L — ASIE-MINEURE
1. — Le génie grec, riche et plein dévie, aimait à transporter son activité dans le domaine religieux : il individualisait les dieux, les séparait de lanature, pour les rendre de plus en plus semblables aux hommes et les multipliait, pour ainsi dire, à l'infini. Les dieux de rOrient, au contraire, renfermés dans une sphère inférieure, restaient toujours de simples forces de la nature : une infranchissable distance les séparait des hommes. Le cercle des dieux y est, par conséquent, trèsrestreînt : il n'embrasse que quelques êtres, à qui les Asiatiques rendaient un culte empressé, qu'ils servaient avec un dévouement, où se confondaient la crainte et la volupté. Hais la forme de ces divinités restait vague et indéterminée : leurs contours étaient à peine ébauchés et jamais elles ne purent atteindre la netteté plastique des habitants de l'Olympe Grec.
2. — Par suite de l'élasticité de leurs divinités, les Grecs de l' Asie-Mineure pouvaient les confondre avec les dieux autochthones ou importés du Sud-Est : le culte asiatique conservait ainsi son caractère propre
et la population hellénique était plus disposée à Taccueillir favorablement. Quelquefois le sexe de la divinité ne permettait pas de la gréciser, comme par exemple pour le Men-Lunus, et alors ils étaient forcés d'en accepter la forme ancienne. Cependant, même dans cette identification des dieux anthropomorphiques de l'Hellade avec les divinités toutes physiques de TAsie, le côté physique devait naturellement prédominer sur rélément personnel de la mythologique grecque. Les dieux mâles, spécialement honorés dans l'une ou dans l'autre partie de l'Asie, étaient transformés en autant de Zeus par les Grecs, peu soucieux de conserver le caractère propre de ces divinités. Ainsi Zeus y devintil un nom générique, désignant le dieu principal de chaque contrée.
3. — C'est ce qui arriva en Carie pour le Jupiter surnommé Labrandée, à cause du temple que ce dieu, aussi connu et honoré sous la dénomination de Men, avait dans la ville Carienne de Labrandée. Représenté à l'asiatique comme un être androgyne, il avait avec une barbe épaisse une poitrine de femme ; entouré de bandelettes, comme ï'Artémis d'Ephèses, il ne ressemblait en rien au Zeus hellénique (i). Au nombre de ses attributs était une double hache. C'était là le symbole de son double sexe ; mais les Grecs crurent y voir le signe distinctif du dieu de la guerre et Hérodote constate avec étonnement que seuls entre tous les peuples, les Cariens honorent Zeus comme une divinité guerrière. Mylasa, autre ville de cette contrée, honorait un Jupiter Osogo, que son trident faisait ressembler plutôt à Poséidon qu'à Zeus. Le temple de ce dieu était trèsancien ; les Cariens, les Lydiens, les Mysiens y apportaient leurs offrandes et cet usage était fondé, d'après
(1) Lcnormant, Gai Mythol- p. 53.
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Hérodote, sur la communauté d'origine de ces trois peuples (i). Les Cariens qui, selon le récit du même historien, célébraient en Egypte certaines fêtes, en se meurtrissant le corps et le visage de coups de couteaux (â), ont probablement possédé chez eux le culte toujours sanglant de la grande déesse et de son favori. Ce qui rend cette conjecture extrêmement probable, c'est que les monnaies de certaines villes cariennes portent les pierres coniques de la mère auguste.
