IV. — FÊTBS, SACBRDOCB ET SACRIFICES
149. — Le nombre des fêtes, des temps et des jours saints était plus grand chez les Egyptiens que chez tout autre peuple de l'antiquité ; les Athéniens eux-mêmes, ces grands amateurs de solennités religieuses, sont loin de les égaler sous ce rapport. On fêtait le cours du soleil, le Nil, les anniversaires de la naissance des dieux, et surtout la grande lutte d'Osiris et de Séti. Dans une religion dont le caractère prédominant était
le culte du soleil, tout le calendrier avec ses divisions, grandes et petites, avaitune signification religieuse ; les dieux étaient les maîtres des temps; chaque moiset chaque jour, dit Hérodote, était gouverné par un dieu (i), et c'estau nom des divinités et suivant leur culte qu*on réglait la chronologie. Les Egyptiens fêtaient deux commencements d*année; car ils avaient une année solaire, naturelle et invariable, composée de 365 1/4 jours, et une année mobile de365 jours sans intercalation ; leurs fêtes traversaient donc toutes les saisons, en sorte que tout le cycle s'accomplissait au bout de i461 années (2). On fêtaiten outre la fin de Tannée, le premier et le seizième jour de chaque mois et le commencement des trois saisons, dont chacune comprenait quatre mois. 11 y avait une fête de l'apparition de l'étoile de Sothis (Sirius); d'autres fêtes avaient trait à la crue et à la baisse périodique du Nil, aux semailles et à la moisson, aux solstices et aux équinoxes; on fêtait les grandes chaleurs et les petites, ainsi que les cinq jours intercalaires (3). Les fêtes principales, célébrées en l'honneur des dieux les plus élevés, furent, selon Hérodote, celles de Bubastis, dans la ville du même nom, d'isis dans la ville de Busiris, de Neith à Sais, d'Ammon à Héliopolis, de Léto ou Buto dans la ville de ce nom, et d'Ares àPaprémis. Cet auteur, parait-il, n'a pas connu les fêtes de la Haute-Egypte.
150. — On célébrait même des fêtes particulières d'accouchement ; car le moment où une déesse donna le jour au dernier personnage de la triade représenté toujours sous forme d'enfant, était, selon la manière de voir des Egyptiens, de la plus haute signification ; l'endroit où cet événement avait eu lieu, ou celui qui
(1) Hérod. â, 82.
(3) Geniiii Isag. c. G p. iù, Halma.
(3) Brugsch rd de vuy. p 07. Expl. des luonuni. de TEg. p. 45.
avait conservé un souvenir de cette délivrance, était sacré. Cest ainsi qu*il est dit dans une inscription d*Ombos : « C'est ici le pays et le lieu où la déesse Ape (représentée en hippopotame) est accouchée ; c'est en cet endroit qu'elle . a mis son fils au monde (f). > Pour cette raison il existait souvent à côté des temples principaux un plus petit temple contenant le mammisi ou appartement de la divine accouchée; le petit temple d'Ombos renfermait même un double mammisi où étaient représentées la naissance de Khons-Horus, fils d'Hathor et de Serak-Ra, et celle de Pnevtho, fils de la déesse Tsonenufre et d'Âruéri (2). A Hermonthis, la dernière Cléopâtre avait fait établir le mammisi en souvenir de la naissance de son fils Césarion; la déesse Ritho y est représentée donnant le jour à son fils Harphré. Il y a là des scènes de toutes les périodes de la naissance ; même la Lucine des Egj'ptiens, la déesse Suben est présente.
151. — Parmi les six fêtes générales, on compte la fête des lampes de Sais, célébrée en l'honneur d*Osiris enterré en cette ville dans le temple de Neith. Lors des Pamylies, fêtes de l'anniversaire de la naissance d'Osiris, on portait processionnellement une statue de ce dieu à triple phallus (3). La fête de Busiris était consacrée au souvenir de la mort d'Osiris; on sacrifiait et Ton brûlait un bœuf, tous se frappaient la poitrine, et les Cariens, habitant l'Egypte, se fendaient la peau du front avec un couteau (4). Deux jours après, on célébrait la fête de la découverte et de la résurrection d'Osiris ; une procession se dirigeait vers la mer
(1) Brugsch,re]. de voy. i78.
(2) Charapollion-Figeac, anc. Egyp. 253.
(3) Hérod. 2. 62.
(4)Hérod. 2,6l.Diod.i,85.
ET judaïsme. i99
avec la boite sacrée et un vase d*or, et pendant qu*on remplissait celui-ci d*eau potable, les assistants s'écriaient : «Nous Tavons trouvé, nous félicitons;» puis, au moyen de terre de culture pétrie d*eau, on confectionnait une petite image en forme de croissant qu'on habillait et parait ensuite. On ne sait pas si ce rite, qui signifiait que la terre arrpsée d*eau produisait tout, représentait encore d'autres idées (i). Il paraît qu'il y avait plusieurs fêtes destinées à rappeler aux fidèles la tristesse d'Isis et ses recherches. Selon Plutarque, l'une d'elles durait quatre jours; les prêtres s'y livraient à des cérémonies sombres et exhibaient, comme image de la déesse pleurant son époux mort, une vache dorée couverte d'un voile de byssus. Dans une autre description d'une fête de ce genre il est dit: Isis avec sa tête de chien (Anubis) et les prêtres chauves, pleurent son fils perdu : elle se lamente et cherche, et, quand elle a trouvé son enfant, elle se réjouit, les prêtres se livrent à une joie bruyante, et la tête de chien qui a fait la découverte, en devient fière(2). La crécelle dont on se servait en même temps, le sistrum, était destiné à chasser Typhon ou Séti, qui était déclaré vaincu dès la découverte d'Osiris; et au mois de Payni on cuisait, en signe de cette victoire, des gâteaux ayant la forme d'un âne garrotté.
