‹ Paganisme et JudaïsmeChapitre 12 sur 35 · I. — RAPPORT DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA LITTERATURE AVEC LA RELIGION · texte numérisé non relu

I. — RAPPORT DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA LITTERATURE AVEC LA RELIGION

1. — PHILOSOPHIE A ROME : LUCRECE, CICERON. — ECOLE STOiCO-ROMAINE : SENEQUE, EPICTETE. — ECOLE PLATONICO- PYTHAGORICIENNE : PLUTARQLE.

1. — Quand la philosophie Grecque penetra dans le Latium, les hommes d'Etat de Rome la regarderent comme un element etranger d'une portee incoramensurable, dangereux pour la religion et le Systeme Romain. Mais, et on ne tarda pas ä s'en apercevoir, toute tentative pour en arreter la propagation, fut inutile: le zele impetueux de Porcius Caton qui fit chasser de Rome les philosophes Grecs, fut ridiculise comme une mesquinerie. Seipion l'Africain et Lelius son ami vivaient famili^rement avec Panetius et Dio gene de Rabylone, deux maitres fameux parmi les Sto'iciens. Cette ecole prit donc racine ä Rome; mais aux

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derniers jours de la Republique, les esprits, obeissant ä unc tendance sensualiste alors generale, adopterent les theories d'Epicure, de preference ä toute autre. Ciceron aftlrma cependant qu'il n'y avait pas d'Epicurien declare: un tel aveu, dit-il, aurait, meme dans le Senat, couvert de honte celui qui l'eüt ose faire (i). Vers cette epoque, Philon de Larisse et Antiochus fonderent ä Rome la nouvelle Aeademie.

2. — La premiere produetion philosophique un peu importante fut le poeme didactique, oü Lucrece glorifie la doctrine d'Epicure. Cet homme degoüte de la vie ä quarante-quatre ans, mit fin a ses jours. II n'eut qu'un seul but, celui de detruire, ä l'exemple de son maitre, du grand bienfaiteur de l'humanite, les prejuges religieux et de delivrer les esprits de la chaine d'epouvantements dontles cultesraccablent. Sansscrupule comme sans vergogne, il livra au mepris public les croyances populaires, comme indignes et des dieux et des hommes. La veritable heroine de ses chants, c'est la nature, qu'il personnifie comme une puissange creatrice et dominant tout, et pour la liberte de laquelle il combat le prejuge de l'autorite des dieux. L'homme, au contraire, est depourvu de liberte: notre volonte dependdes ideesde l'äme, qui sont determinees fatalement par les impressions que les sens rcQoivent du dehors (2). L'äme qui est un compose dechaleur, d'air, ■ de souftle et d'un quatrieme element plus subtil, qui est le siege de la Sensation, se dissout, quand l'enveloppe corporelle se brise: immortalite est donc une chimere. Que Lucrece tolere et recommande les satisfactions qu'on va chercher chez la Venus Vulgivaga, pour amortir l'aiguillon des convoitises sensuelles ne

(1) De. Fin. 2, 22.

(2) Lucret. 4, 887. srj.

doit pas nous etonner, Ces aberrations trop communes dans ce temps-lä, souillaient d'autres ecoles quo la sienne.