4. — La religion des Phrygiens ne nous est connue que sous une forme altérée déjà par le culte de la nature, importé par les races Syro-Phéniciennes. Ce peuple honorait surtout la « grande mère, » dont le culte était répandu dans toute l'Asie-Mineure et particulièrement dans la Mysie et dans la Galatie. Cette déesse était appelée Mère, quoiqu'elle ne le fût pas réellement : elle n'avait ni fils, ni fille ; dans les mythes d'Attis, elle parait même comme l'ennemie de toute génération. Plus tard, la légende tenta d'expliquer le nom de mère, et exalta les soins maternels avec lesquels elle avait élevé ses jeunes frères, l'affection que, quoique vierge, elle avait toujours montrée à l'enfance. Agdistis, comme le Mythe le disait avec une brutale impudence, n'était qu'une forme androgyne de Cybèle. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que les formés diverses de la déesse asiatique de la nature, n'était exclusivement ni déesse delà terre, ni déesse de la lune. Ces rapports se trouvaient cependant réunis dans la manière dont on la représentait. Les légendes relatives à Attis disent unanimement que ce mignon de Cybèle, se mutila dans un accès de rage, dont l'avait frappé celle qui l'aimait. Ces récits doivent, selon toutes les probabilités, leur origine aux pratiques
(1) Herodot. 1, 171 ;5,119.
(2) lbid.2,63.
sanglantes des sacrifices de Cybèle et semblent avoir donné à ces rites une personnalité mythique. On a prétendu que ce sont les légendes qui ont donné naissance à cette honteuse coutume et que le Mythe a provoqué Fusage ; mais cette opinion, quoique suivie par plusieurs écrivains, ne nous parait pas admissible. Dans les fêtes de la déesse et de son mignon, comme dans le mythe, prédomine une idée peu différente de celles qui constituent la base des rapports d*Adonis ^vec la déesse asiatique de la nature. Mais la mutilation d*Attis doit signifier autre chose que la mort apparente où tombe en hiver la nature vivante (t). Sans cela, il y a une inconséquence, puisqu*après cet hiver, après cette mort, Attis ne peut pas espérer un printemps, une rénovation : il est et reste mutilé : il est ainsi que son amante, frappé d*une incurable stérilité. La castration des Galles doit avoir un autre fondement que ce rapport purement typique ou Tarrét qu'éprouve en hiver la production de la nature.
S. — Le premier jour des fêtes de ce couple, on abattait unpin-pignier ; on y attachait Timage d*Attis et on le portait dans le temple de la déesse. Le second jour, on pleurait la perte d*Attis : le cor phrygien faisait entendre ses tristes sons. Ce deuil faisait place à la joie extravagante du troisième jour, où Ton retrouvait Attis : ensuite on lavait solennellement dans les ondes de TAlmo, la mère auguste, c'est-à-dire, la pierre qui la symbolisait. Les prêtres et les serviteurs de la déesse exécutaieixt à cette occasion leurs danses orgiaques : tous les détails de ces fêtes, la flûte phrygienne et les intonations propres à ce peuple avaient pour but d'exalter les esprits et de produire les surexcitations d'un enthousiasme sauvage. Munis de flambeaux
(1) C'est Topinion de Creutzer. Symbol, ii, 367, 3« EOit.
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et jetant des cris effroyables, ils couraient au hasard, se frappant les bras et les pieds de couteaux, comme les prêtres de Baal (i) : le délire croissait et ces hommes, saisis d*un irrésistible désir de ressembler à Attis, pour lui plaire ainsi qu*à sa protectrice, s'arrachaient les vêtements et se mutilaient au moyen d*un coquillage ou d'une pierre aiguë: suivait une procession, où le membre sanglant remplaçait le Phallus. Ces prêtres portaient le nom dec Galles, )»qui, dans la langue de la Bithynie, signifie eunuques. Le délire de ces fêtes échevelées les rendait insensibles aux douleurs d'une sanglante opération. Ilsdéposaient dès lors tous les signes de la virilité et affectaient de s'habiller et de vivre en femmes. Cette coutume doit avoir franchi les limites de la Phrygie; quand les Romains se préparaient à investir la ville de Sestos sur l'Hellespont, les habitants leur envoyèrent une troupe nombreuse de ces prêtres eunuques (a). A ce culte étaient aussi voués les metragyrtes, mendiants, qui parcouraient les contrées voisines et surtout la Grèce, en se tailladant les membres au son de la flûte phrygienne et portant la statue de la grande déesse.
