause finale de l'Univess. Le monde existe de toute éternité : l'univers n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin : hors de lui il n'y a ni espace, ni vide, ni temps, ni rien de ce qui s'ensuit. Le dualisme de Platon qui disait: « DieuetHulè, » reparait dans la formule aristotélique: cDieu et le monde.» Jamais il n'exista une matière, dont le monde eût pu être formé ; cet élément primordial est une abstraction, une simple notion de l'esprit: loin d'être quelque chose de réel, ce n'est qu'une simple disposition, la possibilité de devenir, condition logique de l'existence. Les êtres particuliers existent seuls : une matière préexistante est une chimère.

131 . — Aristote qui rejeta et combattit éuergiquement la théorie platonique des idées et ses conséquen-

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ces, plaça dans la Nature même les différentes formes qu*elle nous offre matérialisées dans les corps. Ce n*est pas uoe main divine qui plaça ces formes dans la Nature : elles en constituent plutôt Tessence; elles y sont en germes, à Tétat de puissance ; mais jamais la nature ne leur donnera Texistence corporelle avant d*y être sollicitée et provoquée par Tintervention d*un autre agent. Car, en lui-même le monde est défectueux et imparfait: si c'est en lui que naissent éternellement les formes matérielles: s*il les porte et les conserve, un être supérieur doit d'abord les en faire sortir et les développer.

132. — Cet être, premier principe que tous ont rêvé sans le connaître, c'est Dieu (i). 11 est le bien suprême, sollicitant la nature par sa seule existence, c'est-à-dire qu'étant l'objet universel du désir et de l'amour, il excite et stimule tout être qui possède la faculté d'être excité et le place ainsi dans les conditions favorables au développement extérieur des germes, qu'il possède en lui-même. 11 n'a pas, à la vérité, créé ou façonné le monde qui est éternel; il n'a pas besoin du monde ; mais il n'en est pas moins le terme où celui-ci aspire, sa fin dernière, son complément nécessaire (2).

133. — Une différence essentielle existe donc entre le dieu de Platon et le Dieu du Stagyrite. Celui-là est une force intelligente, qui connaît, forme, ordonne et conserve le monde; le premier principe d'Aristote, au contraire, est une intelligence sans énergie, une substance éternelle, simple, infinie, incorporelle, n'agissantqu'en elle-même; elle répond plutôt àl'&me universelle de Platon qu'à son Démiurge (5). La nature divine

(<) De Gcn. cl Corr 2,9.

(î)l)cC«l i, 10-12 Pby» Anv. H, G-«0.

(3) Phy» 8. iO. Met. 12, 7.

étant immatérielle, il ne saurait y avoir ptusieurs divinités: Dieu est unique, simple et indivisible (i), mais solitaire: le monde n'existerait pas, que Dieu serait encore ce qu*il est. Sotl action commence et se tor« mine en hii: il pense, mais il ne pense que la' perfection, la bonté, la beauté souveraines, cVst-à-dire, luimême: cette contemplation suffit à sa félicité (n). Dieu n*est donc pas une idée sans activité, ou un être enseveli dans un profond repos: il est éternellement agissant ; mais cette activité consiste à se contempler luimême. De môme que la vte animale est la vie de la sensation, que la vie humaine est pratique et socialis de même la vie divine est la vie de rintelligence toujours et également active dans la contemplation d'ellemême: et cette contemplation, étant acte pur, est inséparable de contentement et de volupté (s).

154. — En Dieu il n'y a doncque l'action d'une pensée se pensant éternellement elle-même et ne pouvant avoir d'autre objet. Des hauteurs de cette activité si pure, l'intelligence divine ne saurait descendre aux êtres particuliers: en changeant l'objet de sa pensée, en recourant au diêcursuê^ elle se changerait elle-même et se détournerait de ce qui est mieux pour se fixer sur des objets moins nobles (4). Elle agit sur le monde, mais d'une manière aveugle et nécessaire, à peu près comme l'aimant agit sur le fer. Si Dieu connaissait le monde, il connaîtrait aussi le mal qui s'y trouve ; cette connaissance le souillerait et le dégraderait. Les idées de Platon sur la Providence étaient de nouveau abandonnées! Dieu est à la vérité le principe de toutes les har-

(«)Met. 12,8.

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