‹ Paganisme et Judaīsme (volume 5)Chapitre 48 sur 60 · V. — EGYPTE · texte numérisé non relu

V. — EGYPTE

101. — Récemment encore on a vanté les Egyptiens comme le plus religieux des peuples de l'antiquité. Cela est vrai, si l'on veut dire par là qu'aucun autre peuple ne se soumit si bénévolement au joug de la religion et à des prescriptions vexatoires, qui dominaient toutes les relations de la vie. Leurs sentiments religieux étaient plus vifs, plus tendres et en même temps plus passionnés que ceux des Grecs et des Romains. L'Egyptien était inviolablement attaché aux dieux et aux usages traditionnels et repoussait obstinément toute innovation : un clergé nombreux et fortement organisé exerçait une vigilance continuelle. Aussi des milliers d'années s'écoulèrent, sans altérer essentiellement le caractère du culte, ou déterminer quelque progrès dans les idées religieuses.

102. —L'Egypte n'avait pas le génie poétique et créateur de la Grèce. La stérilité de l'imagination de ce peuple, l'isolement du pays, l'aspeet uniforme que la nature y revêt, l'organisation précoce des collèges de prétre& rendaient impossible tout développement my-

<1) Abnlfed. Hist. ante-kl p. I3ft. Pococke, p 9(1. (2)Abuired.p.20O.

thologique. Les dieux n'y ont pas la variété, la personnalité plastique des habitants de l'Olympe Grec. Mais s'ils ne représentaient qu'un petit nombre d'idées, ils sont aussi beaucoup moins anthropomorphiques et anthropopathiques que les divinités des Hellènes. La légende d'Osiris seule est un peu développée; encore ce développement a-t-il été déterminé par une influence étrangère et le conflit religieux qui en fut la suite.

103. — Au premier abord, le nombre des divinités semble avoir été assez considérable. On fait mention de trois cycles de dieux ou de trois dynasties ; car les Egyptiens, comme d'autres peuples, plaçaient un gouvernement de dieux au commencement de leur histoire; La première dynastie se composait des sept dieux suprêmes ayant à leur tête Ra, le dieu national du soleil, auquel se rattachait la famille d'Osiris; elle était suivie d'une deuxième dynastie de douze dieux et celle-ci d'une troisième de trente demi-dieux. On attribue ici à chacun de ces dieux un règne déterminé quant à la durée ; Hérodote aussi dit que ces cycles de dieux se sont succédé par époque et cite comme opinion générale que chaque dieu a régné sur les hommes pendant un temps déterminé. Il n'est donc pas douteux que cette division et cette succession chronologique Tie soient le produit de l'imagination des prêtres et datent de l'époque où l'Egypte formait un seul royaume. Mais, il y a au fond cette vérité, que la prépondérance d'un dieu et de son culte changeait avec les temps, et se réglait d'après l'importance de la ville qui était le berceau de ce culte.

104. — Or, la mythologie égyptienne est le produit des différents cultes locaux. A mesure que les diverses contrées furent réunies pour former deux États plus grands, la Haute et la Basse-Egypte, on établit un lien

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de communication entre les divinités vénérées dans ces contrées. On forma trois cycles de dieux ; quant à la composition de ces cycles et à Tordre de préséance des dieux, ils dépendaient de Finfluence politique, souvent changeante, de certaines villes. Dans chaque province déjà le chef-lieu était un centre religieux, et quand l'Egypte se divisa en deux royaumes, ce furent les résidences de Memphis dans la Basse-Egypte et de Thëbes dans la Haute*Egypte, dont les doctrines religieuses et les cultes^ développés librement par les collèges de prêtres de ces cités, prévalurent sur tous les autres. U se forma ainsi un polythéisme très-art ificîel, tandis qu'anciennement chaque ville ou contrée avait vénéré un seul dieu ou dieu principal, accompagné d'une déesse qui en était la compagne et qui en représentait la nature d'une manière féminine. Cependant les diver^s villes et provinces conservaient toujours leur dieu spécial : Set, par exemple, était toujours le dieu d'Ombos, Horus celui d'Edfu, Khem le dieu de Koptos, Leto la déesse de Buto, Thoth le seigneur d'HermopoIis, Chnuphis le seigneur du pays d'Esneh. Lorsque Thèbes et sa dynastie s'emparèrent de l'Empire nouvellement formé le dieu local de cette ville, Ammon, devint < roi des dieux ; » lors de la puissance de Memphis, son dieu local Phthah (Héphestus) obtint le premier rang.