6. — Sabazius, dieu tutélaire de la Phrygie, était honoré par des pratiques également sauvages. Ce dieu avait une grande ressemblance avec Adonis et Attis, ou plutôt n'était qu'une forme nouvelle de ce dernier. Sa personnalité mythique était, comme celle de toutes les divinités de l'Asie, extrêmement vague: tantôt il passait pour Zeus et tantôt pour Dionysos. Des cris discordants, le bruit étourdissant de cymbales et de tymbales, des danses particulières ou Sicînnis signalaient ses fêtes. Les prêtres étaient appelés hurleurs; c'est de là
(1)1. Reg. 18,:^.
(2) Uv. 37, 9.
que semble être venu le nom du dieu qu'ils servaient.
7. — Le culte de la Grande-Mère prédominait aussi dans la Bithynie et dans la Lydie. Les chants d'Hermesianax nous apprennent qu*Attis, fils du Phrygien Kalaos et mutilé dès sa naissance, avait propagé en Bithy* nie les mystères de la déesse Phrygienne. Celle-ci lui accorda une si haute faveur, que Zeus envoya dans un acx^ès de jalousie un sanglier pour le faire disparaître (i). Sous les noms de « Papa » et « d*Attis, » les Bithyniens invoquaient sur leurs montagnes un dieu, dans lequel les Grecs crurent reconnaître leur Zeus (2). Si la Lycie honorait comme dieu principal TApollon Cretois, qui affectionnait spécialement le temple de Patara, on voit cependant sur des médailles les pierres de Cybèle. Cette déesse, d'après un mythe rapporté par Timothée, était née d'une pierre fécondée par un souffle divin: les pierres, les aérolithes, les rochers et les montagnes même étaient devenus les symboles de cette divinité". A Iconium, capitale de la Lycaonie, Cybèle parait s'être identifiée avec FArtémis d'Ëphèse et avec Déméter. Le culte que cette ville lui rendait montre à^quelles étranges combinaisons aboutissait la théocrasie gréco-asiatique. On y adorait une Déméter Achaïa (ou affligée), qui avait dix mamelles et correspondait ainsi à la déesse d'Ephèse : à c6té d'elle et de Dionysos, paraissait encore une « quadruple » Kora, formée de Perséphone, d'Hécate, d'Artémis et probablement aussi d'Anaitis (3).
8. — Les populations de la Cappadoce et du Pont, issues du mélange de tribus arméniennes et syriennes
(1) Paus 7, 17.
(2) Arrian ap. Eustath. dans les fragm. Hist. Grsec m, 593.
(3) TtTfUKOfti, Boeckh. Corp. Inscript. n.400O.
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honorait Ma comme leur divinité tutéiaire. Les Grecs la prirent pour uneArtémis ou pour l^nyo, déesse de la guerre : les Romains y virent une Bellone : c'était, comme Anaïtis et Mylitta, une déesse de la nature, dans le sens le plus large du mot. Le temple qu'elle avait àComana sur riris était le plus ancien, le plus riche, le plus saint de la contrée. Son Grand-Prêtre avait le premier rang après le roi et était ordinairement choisi parmi les princes du sang. Du temps d'Auguste, il avait sous lui six mille Hiérodules, hommes et femmes. Ces dernières exerçaient un honteux trafic : le grand nombre de ces prétresses de Ma fait dire à Strabon que Comana était une petite Corinthe (i). Ce culte exerça une désastreuse influence sur les habitants de la ville: on y comptait un nombre effrayant de visionnaires et d'enthousiastes sauvages. Deux processions annuelles célébraient « la sortie de la déesse. » Le Grand-Prêtre y paraissait avec les attributs de la royauté : volupté et cruauté s'y donnaient la main, comme dans toutes les religions de l'Asie. Sur le Sarus était une ville du même nom : Anaïtis y avait un pontife également puissant et des hiérodules non moins nombreuses. Après ces santuaires, cette contrée possédait encore le temple célèbre de Zeus à Venasa avec trois mille hiérodules et celui de Cabira, dédié à Men-Pharnak, dieu de la lune, se rapprochant du dieu du soleil ou en empruntant sa lumière. Les rois du Pont avaient coutume de jurer par lui : et ce serment était regardé comme inviolable. Le culte de ce dieu Lunus était répandu dans la Haute-Asie, en Syrie et jusqu'en Albanie. Là où la lune était adorée comme divinité mâle, le soleil devenait une divinité femelle, à moins qu'on ne lui adjoignit une déesse de la nature, entendue dans le
(1) Strab. p. 558-539.