182. — Hérodote déclare que la fête d'Artémis (Pascht) à Bubastis était la plus importante de toutes. Une foule d'hommes et de femmes — qu'on évaluait quelquefois à 700,000 — descendaient le Nil en barque en faisant un vacarme effroyable avec des crécelles et des flûtes, en chantant et en frappant dans les mains; quand ils passaient devant une ville, les femmes se
(I) Plut. iKid c. 30.
(2)Mimic. Fel.c. 31.
montraient sans vêtements ou adressaient des injures ou des taquineries aux citadines, ensuite on célébrait la fête à Bubastis avec force sacrifices et consommation de vin (i). Les usages en vigueur dans la fête d'Ârès égyptien n'étaient pas moins étranges à Paprémis; rimage du dieu, placée dans une niche de bois, et escortée de mille honynes armés, devait être transportée dans le temple de sa mère ; dans Favant-cour du temple se trouvait une troupe de prêtres armés de bâtons et résolus à défendre l'entrée au dieu arrivant; on en venait aux mains et quelques-uns y perdaient toujours la vie (a), quoique les Egyptiens assurassent le contraire. Le dieu, parait-il, était ici aussi l'époux de sa mère, et l'on raconte qu'il a rencontré la même résistance lorsqu'il a voulu partagé la couche de sa mère.
1S3. — Le plus grand nombre des fêtes et des jours saints avaient trait au grand combat des dieux, auquel avaient pris part Osiris, Horus, Sébek et Set, ainsi que les déesses Isis et Nephthys ; les vicissitudes de cette lutte donnaient à l'année une couleur tantôt sombre tantôt riante, et rendaient les jours en partie heureux, en partie funestes; les dieux fêtaient ces victoires dans le ciel, et les hommes le faisaient sur la terre. C'est ainsi qu'il est dit dans un calendrier sur papyrus: on ne doit pas sortir le 12 du mois de Choïak, parce que, ce jour-là, Osiris s'est transformé dans l'oiseau Wennu; le i4 du mois de Toby, on ne peut écouter des chansons d'amour, parce qu'Isis et Nephthys pleurent Osiris; le 3 Méchir, on ne peut voyager, car Set a entrepris une de ses expéditions hostiles ; le 14 Méchir, Sébek reçut le coup dans la barque des dieux, de là, défense de sortir ce jour-là, et le 29 on ne peut se li-
(l)Hérod. 3,60.
(2) Henni. 2; 19; 63.
vrer à aucune espèce d'occupation, parce que, on pareil jour. Set s'est livré aux plus grandes fureurs. Par contre,le9dumoisdePaophi était un jourtrès-heureux; les dieux se réjouissaient d'avoir frappé leur ennemi (Séti). Un enfant, né ce jour-là, ne pouvait mourir que de vieillesse. Le 7 Méchir et plusieurs autres jours étaient consacrés aux oblations qu'on présentait aux morts. D'autres jours encore rappelaient le souvenir de la tristesse d'Isis et de Nephthys, qui pleuraient leur frère Osiris à Abydos, et des combats de Sébek, de Thoth et d'Horus avec Séti (i).
1S4. — En Egypte, il n'y eut à aucune époque un véritable pontife, qui, comme chef d'un clergé hiérarchiquement organisé, était placé à la tête de tout ce qui concernait la religion. Du reste, le polythéisme ne l'admettait point. Hais, dans les temps anciens, les rois faisaient effectivement partie du clergé et remplissaient des fonctions sacerdotales; les temples étaient en même temps des palais royaux et des forteresses importantes; il est donc possible que, sous beaucoup de rapports, les souverains étaient en même temps pontifes (2). Généralement, il y avait autant de pontifes qu'il existait de temples, car chaque édifice sacré avait son clergé particulier. En règle générale, la dignité sacerdotale était héréditaire dans les familles, sans qu'il y eût cependant une caste de prêtres séparée ; c'est par erreur qu'on a attribué à l'Egypte un système de castes comme celui de4 Indes. La concentration de plusieurs emplois dans une seule personne était très-fréquente ; les prêtres étaient en même temps commandants militaires, gouverneurs provinciaux, juges ou architectes; ils pou-
(t) De Rongé dans la Revue arehéol. 1885, p. 687-691. (2) Leemans, Lettre à Salvoliai, p. U.
valent donc remplir des fonctions laïques. Les familles de prêtres ne formaient nullement une société séparée ; on a vu la fille d*un prêtre se marier avec un guerrier, et l'on sait que Joseph, étranger mais naturalisé dans le pays, épousa la fille du premier prêtre d*On ou Héliopolis. Les fils de guerriers entraient quelquefois dans le sacerdoce, tandis que des fils de prêtres embrassaient la carrière militaire, ou bien, de trois frères, Tun se faisait prêtre, l'autre entrait au service militaire, et le troisième occupait un emploi civil (i).
