‹ Paganisme et JudaïsmeChapitre 15 sur 35 · DERXIERS PLATONICIEXS. — NEO-PYTHAGORICIEXS · texte numérisé non relu

DERXIERS PLATONICIEXS. — NEO-PYTHAGORICIEXS

49. — Dans les contrees ou la langue Grecque etait en usage, la philosophie et la litterature montraient, depuis l'efnpire, beaucoup plus de respect pour la religion qu'a Romememe: on peut meme constater, i

(i) Mural, p. 1321. n. 10.

(2) Nov. Fiorent. t, xxnt, p. 08.

(3) Front, roliq. ed Niebuhr. p. 147, sq.

ET JUDAISME. :209

partir du 1" sieclc de l'ere chretienne, un energique retour aux anciennes croyances.Rien qu'en comparant Polybe, Strabon, Diodore, Denis avec Plutarque, Aristide, Maxime de Tyr et Dion Chrysostume, on sent que l'atmosphere intellectuelle s'est purifiee : quiconque rapproche les ecrits de ces derniers de ceux de Pline, deSeneque, de Tacite eonstatera une grande ditference entre les Grecs et les Romains de ce temps-lä.

50. — L'esprit des Hellenes etait trop elastique pour se trainer toujours dans l'orniere d'Epicure et de Zenon, ou se plier sous le joug du fatalisme quo l'identification de la divinite avec la nature engendrait necessairement. L'idee, la conscience de puissances personnelles, et dominant la nature se reveilla chez les Grecs avec une force nouvelle. Yoila pourquoi la philosopliie de Piaton prösentait tant d'attraits, avec ses tresors de speculations et d'images et son aptitude ä s'assimiler des idees neuves, empruntees meme aux cultes de l'Orient, Bien eloigne de la raideur et de l'immobilite des systemes physico-mecaniques, le Platonisme avait l'avantage d'e presenter au sentiment religieux un Dieu supreme, vraiment spirituel et independant de la matiere.

ol. — Vers la meme epoquc se developpa l'ecole des Neo-Pythagoriciens. En conservant la metempsycose, les abstinences et l'eloignement pour les sacrifices sanglants et la nourriture animale, eile adopta, en y melant quelques idees d'Aristote et de Zenon, la mctaphysique de Piaton, la theorie d'un Dieu ordonnateur du monde, mais identique avec l'univers parce qu'il est l'äme intelligente et reside dans la nature ; eile admit aussi les dieux des cultes populaires comme protecteurs et genies des differentes parties ou forces du monde. L'äme est Immortelle, parce qu'elle est divine et increee ; la vie presente est pour eile un cliätiment,

iine prison, dont la vraie philosophie la delivre. Plus on a la conscience vive de l'existence anterieure, et plus 011 participe ä l'etre divin, avec lequel toute vie humaine a une si grande aftinite. L'homme peut meme par ce souvenir, par la vertu et la sagesse qui en sont les fruits, devenir dieu. Car, au fond, c'est l'esprit unique et divin, qui toujours semblabe a lui-meme s'individualise dans chaque äme humaine.

o2. — Tels sont les traits principauxde la doctrine que Philostrate place dans la beuche du celebre Apollonius, dont il a ecrit la vie. Nous savons encore d'ailleurs qu'ils etaient comme le Symbole de l'ecole qui naquit alors de l'anciennc secte Orphico-Pythagoricienne, pour se developper plus tard. Les Pythagoriciens Nicomaque et 3Ioderatus de Gades, le premier contemporain d'Apollonius, l'autre venu un peu plus tard, posaient comme fondement le Dualisme de Dieu et de la matiere. Les nombres de Pythagore sont identifies avec les idees de Piaton et forment les types, les j)rincipes de toutes choses, preexistant dans Tintelligence divine, la substance eternelle, veritable, mais absolument immaterielle (i). Dans un Fragment qui nous reste de son ouvrage sur les sacritices, Apollonius enseignait qu'on ne pouvait rien oftrir au Dieu supreme. Rien, disait-il, n'est assez pur pour lui etre presente. Bien plus, toutes les productions de la nature, 'es plantes, les animaux, l'air meme sont pleins de miasmes (ä cause du principe anti-divin qui reside dans la matiere). On laissera donc de cöte ces actes exterieurs et purement symboliques, pour honorer Dieu en s'elevant a lui par la pensee, qui est l'acte propre de cequ'il y a de plus noble dans l'etre de l'homme (^). Nul doute

(1) Mcoinac Aritlim !, (>. IModorat. ap. Siiiipiic. Phys. f- oü. (-2) Ap. Eus. I'i'a-'p Ev.4, 15. Ucmonslr. ev 7>, 5.