sens le plus large. Ce fut probablement la transforma-r tiou sexuelle du soleil, changement auquel la royauté exercée par une femme ne fut pas étrangère, qui fit de la lune une divinité màle. Une autre croyance avait cours à Carré en Mésopotamie, ville qui adorait aussi un Mon ou Lunus: celui qui se représentait ou adorait la lune comme une déesse, passait pour être asservi aux femmes ; la regarder comme un dieu, était une preuve certaine du contraire (i).
9. — Le culte du feu, originaire de la Perse, avait pénétré en Cappadoce comme en Lydie. « Il y a ici, dit Strabon, des sanctuaires du feu; au milieu s'élève un autel couvert de cendres et les mages y entretiennent un feu perpétuel. Ils y entrent tous les jours et y chan-: tent environ une heure, en tenant un faisceau de ver^ ges : la tiare qui leur couvre la tête retombe des deux côtés et voile leurs lèvres. > Le siège principal de ce culte était la ville de Zéla dans le Pont, qui possédait aussi un temple fameux, consacré à Anaïtis et à d'autres divinités persanes.
10. — Les Lydiens, issus de « Lud » que Moïse compte parmi les fils de Sem, appartiennent par conséquent à la race sémitique. Dans leur histoire on voit que la religion exerce une puissante influence sur les mœurs et le caractère d'un peuple, et que ceux-ci peuvent, de leur côté, modifier la religion. Anciennement, les Lydiens étaient renommés pour leur vaillance ; les cavalerie était réputée formidahle (â). Cette antique gloire se perdit et leur mollesse, leur sybaritisme les voua au mépris général. Ce changement radical n'est pa$ le résultat des mesures décrétées par Cyrus. Ce conquérant leur avait, ù la vérité, ravi leurs armes et
(1). kmm^ Mare. 23, S, 2. Spartian. Car^. 8. Perodlan. 4, 13.
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prescrit de porter des robes traînantes et introduit chez eux la danse et le chant (j) ; mais ce n'est point ainsi qu'on change totalement le caractère d'un peuple. Cette révolution morale y fut produite par les religions étrangères et corruptrices. Une dynastie assyrienne qui régna sur cette contrée entre le IS» et le 7» siècle avant J.-C, fit prédominer le culte asiatique de la nature. Sardes, capitale du royaume (2), honorait l'Artémis d'Ephèse, l'Héra de Samos, qui avait beaucoup de rapports avec Mylitta, la Junon Assyrienne ou Babylonienne. La déesse de Cypre avait dans ses murs un temple, bâti sur le plan de celui de Paphos et Artaxerxès y avait construit un sanctuaire à Anaïtis, divinité persane. En Lydie comme en Phrygie Cvbèle était sous le nom de Ma la divinité tutélaire ; l'es Grecs la connaissaient principalement comme la' déesse de Sardes, « la bienheureuse, assise sur le lion, vainqueur du taureau, mère des montagnes et, comme la terre nourricière universelle (3). » Venait ensuite l'flereulè lydien, c'est-à-dire le dieu du soleil Sandon, connu sous le même nom en Cilicie, en Assyrie et regardé par les Grecs comme leur Hercule. Le soleil dont les rayons, affaiblis en hiver, reprennent toute leur ardeur au printemps, était symbolisé ici sous la forme d'une dtvinité, d'abord faible et impuissante comme une femme et montrant bientôt après une énergie toute virile. Cette conception était, conformément à la coutume asiatiaue exprimée par une toilette de femme ou par la forme androgyne de la statue du Dieu. Omphale aux pieds de laquelle Hercule, habillé en Jemme, avait tourné la quenouille, était moitié femme, moitié guerrier
(t)Ibid. i,iS5. Justin, i. 8.