155. — Le clergé de chaque temple formait donc une corporation divisée en plusieurs ordres; les individus appartenant aux divers degrés ou classes portaient, selon les dénominations grecques, les titres de prophète, de stoliste, d'hiérogrammatès, d'horologue ou d'horoscope, d*hymnode et de pastophore (2). Les plus considérés d'entre eux, les prophètes, étaient parmi les Egyptiens les savants par excellence, aussi Clément, les traite de philosophes et les compare aux plus sages des autres nations. Dans les processions, ils portaient une cruche à eau, parce que l'eau était la matière primitive de toutes choses, ou, selon Plutarque, parce que toute humidité, et le Nil avdnt tout, passait pour être Fémanation d*Osiris (3). Ils étaient chargés de l'administration et de la répartition des revenus du temple, ils veillaient à ce que les dieux fussent convenablement représentés par des images exactes et que les animaux sacrés fussent introduits dans les temples (4) ; ils devaient savoir par cœur les dix livres hiératiques, qui avaient pour objet la législation divine
(i)Amphère,Revaearebéol. 1849, p. 40M16.
(3) Clém. Alex. Strom. 6. p. 633. Porphyr. Abstin. 4, 6. Synes. de provid. p. 65.
(3) VitruT. de Arcbit. lib. 8, praef.
(4) Synes. Encom. caW. p. cO. M ian N. A. 11, 10.
ET judaïsme. 303
et la discipline des prêtres. Les itoliêiei étaient également comptés parmi les prêtres d*un grade élevé; Porphyre (i) dit qu'ils possédaient la vraie philosophie et qu*ils observaient rigoureusement les prescriptions diététiques. Ils étaient principalement chargés d*habiller et de déshabiller les images divines et les bas-reliefs des murs des temples, qu'on avait l'habitude de parer. Ils veillaient à ce que les prêtres changeassent de costume suivant leurs fonctions; dans leurs attributions, ils avaient encore la moschosphragistique, c'est-à-dire ils choisissaient les animaux préalablement examinés et ensuite destinés à être sacrifiés, attachaient des écorces de papyrus à leurs cornes et y apposaient leur sceau (2). Celui qui sacrifiait un animal non muni de l'empreinte de ce sceau était puni de mort. Les êcribes des temples ou prêtres aux . écritures étaient chargés de fonctions plus importantes ; conjointement avec les prophètes, qui seuls leur étaient supérieurs en grade , ils procédaient, par exemple, à la recherche et à l'examen d'Apis; comme eux, ils passaient pour être philosophes; leurs études embrassaient toutes les sciences hiéroglyphiques, la cosmographie et la géographie, l'astronomie et l'histoire naturelle du Nil; ils connaissaient les traditions sacrées et les motifs des cérémonies religieuses, et il parait qu'on n'en exigeait pas des talents ordinaires, puisque Pancrate, le scribe, eut besoin de 23 années d'études pour se familiariser avec l'érudition égyptienne. Dans les processions, ils avaient la tête ornée de'plumes et portaient dans la main un rouleau de papyrus et des instruments d'écriture (5). C'est à eux
(1) D6ab8Uii.4,6; 8.
(2) Porphyr. deabst. 4, 7,
(5) Cléro. Alex. Strom. 6, p. 633. iCIian. N. A 11, 10. Liicinii. Ptiilopseud 31.
que s'adressaient les nombreux Grecs qui désiraient se familiariser avec les traditions et les sciences égyptiennes (i). Parmi les prêtres intelligents il faut compter encore les horoêcopes ou horologues, qui s*occupaient particulièrement d'astrologie ; dans les processions, ils étaient parés du rameau de palmier et de Thorloge, symboles astrologiques (2).
156. — Les pa$êopkore$ ou colcbytes sont plus souvent mentionnés que ces derniers ; dans les processions, ils portaient les petits temples ou cassettes de bois renfermant une image divine ; seuls ils exerçaient Tart de guérir appartenant exclusivement aux prêtres, mais ils devaient rigoureusement s*en tenir à la lettre des livres hermétiques. Les chanteurs enfin devaient posséder deux des livres hermétiques, dont Tun renfermait les hymnes des dieux et l'autre des préceptes applicables à la vie d'un roi. Il faut y ajouter encore les classes inférieures des camastes, des gardiens des temples et des trésors sacrés ; ils étaient partiellement ou totalement dispensés de la manière de vivre sévère et des abstinences, imposées aux prêtres des classes élevées.
157. — Les prêtres devaient conformer leur vie à des prescriptions et à des défenses innombrables, dont la violation la plus insignifiante entraînait la dégradation et la destitution (3). En dehors des solennités religieuses ils se montraient peu en public ; ils cachaient constamment leurs mains sous leur habit composé d'une robe de toile blanche ; toujours chauves, ils se rasaient le corps entier de trois en trois jours, surtout la barbe et les sourcils ; ils se lavaient avec de l'eau froide deux fois le jour et autant de fois la nuit, et se préparaient
(1) Jamblicb. de myst. i. 1.