KT JLDAISME. 211

cependant qu'Apollonius iie permit d'otiVir aux dieux inferieurs des sacrifices non-sanglants.

o5. — Entre les Platoniciens et les Pythagoriciens de ce temps il y avait plus d'un point de contact. 11s sc rencontraient surtout sur le terrain religieux: les uns et les autres s'etibrcaient de doiiner au paganisme un fondement doctrinal et meme (essai non encore fait ou fait sans succes) de concilier la philosophie avec les cultes existants. Pour cela, ils admettaient un Uieu supreme, separe par une immense distance de toutes les divinites du monde ou subalternes, et residant loin du monde, dans un sejour accessible seulement ä la speculation philosophique. Ici, ils pouvaient faire passer Zeus ou pour ce dieu solitaire, ou pour un dieu subalterne, et dans cette derniere hypothese, il devenait de plus en plus divinite solaire. Les autres dieux de la foule trouvaient une place dans les deux categories d'etres intermediaires, admises par les deux ecoles, savoir: les ämes des astres, les genies de chaque domaine de la nature et les demons. Peu de philosophes faisaient une distinction entre les dieux et les demons: la plupart d'entr'eux les confondirent.

34. — Cetie theorie fut representee par troishommes ä peu prös contemporains, iMaxime de Tyr, Apulee et Gelse (2"^ siecl. ap. J.-C), tous, mais surtout les deux derniers, defenseurs chaleureux du Polytheisme et du Systeme de Piaton. Pour Maxime, le Dieu supreme etait l'artisan du monde, et la matiere la source de tous les maux (i). Celse et Apulee, au contraire, voyaient en lui un etre öleve au-dessus de toute activite, qui n'a rien cree de perissable et dont les ämes humainestirent leur origine (i). Les fils de Dieu, dit Maxime, sont les

(1) Diss. 4, '*.

(2) Apol. de Dco Socr. ö. Geis. ap. Orig. i,'6-2.

dieux inferieurs, non pas seulement au nombre de 50,000, comme pense Hesiode, mais innombrables, et les astres, les demons repaudus dans l'Ether, par consequent en partie visibles et en partie invisibles. Quelques-uns d'entr'eux sont les amis, les convives, les hötes du grand Roi; d'autres les servent, et sont euxmemes servis par des demons d'un ordre tout inferieur (i). Ces dieux subalternes resident entre leciel et la terra ; leur pouvoir, plus borne que celui du Dieu supreme, surpasse celui des hommes. Mediateurs entre Dieu et les hommes, ils se revelent ä ceux-ci, leur donnent le secours de la divinite dont ils ont besoin, guerissent les infirmites et annoncent ce qui est cache. Ils sont attaches a quelques hommes, en qualite de genies tutelaires. La variete, le nombre des demons egalent la Variete, le nombre des hommes (2). Maxime assure avoir 6te honore lui-meme de l'apparition d'Asclepias et d'Hercule, dans ses veilles et non dans un songe. II avaitvu aussi les Dioscures se balangant, comme des genies sauveurs, au-dessus d'un navire menace du naufrage (0). Pour lui l'äme humaine est divine et eternelle; l'existence qu'elle mene dans la prison du corps est comme un songe; eile n'y a ni perception claire, ni vrai Souvenir de son etre. Quand la mort brise ses liens, eile entre dans la societe des dieux et est incorporee dans l'armee Celeste dont Zeus est le chef (4).