3. — De tous les Romains qui cultiverent la Philosophie, aucun n'exer^a autant d'influence que Marcus Tullius Ciceron, quicependant n'apporta point äl'etude de la Philosophie la prolbndeur et l'aptitude speculative des grands penseurs de la Grece, qui meme etait bien loin de regarder ces recherches comme le but supreme de son existence. Avant dans sa jeunesse entendu Phedre, l'Epicurien, il suivit ä Athenes les lefons de Philon de Larisse et d'Antiochus, appartenant tous deux ä l'Academie. Plus tard, il appela et garda pres de lui le Sto'icien Diodote, et regut l'instruction philosophique de Posidonius de Rhodeset d'Antiochus d'Ascalon. La philosophie n'occupait que ses loisirs; Sans pretendre au titre de penscur original, il voulut donner aux conclusions des systemes grecs une forme plus attrayante, plus intelligible qui les mettrait ä la portee de ses concitoyens. Comme ceux-ci, il se gardait bien de croire que la Religion put conduire ä la moralite et a la vertu ; la philosophie seule pouvait, Selon lui, arrcter la decadence: rien, si ce n'est eile, ne mene ä la vertu (i). Ciceron possedait, au plus haut degre, le talentde s'assimiler les idees d'autrui, pourvu qu'elles n'appartinssent pas aux spheres elevees de la speculation ; lälesouffle luimanquait. Siparson esprit mobile, sa riebe imagination,il developpa les idees qu'il trouva chez les Grecs, sa sagacite fut frequemment en defaut. Que ce fut avec ou sans premeditation, il est certain qu'il ota ä plus d'un philosophe grec le cachet qui le distinguait, et effafa de leurs oeuvres maint trait saillantet caractöristique. Parti d'un eclectismeämoitie

(l)Deoffic. 2, 2. DeFin. 1, 4.

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sceptique, il etait porte vers la Nouvelle-Academie : en morale, il se rapprochait du Portique. Mais aucune theorie ne lui plut exclusivement : dans toutes il y avait, ä ses yeux, un defaut ou une lacune quelconque; aussi se plaisait-il ä exposer sous forme de dialogue le pour et le conlre des differents systemes, sans se prononcer en faveur de Tun ou de l'autre. Car, disait-il, Dil ne peut jamais, meme dans les plus importantes questions, obtenir plus qu'une probabilite; la veritable science est refusee ä l'homme : le vrai est toujours melangede quelque chose defaux; Tun et l'autre se ressemblent si bien, que l'esprit se trouve dans l'impossibilite de formuler un jugement (i). Quand ses contemporains s'asservissaient completement ä l'une ou ä l'autre ecole, lui professait une grande independance: il la poussa jusqu'ä pouvoir dire qu'en philosophie, ilvivait le jour le jour — et exprimait ce qui se presentait äsonesprit avec le caractere de la probabilite (2).

4. — Ciceron donna la preference ä la philosophie de Socrate, parce qu'en mettant de cöte les speculations physiques, eile visait surtout ä une morale pratique. En meme temps il reconnaissait que les dieux et les hommes trouvent le bonheur dans la science et dans la connaissance de la nature (3), La science cependant ne fut jamais pour lui qu'accessoire, qu'un moyen ; le but etait l'activite. Confirme dans sa tendance sceptique par lescontradictions des ecoles philosophiques, ilrenonga k la certitude et crut trouver dans la probabilite, un motif süffisant pour sa conduite pratique.

5. — Mais dans la recherche des grands problemes dont il s'occupait de preference, il ne tarda pas ä sen-

(2) Tiisc. o, 11. Deoffic. !, 2.

(5) Hortens. ap. August, de Trin. \'i, 9.

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tir le vice de cette doctrine de la probabilite, et voulut la completer par la theorie des idees innees. Les germes de la moralite, disait-il, la semence des vertus, les premieres notions du droit, l'idee de la divinite et de rimmortalite sont en nous et se developpent necessaircment dans notre esprit, en deliors de toute experience (i). Notre äme vient de Dieu et par consequent nous savons, et tous les peuples meme les plus sauvages savent avec nous, qu'il y a un Dieu. Quant a sa nature, les hommes professent les opinions les plus contradictoires {'■2), et sur ce point on ne saurait rien dire de certain (3). Si i'on se representeDieu comme « un esprit übre, distinct de tout ce qui est perissable, connaissant et mouvant tout et doue d'une force motrice eternelle(4), » cet esprit est necessairement pour lui quel- (jue chose de materiel, feu, air ou ether, le cinquieme element d'Aristote (5). Ailleurs il parait assez dispose a regarder Dieu comme la sphere supreme de Tunivers, enibrassant et dominant tout le reste (g).