(2) HorapoU. 1, 43 ; 49. Porph. Abst. 4, 6. (5) Porphyr. Abst. 4, 5 ; 6.
aux plus importants actes religieux par une abstinence de sept, et quelquefois de quarante deux jours (i). Une foule de mets leur étaient interdits ; les fèves passaient pour tellement impures qu'ils ne pouvaient pas même les regarder, à plus forte raison il leur était défendu de s'en nourrir. Manger du froment et de l'orge, ou en faire du pain, c'était un grand crime pour eux comme pour tout autre Egyptien ; un prêtre ne pouvait même se nourrir de poisson. Toutes ces défenses avaient des motifs religieux ; le prêtre devait s'abstenir de manger des ognons, parce que ces fruits venaient le mieux à Tépoque delà lune décroissante; la défense de se nourrir de poisson se rattachait au mythe d'Osiris et de Typhon (2). Il était défendu de manger de la chair de porc, excepté à l'occasion d'un seul festin de sacrifice, parce que cet animal ne s'approchait de la truie qu'à la lune décroissante et était un être impur. En temps de carême, ils s'abstenaient de faire usage de sel et de vin, et pour toute viande ils ne mangeaient que celle d'oiseaux très-tendres. En général, le service des prêtres était tellement pénible qu'un Grec prétendit qu'il fallait plus que des forces ordinaires pour s'en acquitter (3).
188. — Les prêtres étaient soumis à la circoncision comme tous les Egyptiens (4) ; quant au mariage, ils durent se contenter d'une seule femme, tandis que la polygamie était permise à tout le monde (5). L'idée de la pureté physique, exigée pour le service des dieux, était plus développée en Egypte que partout ailleurs ; les prêtres ne pouvaient porter sur le corps que des
(J) Hérod. % 35. Porphyr. Abst. 4, 7.
(2) Plut. Isid. c. 7.
(3) Porph. l.c. 419.
(4) Hérod. 2, 37 ; 104. Diod. 1,28 ; S>5.
(5) Diod. 1 , 80.
étoffes de toile, de byssus ou de coton, et ils ne pouvaient coucher que sur des feuilles de palmier. Aussi n'était-il permis qu*à eux seuls d'entrer dans l'adytum ou sanctuaire, temple réel où se trouvaient les images divines ; le vulgaire pénétrait jusque dans les avantcours, mais un rideau ou un grillage Fempéchait de rien voir; les porchers étaient impitoyablement exclus (i). En général, chez les Egyptiens, tous les étrangers passaient pour impurs, parce qu'ils faisaient et mangeaient beaucoup de choses regardées comme des horreurs ; aucun Egyptien n'aurait embrassé un Grec, bu dans la même coupe que lui, ou fait usage d'un couteau dont celui-ci s'était servi.
159. — Les Grecs trouvèrent fort étrange que les Egyptiens, avant le temps des Lagides, n'eussent point de prétresses, et ils regardèrent cette circonstance comme une des particularités qui distinguent les habitants du pays du Nil de tous les autres peuples; cependant il y avait des hiérodules, jeunes filles consacrées à Âmmon, lesquelles, avant leur mariage, se prostituaient à plusieurs hommes de leur choix. C'est Strabon, témoin oculaire, qui nous raconte ce fait en ajoutant ce trait singulier, que, pour une telle hiérodule, on ordonnait le deuil avant son mariage (2). Hérodote (3) prétend que, de même que dans le sanctuaire de Bel à Babylone, une femme passait la nuit dans le temple d'Âmmon de Thèbes, mais il a soin d'ajouter, comme un fait particulier, qu'il ne se passait rien d'impudique dans les temples. Le collège des prêtres du Nil se composait d'eunuques, probablement parce qu'on exigeait
(t)Porph.Abst. 4,6;8.
(!2)Stnib.p. 816.
(3> Hérod. i, 181.
ET judaïsme. 307
une abstinence continuelle et qu*on ne pouvait compter sur une abstinenne volontaire (i).
160. — Le choix et Texamen des animaux destinés à être immolés était une affaire très-diiiicile. On visitait ranimai avec la plus grande minutie, on le plaçait debout, puis le couchait sur le dos, et ensuite on tirait sa langue hors de la bouche; si Ton découvrait sur le bœuf un seul poil noir, il était impur et impropre au sacrifice; les sphragistes devaient procéder à cet examen d'après des règles d'une science particulière exposée dans des écrits hermétiques. Le sceau dont on marquait les victimes représentait un homme agenouillé, attaché à un pieu et ayant les mains liées sur le dos ; un couteau lui perçait la gorge {i). Ceci prouve à l'évidence que les anciens sacrifices humains ont été remplacés par les sacrifices d'animaux ; et en effet, Hanéthon (3) rapporte que jadis, à Héliopolis, on sacrifiait tous les jours trois hommes à Héra (Sate), que le roi Âmosis avait aboli cettecoutume en remplaçant les hommes par des images de cire (plus tard probablement abandonnées pour des animaux) ; ensuite, que dans la ville d'IIithyia on avait brûlé, en l'honneur de la déesse de cette localité, des hommes « typhoniques, » c'est-à-dire des hommes aux cheveux roux, dont on avait répandu les cendres dans l'air (4). Cet usage, ainsi que le sacrifice d'homme qu'on accomplissait sur la tombe d'Osiris et dont Diodore fait mention, étaient probablement abolis depuis longtemps ; cependant Sextus parle d'un sacrifice d'homme offert à Kronos (Sëbck) comme s'il avait été en usage de son temps encore (5).
(1) Eufteb. vit. Const. 4. 28. Grég. Naz. Or. 4, p. 128. UrmOlm Nemes. v»277. Cf. ËusUth. p. 1835.
(2) Wilkinson, Sec. Ser. ii, 352. — (3) Ap. Porphyr. Abst. i, 55.
(4) Ap. Plut. Iftid. c. 73.