(2) Raoul-Rochelte, Mémoir. de l'Acad. des inscript xvii 2ûû
<3) Soph. Pbiloel. aSKMOS^
C'était la déesse asiatique de la nature, une forme nouvelle de Cybèle ; elle empruntait son nom de la statue conique (Onphalos.) Le fils qu'elle avait eu d*Hercule passait pour être la souche des Héraclides, qui régnaient en Lydie. Dans l'île de Cos, peuplée originairement par une tribu phénicienne, existait une coutume qui avait la même signification : le prêtre d'Hercule s'habillait en femme ]>our piïrÏT le sacrifice (i). A cet Hercule-Sandon se rattachait encore une autre coutume symbolique: sa statue était jetée dans les flammes : sur le bûcher le dieu di^ ten^ps et du soleil ressuscitait à une vie nouvelle, La ville de Tarse en Cilicie, qui honorait son fondateur et son Archégéte dans cet Hercule assyro-phénicien, dressait tous les cinq ans un bûcher pareil, orné ayec la dernière niagnificence (2).
il. — Les cultes de ces divinités répondaient aux mythes : les filles lydiennes avaient fai^ une religion de rimpudicité. Elles se livraient aux étrangers, devaient même sur l'ordre d'Omphale, c'est-à-dire, pour plaire à cette déesse, s'abandonner aux esclaves (5). Cette prostitution religieuse, en vogue • chez des peuplades entières, étonna plus tard les Grecs mêmes : ils ne crurent pouvoir expliquer cette infâme coutume, qu'en l'attribuant au désir de venger un attentat dont les femmes avaient été jadis les viçtiiQes. Us brodèrent donc l'histoire suivante: On^phale étant encore esclave, avait subi un outrage : en expiatioii de ce forfait, elle
(l)Plut. Qusest. Gr»G. 58.
(2)Raoul-Rochette pense (et son opinion est Irèsvprob^bl*), que le hér ros de la Pamphylie qui revient à la vie, après être resté durant douze jours sur le bûeher, n'est autre que le dieu assyro-phéuicien (Mémoh> res XVII, 52-35.) Le nom d*Ur (en sémitique feu ou lumière) peut lui con^» venir.
(5)Clearch. Sol. dans lesFragm Hist. Orspo. n, 303.
avait plus tard forcé les pères de vouer leurs filles au culte de la volupté.
Il* — PERSE ET AUTRES CONTRÉES IRANIQUKS.
12. -^ Les tribus Eriennes qui habitaient la Baciriane, la Médie et laPerse étaient originaires des montagnes du nord et des contrées, qui de Test du Tigre s'étendent jusqu'à Tlndus. Plus tard, elles fondèrent dans l'Asie centrale et occidentale un vaste empire et subjuguèrent les Chamites et Sémites qui les avoisinaient à l'ouest. Toutes reconnaissaient Zoroastre pour un envoyé du ciel et le fondateur de leur religion. Il est difficile de préciser l'époque où vécut ce personnage célèbre, qui cependant semble être moins le fondateur que te régénérateBf de la religion de son peuple. Il ne saurait être de beaucoup postérieur à Moïse (vers l'an 1300 av. J.-C.) En tout cas, il n'a pas vécu (comme oi» l'assure communément, mais à tort) sous le règne du père de Darius Hystaspe. (550 av. J.-C.) Il naquit probablement dans la Bactriane, quand cette contrée formait encore un royaume florissant. Là aussi vit lejour le Zend-Avesta ou écrit religieux qui porteson nom. Ces livres^ écrits primitivement en langue bactrienne, embrassentun laps de plusieurs siècles et nesauraient, par conséquent, être l'ouvrage d'un seul homme. Le contingent fourni par Zoroastre doit être très-minime; mais on l'y exalte comme le seul homme à qui « furent communiquées les traditions du Dieu suprême, le seul qui fut en état de les propager.» D'après les récits postérieurs, la littérature religieuse de la Perse aurait été anéantie dans les orages delacon-
quête miicédonienne: ce qui nous en reste aurait été recueilli durant la domination des Parthes. Mais ces assertions sont contredites par des faits nombreux. Plusieurs passages d*auteurs grecs prouvent que les livres Zends étaient déjà en usage sous les Séleucides et les Parthes. Les recherches actives des temps modernes fournissent des conclusions favorables à Tauthenticité relative à Tancienneté de ces écrits. La plupartdes livres de Zoroastre(ilyenavaitvingtet un), sont perdus : ce que nous en possédons a été recueiUi et arrangé, lors de la régénération nationale sous les Séleucides. La partie la plus riche de la collection actuelle, le Bundehesch, date d*alors; une partie de cette cosmogonie persane est d*une époque peut-être encore plus récente.