55. — Entre ces theories et Celles d'Apulee il y a une legere nuance. Celui-ci distingue aussi les dieux visibles ou astres des dieux invisibles parmi lesquels il compte les douze habitants de l'Olympe, rejetons du Dieu supreme, esprits eternels et bienheureux. Le

(l)Diss. 17, 12.

(2) Diss. U, 8.

(3) Diss. 13, 7.

(i) Diss. 16, ö sq.9.

FT JinAISME. 215

grand nombre les honore, niais d'iine maiiiere peu convenable : tous les craignent, mais par ignorance: un petit nombre les nie (i). Les dcmons, immortels comme les dieux, sont soumis aux passions des hommes. Accessibles ä la colere et ä la piete, ils se laissent gagner par les presents. C'est proprem ent ä eux que s'adressent les cultes populaires, qui ne sont si varies que parce que ceux qu'ils honorent sont de nature si diverse. Ainsi les dieux de l'Egypte se complaisent dans les lamentations. — Ceux de la Grece aiment les danses sacrees : ceux des barbares jouissent du bruit des tambours, des flütes et des timbales {-2).

56. — Le Dieu supreme, dit Gelse, est absolument immuable et ne peut, par consequent, descendre jusqu'ä rhomme, sans changer, c'est- ä-dire sans devenir mauvais de bon qu'il est. Mais entre lui et les bommes sont les esprits preposes au monde, les representants de dieu et les moderateurs de tout ce qui est au ciel et sur la terre, Croire ä ces esprits, les honorer d'apres les lois du pays — les invoquer, implorer leur secours, c'est lä un devoir imperieux, puisque nous ne sommes entres dans le monde que dans ce but. Tout ce dont nous jouissons, l'eau, l'air que nous respirons, sont autant de dons de ces esprits preposes ä la nature. En les servant, on sert le dieu supreme: on honore ce qui le touche de bien pres, des Etres qu'il reconnait pour siens. Celebrer le soleil ou Pallas, c'est en memetemps rendre un culte tres-agreable au Dieu souverain. Tous ces etres, Dieux, Demons, Heros ne fönt qu'executer la loi qu'il aposee une fois; il a mis l'ordre et l'harmonie dans le monde qui depuis lors n'a plus besoin d'une Providence, oud'ungouvernement immediat.Lemal est

(l) De Deo Socr. p. 668. 669. Theol. Plat. p 58i. (i) De Deo. Socr. p. 68i. 685.

une suite necessaire de cette ordonnance, qui imprime ä tout une marche toujours egale. Passe, present, avenir se ressemblent totalement: la mesure du mal est toujours la meme dans le monde (i).

57. — C'est ainsi que Platoniciens et Pythagoriciens savaient, malgre les abus qu'ils voyaient dans le paganisme existant, se tirer toujours d'embarras et sympathiser avec les cultes polytheistes. Les divinites siderales etaient generalement reconnues: que les astres sont des etres intelligents, doues d'une volonte et d'unc grande puissance, ne faisait pour personne l'objet d'un doute. Seneque lui-meme demontre que nous devons un culte de reconnaissance au soleil et a la lune, qui nous fönt du bien avec reflexion (2). Apollonius se rendit aux Indes, croyant trouver une plus sublime theorie sur la divinite dans une contree oü les hommes sont si rapproches du foyer du calorique, etpar consequent de la divinite eile-meme (3). Mais en dehors des globes Celestes, on pouvait par une habile Interpretation, adapter encore les dieux populaires i\ la theorie cosmiquede ces philosophes. Ainsi Ton vitdesPlatoniciens, eclaires sans doute par une reflet de la verite, penetrer dans les profondeurs de la Divinite et dire qu'Athene, sortie toute armee de la tete de Jupiter, est cet etre dans lequel le Dieu supreme s'est d'abord revele luimeme. Elle reste, disaient-ils, aupres du Pere, avec lequel eile s'est pour ainsi dire identifiee,etsouftleen lui l'etre qu'elle a re(;u de lui (i); eile seule est avec lui conseillere et compagne ; Zeus l'a engendree en se retirant- en lui-meme (■i). L'Artemis d'Ephese etait la na-

(1) Ap Ürig. ;k1v. Geis. 8, 00 sqq.