(5) Sext. Emp. Pyrrh. 3, 221, p. 173. Dekk.
i6i. — Hérodote fait le tableau d*un sacrifice annuel d*un bœuf en Thonneur d'Isis : on détachait les membres de ranimai et on en brûlait le ventre après l'avoir rempli de pain, de miel, de corintbes, de figues et d'encens (i) ; les morceaux détachés étaient consommés au festin. Cet acte était un symbole se rapportant à la mort d*Osiris et à la dispersion de ses membres; le dieu lui-même représentait la force naturelle générative qui, pour donner la vie, doit être soumise au procédé de la mort et delà division ; le corps dubœuf d'Osiris était donc rempli des plus fins produits de la nature, et l'acte lui-même était accompagné de gestes de deuil ; les assistants se frappaient et se blessaient. Une fois par an, on sacrifiait à Osiris et à Isis un porc, animal que l'Egyptien regardait avec horreur, qu'il ne touchait pas et dont il mangeait encore moins ; mais comme par le fait du sacrifice, l'animal devenait sacré à la divinité et que l'idée de la communion exigeait qu'on en mangeât, on servait de la viande de porc au festin, mais dans ce c^as seulement. Un troisième sacrifice, mentionné par Hérodote, démontre le rapport intime qu'on croyait exister entre la divinité et l'animal qui lui était sacré : à Thèbes, où il était défendu de tuer des béliers, on en sacrifiait un tous les ans lors de la fête d'Ammon à la tête de bélier ; on écorchait l'animal, dont la peau servait de vêtement à l'image du dieu. Les assistants se frappaient eux-mêmes, et ensevelissaient ensuite le bélier dans un cercueil sacré (2). L'absence de festin, le deuil, l'enterrement, Thabillement du dieu avec la peau — tout cela prouve que le bélier était l'organe sacré, la demeure de la divinité, et qu'il était à Ammonce que le bœuf Apis était à Phtbah.
(I) Hérod. 2, 47.
(2; Hérod. 2, 42.
Les victimes ordinaires n'étaient cependant pas prises parmi les bétes sacrées, mais parmi les espèces ty phoniques ; on offrait donc aux dieux la vie d'un être qui leur était hostile, par exemple, celle d'un bœuf roux ; on en coupait la tête et on la chargeait de malédictions, en souhaitant que le malheur, menaçant le sacrifiant ou le pays tout entier, frappât cette tête, qu'on vendait ensuite à des étrangers ou qu'on jetait dans le fleuve (i), 162. — En dehors des sacrifices d'animaux, on offrait aux dieux des présents composés de vivres et d'encens. Aux temps des anciens rois, ces oblations et-ces présents étaient extrêmement riches et variés; quelques rois même cherchèrent à dépasser leurs prédécesseurs en magnificence. Le roi Thotmès III fit inscrire dans ses annales qu'il avait donné à son père Ammon-Ra 878 portiers mâles et femelles (probablement des esclaves nègres), puis quatre vaches pour lui fournir le lait qu'on servait au dieu tous les jours, vers le coucher du soleil^ dans des vases d*or ; il énumère combien il a fourni d*oies, de pain, d'encens, de vin et de fruits pour les oblations quotidiennes ; qu'il a assigné au dieu trois villes dont il destine les revenus â couvrir les frais de sa nourriture journalière. Plus loin, il dit qu'il a décrété pour chacun des quatre obélisques, qu'il a fait construire en l'honneur de son père Ammon, une oblation de 28 pains et d'une mesure d'eau. Cette longue liste de sacrifices ou de présents mentionne en outre des étoffes de toile, de l'or, de l'argent, des champs entiers, des prairies et des viviers (2). Les prêtres, sans aucun doute, s'emparaient des vivres qu'on servait tous les jours au dieu ; sur des monuments funèbres de prêtres, il est dit souvent qu'ils
(1) Hérod. 2, 39. Plat. Isid. c. 31.
(2) Bircb, Arcbaeologia, uxv, 130-1!M.
avaient pris les gâteaux placés sur la table des dieux. Mais le roi affirme qu*il a ajouté ses dons à ceux qui étaient institués déjà antérieurement, et que Tentretien des temples doit être couvert par les revenus de l'Etat. Cependant, ces riches présents n'étaient réellerent regardés que comme un échange; les annales contiennent, à côté de la précédente énumération, une affirmation faite par le dieu qu'à titre de service de retour, il accorderait au roi de nouveaux pays, et celui-ci, pour sa part, promet de doubler les .dons, au cas qu'il reviendrait heureusement d'une nouvelle expédition militaire.
165. — Un caractère et une pensée, sonibres et mélancolique, prédominaient en général dans la religion égyptienne; on remarque comme une particularité que les Egyptiens, lors des sacrifices, plaignaient la victime et se frappaient eux-mêmes quand elle était morte (i). Les dieux égyptiens, dit Apulée, se réjouissent des lamentations, les dieux grecs aiment la danse, les divinités barbares préfèrent le bruit des tambours et des fifres (2). Ils offrent également aux dieux, dit un autre Grec, des larmes et des honneurs (s). Dans leurs festins, ils passaient de main en main un petit modèle de momie, afin de rappeler aux convives la certitude de la mort et l'incertitude de la vie. L'unique chant national était une complainte de Maneros sur la mort d'Osiris. Par contre, l'Egyptien se dédommageait par l'idée orgueilleuse, qu'il faisait partie d'un peuple privilégié qui seul était pur et qui seul adorait les dieux de la bonne manière. Les anciens rois déjà regardaient tous leurs ennemis comme des impies : « châtier les
(I) Lttcian. de sacrif. c. 14.