13. — Zoroastre (Zarathustra) paraît déjà dans les livres Zends comme un héros légendaire, entouré de Tauréole du thaumaturge : peu à peu il reçut les honneurs divins; on le regarda comme le médiateur entre le Dieu bon (Ormuzd) et les hommes ; plus tard il passa pour être le souverain de ce monde terrestre. Aucune des anciennes religions (celle du Vieux-Testament exceptée) n*a exprimé avec autant de netteté et de vigueur que la religion des Perses, l'idée d'une révélation divine: Zoroastre est le prophète, éclairé des lumières d'en haut: Ormuzd a parié par sa bouche et ces enseignements doivent être acceptés avec une humble soumission.
14. — Si Ton veut rapporter au Zarathustra des livres Zends tout ce que les Grecs anciens et modernes ont dit de Zoroastre ou Zaratus, on se heurte contre des difficultés et des contradictions insolubles. Il est impossible de porter la lumière dans ce chaos. Un ancien savant n'a cru pouvoir remédier à cette confusion qu'en admettant six Zoroastres^ respectivement
originaires de la Chaldée ou Assyrie, de la Bâctriaiié^ de la Médo-Perse, de la Pamphylie, de la Babylonie et de Proconnesos (i). La plupart des auteurs croient devoir en admettre au moins deux.
15. — En effet, les Grecs attribuent à Zoroastre des écrits qui n'ont absolument rien de commun avec les livres Zends. Le personnage qu'ils appellent Zoroastre diffère du Zarathustra historique, comme les mages différent des Athravas du (Zend-Avesta.) Au fond, leur Zoroastre représente une formule religieuse : il est le type d'un culte et d'une caste sacerdotale qui y était attachée. On le fait naître dans une des contrées de l'Asie occidentale ou centrale, dont l'union formait dans les temps reculés un vaste royaume Ghamitico- Céphénique. Le nom véritable de ce personnage mythique était, selon toute apparence, Zaratus ou Zarades; les Grecs ne l'ont confondu que plus tard avec le Zarathustra de l'Asie Orientale. Pythagorc qui avait puisé aux doctrines Chaldéennes, passa pour avoir été le disciple de l'assyrien Zaratas (2). 11 put de même, comme type du Paganisme chamitique, s'identifier avec Cham ou Nimrod, ou passer pour le fils de Cham (:s) ; comme tel, on pouvait le faire assister à la construction de la tour de Babel (6000 ans av. la mort de Platon -^ 8000 av. la ruine de Troie). D'un autre côté, comme la Médie, la Chaldée ou l'Arménie, l'Assyrie le réclamaient comme un de leurs citoyens, on Tidentifia avec l'Egyptien Misraïm, qui s'était fixé dans l'Orient
(1) Stanleii Hi8t. Philos. 13, 1, 2. p. in!2.