G. — En parlant de l'existence et de la nature de l'Etre Supreme, Ciceron dit indifferemment « Dieu » et «dieux. » Cette derniere expression se trouve meme le plus frequemment sous sa plume, comme cadrant mieux avec les idees generalement regues et le culte officiel. 11 sent la nccessite d'un Dieu supreme et moderateur du monde, mais evite de se prononcer nettement sur les dieux de la foule. Dans son ouvrage sur les Lois, oü il ne parle pas une seule fois d'un Dieu supreme, il recommande de venerer trois series de

(i) Tusc. 3, 1. Fin. 5, 21. Legg. 1, 8. Tusc. 1, 16. (-2)Tusc. 1, 15. Legg. 1,8.

(4) Tusc. 1,27.

(5) Ibid. 1, 26.

(6) De Rep. 6, 17.

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dieux, les heros et demi-dieux, les vertus personnifiees et ceux qu'on a toujours regardes comme des habitants du Ciel (i). Meme dans les dieux du premier rang, il ne voyait que des hommes divinises (2); cela ne l'enipeclie cependant pas 'den justifier le culte et il trouve tout naturel de regarder comme dieux les hommes sortis delavie: « saclie que tu es un dieu, » lui avait dit dans un songe l'immortel Scipion (0). II admettaitune Providence divine, sans pouvoir dire commeni et jusqu'ou eile reglait la marche de l'univers. LeStoicien qui disait que les dieux s'occupent des grandes choses et negligent les details, semble avoir eu l'assentiment de l'orateur-philosophe (4).

7. — Chose remarquable! II ne sut pas faire usage dans sa morale de la connaissance qu'il avait de Dieu. Si dans son livre de Ofjßciis, il parle avant tout des devoirs de Thomme ä l'egardde la Divinite, il glisse tresrapidement sur ce point, sans dire en quoi ces obligations consistent. Nulle part la notion de Dieu n'est mise en rapport avec la morale: nulle part les preceptes moraux ne sont appuyös sur l'autorite, la volonte, le type de la divinite. La boaute, Texcellence de Yhonnele, la laideur et la honte du crime, sont les seuls motifs qu'il assigne. Apres avoir rappele que dans un serment on invoque le temoignage de Dieu, il s'empresse d'ajouter que ce dieu n'est autre que l'äme, qui est ce qu'il y a de plus divin dans l'homme (o). L'idee d'une recompense ou d'un chätiment apres la mort lui ötaitin connue, comme au grand nombre de ses contem-

(1) Legg. 2, 8.

(-2)Tusc. t,13.

(ö) DeRep. f),24.

(o) DeOtric.5, 10.

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porains: il va meme jusqu'ä latraiter dans un discours public, de fable absurde dont, dit-il, tout le monde a soin de se garder (i). « Me croyez-vous doiic assez insense pour ajouter foi ä ces balivernes? » dit avec l'adhesion tacite de Ciceron, un homme devant lequel on avait parle des juges de l'enfer. — Ciceron ne connait sur ce point que l'alternadve de l'aneantissement et de la felicite. Ce qui doit nous eloigner du parjure, ce n'est point la crainte de la coleredes dieux (ils ne s'irritent pas), mais le sentiment de la justice et de la fidelite {"2).

8. — Comme homme d'Etat il croyait le salut de Rome attache aux institutions religieuses et se montre par consequent eminemment conservateur. II est permis de tromper le peuple, et la religion est un excellent moyen pour parvenir ä ce but. Si dans un ouvrage special sur la mantique, il demolit sans piiie le Systeme divinatoire, il revendique en meme temps et avec energiepour les autorites, le droitdes auspices «comme etant eminemment propre ä prevenir ou ä etouffer les emeutes populaires (ö).» En voulant extirper la superstition (4), il proteste que le sage doit maintenir les institutions des ancetres et observer les usages sacres et les ceremonies. Äinsi etait superstition tout ce qui, soit dans la religion ou dans l'exploration de l'avenir, etait etranger, ou peu conforme aux decrets ofticiels. Etait au contraire, respectable tout ce qui s'appuyait sur les coutumes des aieux, sur les lois et l'usage, fussent-ils remplis d'impostures. C'etait lä la politique des hommes d'etat de l'antiquite !

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