(^) DedeoLocr. 685.
(3) Max. Tyr. Diss. 8, p. 85, Markland.
nations » était leur formule favorite (i). Toute FEgypte était une terre sacrée, image du ciel (2), divisée en 36 nomes correspondant aux 36 astres du ciel ; et, comme ceux-ci protégeaient le ciel et contemplaient la vie et les actions des hommes, chacun de ces nomes avait un animal sacré pour dieu tutélaire terrestre (3). C'était un péché pour un Egyptien que de quitter sa patrie et de se rendre au milieu d'hommes impurs qui adoraient les dieux d'une manière absurde (4). Il n'y avait donc aucun moyen de se soustraire au joug des obligations et des abstinences religieuses, joug qui assurément, dans aucun autre pays civilisé, ne pesait sur l'individu aussi lourdement qu'en Egypte. Lorsque les habitants de Maréa et d'Âpis, fixés en Egypte sur les confins de la Lybie, étaient mécontents de cette religion onéreuse (5) et désiraient manger de la viande de vache, ils demandèrent la permission à l'oracle d'Ammon de manger de tout, puisqu'ils n'étaient pas des véritables Egyptiens ; mais ils essuyèrent un refus. Les soins à donner dans les maisons aux animaux divins et leur vénération dans les familles étaient certainement ce qu'il y avait de plus onéreux; ces fonctions n'étaient pas remplies par le père de famille, mais elles étaient confiées à des gardiens particuliers, tant mâles que femelles, qu'on reconnaissait de loin à certains signes, et auxquels il fallait témoigner le plus profond respect (6). La mort d'un animal sacré était un malheur pour toute la famille. D'un autre côté, TEgyptien se sentait amplement dédommagé de tous ces fardeaux
(1) De Bougé, Rev. arch. 1953, p. 680.
(2) Porphyre (Abst. 2, 5.) appelle l'Egypte 'n^mr*m x^^n»
(3) Brugscb, Joum. delà Soc. Orient. d'AUem. ix, 513. (4)Porph. Abst, 4, 8.
(a) Ax^ùftifùi rj ^t^i rèt <p« 3pi!r0-»f/if , dit Hérodote, 2, 18.
(6;Diod. 1,84.
par cette idée réjouissante, qu'il possédait sans cesse^ dans sa maison, le dieu qui protégeait sa famille et rendait des oracles ; il s*çstimait heureux d'avoir cette divinité sous ses yeux et d'en pouvoir connaître la volonté.
164. — La vue des cérémonies religieuses en Egypte faisait une impression particulière sur les étrangers. Le plus grand nombre abordait le pays des merveilles avec une haute attente ; les Grecs surtout se faisaient une idée extraordinaire -de la sagesse des prêtres qui, « connaissant toutes les choses divines, » passaient pour les c pères des disciplines philosophiques (i), » et chez lesquels Thaïes, Pythagore, Phérécyde, Anaxagores, Platon et tant d'autres avaient cherché et trouvé la science. Et alors ils voyaient les processions pompeuses ob les prêtres se masquaient eux-mêmes pour représenter les dieux aux têtes d'animaux (2) ; ils voyaient les promenades qu'on faisait faire aux images divines sur l'eau ; ils trouvaient qu'à Péluse on vénérait le pet comme une divinité (s), qu'on adorait un homme vivant à Ânabis (4) ; ils voyaient de magnifiques temples entourés d'avant-cours, de portiques et de bois, et n'apercevaient dans l'intérieur aucun autre objet d'adoration qu'un bœuf, un bouc ou un crocodile (5) ; s'ils étaient admis aux mystères de ce pays, ils découvraient pour unique objet de ce cuite que la fable d'Isis cherchant et trouvant le membre viril d'Osiris (e). Tout le
(1) Macrob. Sat. 1, U, 3. In somii. Scip. t, 19, â.
(2) Apul. Métam. p. 775 Hérod. 2, 122^
(3) Orig. adv. Gels. 5, 5 Hiérou. comm in Jésai. 13, 46. Cf. Uiss. sur le Dieu Pet divinisé par les Egyptiens, dans les Mémoires de litt- et d*hist. par Des Molets, i, 48.
(4) Porph apudEus. Priep. évg. p. 94, 117.
(5) Ceisus ap. Orig. l c. 3, 4, 2.
(6)Hippolyt. Pbilos.p.iOl.