(2)Hip{)0lyt. Philos, p.8. Ed. Oxori. Clem. Alex. Strom. t^p. 131. Ici Nazaratus est mis par erreur pour Zaratus, comme Ta d^jâ fail remarquer Huet.
(5j Movcrs. les Phéniciens I, 330.
et avait colonisé la Bactriane (i). «C'est de cette source empoisonnée» est-il dit dans un fragment anonyme, que l'impiété se répandit sur la terre: Mesraïm inventa la magie et Tastrologie; il ne diffère pas de celui que les Grecs appellent Zoroastre(2). » Enfin on fit de Zoroastre ou Zaratus un roi de la Bactriane, combattant le Ninus de TAssyrie au moyen de la magie et des sciences secrètes des Chaldéens, mais succombant dans la lutte. Ailleurs c'est un Satrape de la Médie et de l'Assyrie, qui se révolte contre Sémiramis. Cette dernière interprétation semble avoir pour base l'antagonisme existant entre la religion des mages et le culte de Bel et la déesse Syrienne des Colombes (Sémiramis) (3). Le culte du feu dont la tradition place l'origine dans l'Azerbidschan, province de la Médie, fut rattaché à Zoroastre. Celui-ci, dit la légende, séjourna sur une montagne, que le feu du Ciel embrasa tout à coup ; mais, il sortit sain et sauf des flammes et engagea le roi et les Perses, témoins de ce prodige, à adorer le Dieu qui leur manifestait sa présence (4). C'est là-dessus que Bérose se fonde, quand, à la façon des euhéméristes, il identifie Zoroastre avec le dieu Zervan, dont le culte appartenait à cette forme Kuschitique ou scythique. Enfin, Zervan fut désigné comme un roi de la Bactriane, comme le Père des dieux et la souche (divine) des Mèdes (5).
(1) Plin. H. N. 30, 2. Clem. Recogn. 4, â7. Cleni. Hom. 9, A. p. 214. Schwegîer Arnob. f,.52, p 36. JEWep.
(2)Rawliorson, Journal of Ihe R. Asiat. Soc XV, 238.
(3) Cephalion, dans les Fragm Hist Grœc éd. Millier, III, 626 6^7. Pour connaître l'influence que la Syrie et son culte exercèrent de bonne heure sur TAsie-centrale— consultez Blum : BévoAote et Ctésias. p. 260. Cet auteur fait remarquer,, que le cuite de Sémiramis brilla d'un viC éclat à la cour de Ninus.
(4) Dion. Chrys. or. 3a,.p. 448.
(5) Mos. Choren. dans les Fragm. Hist. Graec. II, 502. Cet auteur,
16. — Zaratus, conception mythiquer qui embrassait l'ancien magisme et le culte du Feu, ne fut inconnu ni à la Grèce ni à l'Asie Occidentale. Mais il ne devint Zoroastre que lorsque les Perses, étendant leurs conquêtes vers l'Occident, y introduisirent leur religion : les Grecs et les Occidentaux purent ainsi connaître Zoroastre, prophète de cette religioUr Alors la théologie Kuschitique (ou Céphénique), la pyrolatrie se mélangèrent avec les dogmes antiques des Eriens : les Athravas Eriens se confordirent avec les mages Kuschitiques, depuis longtemps fixés et Médie et en Babylonie: Zaratus et Zarathustra, le chef mythique des mages et le prophète Eri-Bactrien s'identifièrent.
17. — Tout concourt à prouver que ce fut en Médie ou dans la Bactriane que s'opéra le mélange de ces deux formes de religion si diverses, du Magisme Kuschitique ou Schytique venu de l'occident et du Dualisme Erien introduit du côté oriental. C'est de ce mélange que naquit le culte des Perses, tel qu'il se montra depuis l'époque de Darius Hystaspe. Le nom de « Mage » n'est ni Erien ni Persan, et, selon la remarque, déjà faite pas Roth» il faut que sur la limite occidentale de l'Iran la religion d'Ormuzd se soit amalgamée avec une croyance étrangère et qu'alors les mages aient envahi la Perse et la Médie (i).