105. — Le culte du soleil formait la base delà religion égyptienne ; dans le cycle divin de la Haute-Egypte comme dans celui de Memphis, le principal groupe se composait de dieux solaires. Chez les Chamites de la vallée du Nil, le créateur unique, dieu de la plus ancienne tradition, avait subi la transformation mythologique païenne, d'abord par l'attribution d'un sexe et par la distinction d'un côté mâle et d'un côté féminin, et ensuite parce qu'on le matérialisait et l'identifiait

avec le soleil, la plus puissante force de la nature, qui domine toutes les choses terrestres.

106. — Mais, un dieu, le plus ancien et le plus universel, qui ne semble pas avoir appartenu à une localité particulière, brille avant tous les autres : c*est Ra, le roi ou le père des dieux ; les autres divinités n'en sont que des imitations, ou elles n'en ont reçu une signification plus haute et plus générique qu'en s'identifiant avec lui. Il était le seul qui n'eût pas de compagne; quand les prêtres, suivant leur coutume favorite, voulaient en faire le chef d'une triade, ils adjoignaient la déesse Ra au dieu Ré (i). Bien que lui aussi, « le maître des deux mondes siégeant dans le disque du soleil, » eût son ancienne résidence principale à Héliopolis (On), la ville du soleil ainsi nommée d'après lui, n'acquit jamais une signification politique en Egypte, comme Memphis et Thèbes ; l'autorité de Ra, si haute et si généralement reconnue, ne doit donc pas être regardée comme ayant pris naissance dans cette ville ; au contraire, sur tous les monuments de toutes les parties de l'Egypte (â), Ra conserve le caractère d'un dieu suprême et créateur; c'est le dieu des deux zones, qui se crée lui-même, l'éternel emblème des anciens rois du pays, qui en font dériver immédiatement leur pouvoir terrestre.

107. — Il est vrai que Ra a une mère, Neith, mais elle ne l'a pas conçu avec une divinité mâle ; il s'est donné la naissance lui-même, ou, comme soleil, se la donne tous les jours, selon les termes d'un hymne ; ou bien « il est le seul procrés^teur du ciel et de la

(1) Lepsius sur le prem. cycle des dieux de lEg^p., dans les dissert, de TAcad. de Berlin, 18S1 , p. 195.

(2) De Rougé dans la Revue archéol. viii, 55.

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terre, et il s'est procréé lui-même » (i). C'est lui, dit un autre hymne, qui existe au commencement ; « les dieux de la demeure céleste n*ont pas créé leurs membres eux-mêmes, c*est toi qui en as produit l'ensemble. » Or, comme TEgytien, depuis les temps les plus reculés, confondait toujours ridée d'un suprême dieu créateur avec ceUe d'un dieu du soleil, le dieu pouvait avoir une mère qui était le ciel, surtout le ciel nocturne, ou du moins le ciel sans le soleil. « Ta mère, le ciel, étend les bras vers toi, » dit l'hymne de la tombe du prêtre Ptahmes; ou bien: « Tu rayonnes, ô père des dieux, sur le dos de ta mère; tous les jours, ta mère te reçoit dans ses bras ; quand tu éclaires la demeure de la nuit, tu te réunis à ta mère, le ciel. » Le lever journalier du soleil passaitdoncpour l'image de la génération divine, éternelle, de Ra.

108. — La célèbre inscription de la déesse Neith à Saïs était ainsi conçue (â) : « Je suis ce qui est, ce qui sera ; personne n'a soulevé mon voile, le fruit que j'ai mis au monde est devenu soleil. » Ici s'énonce le panthéisme matériel qui pénétra tout le système religieux de l'Egypte, et qui a rejeté sur l'arrière-plan l'idée ancienne d*un dieu vivant et créateur. Le ciel, ou la nuit primitive, c'est Hulè, le principe féminin passif, lequel, incapable de former par lui-même, porte cependant dans son sein un principe mâle et procréateur. Se créant lui-même, c'est-à-dire se séparant du sein maternel d'Hulè, le dieu est né comme soleil, et de là est sortie toute vie et toute formation dans la nature.

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