ET judaïsme. 313
culte des animaux leur semblait être une absurdité, qui, cependant, était contagieuse; on aurait dit qu'avec Tair du pays ils en respiraient aussi la superstition, car peu de temps après les moqueurs étaient souvent transformés en dévots adorateurs. Quand les étrangers viennent pour la première fois en Egypte, dit Philon, ils ne peuvent réprimer des éclats de rire en voyant les bétes divines, jusqu'à ce qu'ils partagent la super-* stition commune (i). Un poète comique grec fait décrire par son héros, d'une manière amusante, ce que la religion égyptienne renferme de repoussant : « Je ne puis, 9 lui fait-il dire, c être votre compagnon d'armes, car nos mœurs et nos lois diffèrent trop; tu adores un bœuf, moi, je le sacrifie aux dieux; tu considères l'anguille comme un dieu puissant, tandis que pour nous elle constitue la meilleure friandise ; tu ne manges pas de viande de porc, mais moi, je l'aime tout particulièrement. Tu adores le chien, tandis que je le bats quand je le surprends mangeant un mets cuit. Chez nous, la loi veut que le prêtre n'ait point de défaut corporel : chez vous, il doit être châtré. Quand tu vois un chat malade, tu pleures, mais moi, je le mets gaîment à mort et je m'empare de sa peau. Chez vous, le muset est un être puissant, chez nous, il ne vaut absolument rien (2). »
465. — Apollonius de Tyane, le néopythagoricien, blâme la religion égyptienne avec un ton plus sévère : qu'est-ce qui peut avoir porté les Egyptiens à présenter les dieux aux hommes sous des formes, à peu d'exceptions près, si étranges et si ridicules? peu d'images sont faites sagement et comme il convient à des dieux ; dans
(1) nftf Tct iyx^f*^* TV^ôv Têtiç itttul*tt ufoiKiç-turBai- Pbil. de
decem orac, opp. éd. Mangus, 11, 194.
(^ Anaiandrid. ap. Meineke, Fragm- Corn. Graec m, 181.
les autres temples on honore évidemment des animaux privés de raison et méprisables, au lieu d'adorer des dieux, et il semble qu'on persiffle la divinité plutôt qu'on ne la vénère. Il ne faut pas objecter ici la sagesse égyptienne, comme si les dieux, représentés par des symboles et par des allégories sous la forme d'animaux, étaient d'autant plus vénérables ; qu'y a-t-il donc d'im-^ posant dans un milan, un ibis ou un bouc? les Egyptiens enlèvent aux dieux le pouvoir de paraître beaux et d'être représentés de même (i).
166. — Il est inconstestable que les prêtres égyptiens, appelés c la race la plus savante de toutes » par le prudent Théopbraste (2) lui-même, possédaient ce que n'avaient pas les Grecs : une théologie traditionnelle. Celle-ci était l'objet des dix premiers de leurs 42 livres sacrés; mais leurs dogmes étaient secrets. € Mystérieux et peu communicatifs, » dit Strabon, c ils se laissaient décider, à la longue et à force d'attention et de politesse, à révéler quelques-uns de leurs préceptes (astronomiques) , mais néanmoins ils en cachaient la plus grande partie (3) ; » et il ajoute que l'année complète des Egyptiens était même pendant longtemps restée inconnue aux Grecs . Raison de plus qu'un étranger ne pouvait songer à obtenir d'eux des communications concernant leurs dogmes religieux; car celui qui ne voulait pas se soumettre à la circoncision ne pouvait rien savoir d'eux ; il ne pouvait pas même apprendre l'écriture sacerdotale des hiérogly* phes (4), On ne connaît qu'un seul Grec, Pythagore, qui, pour obtenir l'accès à leur doctrine mystérieuse,
(1) Pbilostr. vit ApolK 6, i9.
(2) Ap. Porph.Abst.2,5.
(3; Strab. 17, p. 806.
(4) Orig Comm. io ep. ad. Rom. 0pp. iv, 495.
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se soit prêté à cette opération (i). Sous les Lagides et sous les Romains, ce système de mystère ne pouvait plus être maintenu avec la même rigueur ; et quand le prêtre Manéthon, outre son ouvrage chronologique, eut écrit un livre sur plusieurs divinités égyptiennes, rhiérogrammatès Chérémon, qui professait la philosophie stoïcienne, publia, vers le temps des premiers empereurs romains, un travail sur les hiéroglyphes, rhistoire et la religion de sa patrie ; quelques siècles plus tard, vers Tépoque de la décadence du paganisme, le néoplatonicien Jamblique, ou un autre contemporain de la même école, composa son ouvrage sur les mystères égyptiens. Cependant Hécatée d'Abdère, qui vivait du temps du premier Ptolemée, profitant des écrits de Manéthon, avait déjà publié un livre sur la philosophie des Egyptiens.
167. — Or, il arrive que ces auteurs rapportent des choses contradictoires sur la théologie égyptienne, et la divisent en deux systèmes. Les uns sont matérialistes, les autres pneumatistes ou idéalistes, d'où l'on peut déjà conclure que la tradition égyptienne se prétait aux deux appréciations, c'est-à-dire qu'au-delà du culte du soleil elle ne contenait pas de doctrine positive concernant la nature spirituelle de la divinité. Hécatée, Manéthon et Chérémon sont d'accord sur ce point qu'il n'y a point d'élément spirituel dans la doctrine égyptienne, qu'il n'y a qu'une Hulè primitive d'où provinrent les quatre éléments , qui se séparèrent ensuite et formèrent les êtres vivants ; qu'Isis et Osiris sont le soleil et la lune, qu'il n'y a point d'autres dieux que les corps célestes, que cependant Jupiter. (Ammon) est le pneuma (l'âme du monde prise matériellement) pénétrant toutes choses.
(I) Porph. vit. Pyth. Théodoret. Therap. t. p. 467.
Ils déclarent que le soleil est le créateur, dit Porphyre puisant dans Chérémon, et rattachent les fables d'Osiris et d*Isis, ainsi que tous les mythes hiératiques, en partie aux astres, à leur apparition et à leurs mouvements, en partie à la croissance et à la décroissance de la lune, ou au cours du soleil et au Nil, jamais, au contraire, à des êtres vivants et incorporels (i). En conséquence, la plupart croyaient à un destin émanant du mouvement des astres et réglant les choses humaines; dans les temples et dans les statues, ils n'adoraient donc que des êtres capables d'influer sur ce destin.