(2) De Dcnef. 0, iö,

(5) Philobt. Vit. Ap. 1, öl ; 2, 58; 7, !0.

{i) AvciTTva HS d'JToy,

(5) Arisl Ol'. 1. p. 1-2 sqq. Üiiidoi'!'.

ET JUDAISME. 215

ture, en tant que nourriciere universelle (i); Hestia etait Ic feil central ou Tarne du monde. Ceux qui distinguaient dans la terre une Psuche et uniN'ws, })renaient celui-ci pour Hestia et Demeter pour Tarne de la terre (2). Qu'est-ce que Plutarque ne fit pas de la deesse de TEgypte et de son Osiris? II s'en servit pour combler plusieurs lacunes dans sa theorie, auxquelles aucune divinite heli^nique ne voulait s'adapter. Isis est ä ses yeux la mediatrice entre le dieu supreme (Osiris) et les choses terrestres et perissables: la partie fcmelle et generatrice de la nature, et portant en elle-meme Tamour du premier des etres qui s'identifie avec le bien (ö). Apulee laisse toutes les deesses s'absorber dans Isis : eile est la nature, la mere de toutes choses, la reine des elements, le commencement du temps, la plus elevee entre les dieux, reine desämes separeesducorps, du ciel, de la mer et des enfers, la mere auguste des Phrygiens, la Pallas d'Athenes, TUranie de Chypre, TArtemisdelaCrete, enfinPersephone, Demeter, Junon, Hecate, Bellone, Rhamnusia (4). Mais plus que personne Maxime se montre leste ici: on n'a, dit-il, qu'ä changer les denominations, pour se convaincre que les ])liilosophes parlent des dieux comme les poetes: « appelez Zeus la supreme Intel ligence qui cree et gouverne toutes choses: que Pallas soit la prudence dans la vie et dans la conduite: remplacez Apollon par le soleil, et sous le nom de Poseidon representez-vous la force motrice et conservatrice qui se fait sentir sur terre et sur mer » (5). S'attacher apres cela, au culte de TEtat et du peuple, n'etait plus qu'une derision.

(1) Nicomach Aiitli. p 2i

(2) Plat. Enn. 4, 4. p. 779 Ed. OxoD. (5) be Isid 53.

(4) Metan. 11, 1. 2il.

lö) Diss. 10, 8.

216 • PAGANISKE

58. — Nous l'avons dejä dit: les erreurs de la Philosophie antique sur la liberte humaine, se liaient etroifement aux notions incompletes qu'elle avait sur l'essence du mal et des rapports de celui-ci avec la divinite. Les penseurs d'alors ne connaissaient pas la nature, la personnalite de dieu ou de Tliomme. Quelques-uns d'entr'eux regardaient le mal comme un vice, une infirmite de rintelligence, le confondaient avec l'ignorance et prönaientpar consequent, la philosophie comme leremede souverain et unique.D'autres,ne distinguant pas le mal physique du mal moral, pla^aient le siege de celui-ci dans la matiere et dans l'opposition oü eile se trouve vis-a-vis de l'element spirituel. Aucun n'avait, ne pouvait avoir une idee nette du peche ; aucun ne comprenait le rapport d'une mauvaise action volontairement commise avec la justice et la saintete de Dieu. En outre les Stoiciens avaient embrouille cette question si importante, en soutenant que dans l'ordonnance du monde, le mal est necessaire et inevitable, comme l'ombre et la lumiere — que tous les peches sont cgalement graves. Ils elevaient l'homme äudessus de toute responsabilite et le representaient comme un instrument passif de l'inevitable destin: Marc-Aurele lui-meme, cette äme si noble, trouvait dans cette theorie une excuse pour le plus grand criminel. II est certaines dispositions qui entrainent fatalement au mal : vouloir rendre cet homme responsable de ses actions, ce serait punir celui dont l'haleine est fetide, ou forcer le figuier de porter autre chose que des figues (i). Les hommes criminels ne peuvent agir autrement qu'ils n'agissent; exiger l'impossible, c'est folie pure.

Page 1