168. — L'auteur de l'ouvrage sur les mystères égyptiens, soit Jamblique, soit un contemporain de la même école, reconnaît, pour sa part, qu'il n'y a point d'unité de doctrine chez les prêtres égyptiens tant de l'antiquité que du temps d'alors ; il ne donne donc sa théorie que comme la doctrine d'une seule école (2).. Ghérémon, dit-il, et tous les autres qui se sont occupés des principes cosmiques, n'énumèrent que les principes les plus communs (3), aussi, le plus souvent, n'a-i-on parlé au peuple que de l'univers visible et corporel, précisément parce que le peuple est incapable de s'élever jusqu'aux théories du monde intelligible; mais la vérité est, prétend-il, que les prêtres enseignaient l'existence, au-dessus de ce monde, d'un être primitif et suprême, simple, indivisible et immuable, une monade (unité), qui se reconnaissait elle-même, qui se suffisait parfaitement et qu'il fallait adorer en silence. Cette monade est, selon lui, l'image primitive du deuxième dieu, qui est unité sortie de l'unité ou la pre-
(I) Porpb. ap. Euseb. P. E. 3, 4» p. 92. cf. p. il8. (:2)Jan]bl. 8, l,p.l57.
(3) Ibid. 8, 4, p. 160.
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ratère essence; ce deuxième dieu, Kneph, est son propre père, car, par un mouvement spontané, il est sorti du sein incommensurable du premier être primitif unique et renfermé en lui-même. C'est sous lui, seulement qu*est placé le dieu créateur, Ammon procréateur, qui s'appelle Osiris quand il est le créateur artistique Phthah, ou le bienfaiteur, ou bien l'auteur des sensations agréables, et qui porte encore d'autres noms suivant les effets qu'il produit (i). Si les matérialistes confondaient l'âme du monde avec le soleil, par contre cet astre était, pour les idéalistes, l'être le plus puissant formé de la matière par le créateur servant sous ses ordres et possédant le pouvoir suprême sur tous les éléments et sur leurs forces.
169. — Les prêtres égyptiens avaient l'habitude de menacer non-seulement les animaux sacrés, njais encore les autres dieux, et Porphyre, puisant dans le livre de Chérémon, nous communique ces moyens d'intimidation; on menaçait d'ébranler le ciel, ou de trahir le mystère d'Isis ou de révéler le secret d'Abydos (il y avait là un tombeau d'Osiris), d'arrêter le vaisseau du soleil dans sa course (2) ou de jeter les membres d'Osiris aux pieds de Typhon (5). Le défenseur des Elgyptiens réplique que les menaces des prêtres causaient certainement de la terreur, puisque la conservation du repos du monde dépendait du secret absolu des mystères dlsis et de ce qui était caché à Abydos ; que la révélation de l'être ineffable des dieux mettrait le salut de l'univers en danger; mais que si les prêtres Egyptiens, contrairement à l'habitude des
(1)Jamb. 8.5, p. i59.
(!2) T^f fiafif TTfiiru. La réplique de Jamblique 6, 7, p. 149, prouve quMl s*agit de la barque fabuleuse du soleil. (3) Porph. ep ad Aneb.
PAGANISME, ETC. T. Il, 14
Chaldéens se servaient de semblables menaces, ils con« fondaient évidemment les choses divines et démoniques, et qu'ils ne voulaient qu*effrayer les démons appartenant à la terre et les plier à leur volonté. Il est vrai que c*est là une idée néo-platonique que Jamblique atr tribue gratuitement aux Egyptiens ; la doctrine des prêtres ne disait rien de pareils moyens.
170. — Le défenseur de la religion égyptienne justifie même le culte itbyphallique et les propos obscènes qu*on se permettait lors de la fête d*Osiris. La promenade du membre viril, dit-il, a une signification symbolique se rapportant à la force générative de la nature qui se réveille au printemps ; les propos lubriques sont lesymbolede la matière nue et difformequi doit encore être ornée. Du reste cette excitation des instincts physiques est bonne parce qu'il faut leur accorder une certaine licence pour qu'ils se tiennent en repos plus tard (t). Il résulte au moins de ces palliatifs que les prêtres égyptiens de cette époque n'avaient en tous cas rien de mieux à alléguer en faveur de leurs usages ; et Ton peut conclure de l'harmonie qui règne entre les idées exprimées dans ce livre et celles qui sont contenues dans l'écrit hermétique < Asclépios » que l'auteur, malgré la couleur néo-platonique qui se manifeste en quelques points, ne rapporte au fait, que les vues et les traditions d'une seule école de prêtres. Cetouvrage doit être beaucoup plus ancien que celui de Jamblique, puisque Lactance en a déjà tiré profit.
174. — En attendant, il paraît que la doctrine matérialiste de la mythologie égyptienne continua de rallier des partisans ; car plus tard Damascius (au VI* siècle) soutient encore que des Egyptiens philo* spphes de son époque, avaient découvert dans les tra-*
(I) Jambl. 1. tl,p. 21,22.
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ditions nationales ce fait longtemps caché que, suivant cette doctrine, les ténèbres impénétrables (Hulè du chaos) étaient le premier principe de toute chose (i).