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savourer ä longs traits la jouissance de voir couler ä grands flots le sang humain et repaitre leurs yeux aux blessures beantes et aux convulsions des mourants. Sans pitie, ils criaient au combattant reste debout (i'achever celui qui etait tombe, pour qu'il ne put iaire le mort et les tromper. Quand un blesse ne mourait pas assez vite ä leur gre, ils s'impatientaient, et leurs cris appelaient aussitot de nouveaux combattants, pour assouvir la soif de sang qui les devorait (i). Teile etait l'existence de l'habitant des grandes villes ; il passait delavolupte aux jouissances sanguinaires, toujours pour honorer les dieux, et pouvait se vanter que sa vie vX les plaisirs meme n'etait qu'une serie de pratiques pieuses.
126. — La peinture retragait sur les murs des temples et des maisons ce que l'art des mimes representait sur la scene, et l'on sait quelle ample moisson presentait la mythologie ä un pinceau lascif. Des hommes vraiment religieux, comme Aristide, avaient beau se plaindre des « images choquantes et impies qu'on rencontrait dans les temples: » Aristote qui avait enjoint aux autoriles de bannir les statues et les images obscenes avait fait une exception pour les sanctuaires, oü la loi permettait les bouifonneries ! Le Grec et le Romain se voyaient, ä chaque pas entoures d'images des dieux, et des Souvenirs de leur histoire mythique: les temples, les rues, les places publiques, les murs des maisons, les coupes, les meubles les plus indispensables en etaient couverts. Le regard les rencontrait partout, meme sur la monnaie que par hasard on prenait en main. La puissance magique et la profusion des arts plastiques les gravaient profondement dans les ämes et la pensee, l'imagination de chacun en
(Ij Coniparez le tablcau truce par Lact. 6, 20.
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gardait l'ineffacable empreinte. Les peintures ou les statues dignes, comme le Zeus de Phidias, de la majeste divine, et inspirant le respect pour la grandeur auguste des Immorteis, ötaient relativement tres-rares, et combien peu avaient le bonheur de contempler, meme une seule fois, ces cßuvres sublimes? Combien au contraire n'y eii avait-il pas, ä qui le voisinage d'un Ganymede inspirait de tout autres pensees? Les images lascives et obscenes n'etaient en effet que trop frequentes; la jeunesse des deux sexes, qui grandissait au milieu d'elles, avait l'imagination souillee ä Jamals et ne pouvait avoir, des Tage le plus tendre, que d'ignobles idees sur la divinite. Properce luimeme laisse ici echapper une plainte : de chastes vierges, dit-il, sont ainsi initiees, dans la maison paternelle, ä des chosesqu'ellesdevaientignorer ä jamais(i). Si cet homme si peu scrupuleux signale les atteintes portees ä la pudeur de la femme, un auteur plus recent, Clement, envisage la chose sous le rapport religieux (-2). Aphrodite toutenue et emprisonnee avec Ares dans le fdet, Leda avec le cygne et des mythes semblables etaient, comme il le rapporte, les sujets qu'on representait de preference sur les peintures murales. Ainsi onjetaitun vernis religieux sur ce qui enrtammait d'infämes convoitises : les monuments de l'impudeur etaient, dit-il, encoreveneres, comme desobjets sacres.
127. — Comme l'impudicite faisait partie du culte, on ne se fit aucun scrupule d'utiliser pour la satisfaction d'infämes penchants, les temples ou les bätiments adjacents; la distribution de ces lieux et l'obscurite qui y regnait rendaient d'ailleurs la chose facile. II est,
(U Eleg. 2, 5, 19-26.
(2) Coliort. p. 53. Potter.
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dit Tertullien, de notorietö publique que c est precis(5mentdans les temples et entre les autels que les intrigues galantes se nouentet lesadulteres se concertent(i). Dans les appartements des pretres et des ministres, le crime se commet au milieu des flots d'encens et, ajoute Minucius, bien plus frequemment quedans les repaires privilegies derinfamie.(2). Souscerapport, lessanctuaires et les pretres d'Isis jouissaient ä Rome d'une triste celebrite. Isis, dit Ovide, qui fut l'amante de Jupiter en entraine d'autres sur ses traces (ö). » De plus grands exces encore souillaient lestemples de l'auguste deesse de Pessinonte (4) ; les hommes s'y abandonnaient et se faisaient plus tard de leur abjection un titre de gloire.
128. — Tibere exerca, commeon sait, une sanglante vengeance sur les pretres d'Isis, qui ayant persuade a une dame romaine que le dieu raimait, l'avaient attirec dans le temple pour la jeter dans les bras d'un jeune romain. Un cas analogue se passa plus tard k Alexandrie : Tyrannus, pretre de Saturne, annoncaque d'apres la volonte du dieu, quelques belles femmes devaient passer la nuit dans le temple. Les epoux ajouterent foi aux paroles de l'imposteur qui, cache dans la Statue creuse du dieu, eteignit,au moyen de ficelles, les lampes du sanctuaire, et reprösenta le pere de Jupiter (5).
129. — La creduliteallait alors jusqu'aux dernieres limites ; on se jetait si avidement sur le merveilleux qu'un imposteurhabileosatenter, sanscrainted'etre de-
(l)Apol.c.lS.
(2) Octav. c. 2S.
(3) Act. Am. 1, 77. Cfr. 3,393 sqq.
(i) C'est ä ceux-lii qu'il faut appliquer le passage de Firmicus: in ipsis tcmplis, dit-il, sans pr^ciser davantage : de Err. prof. relig. 4. p. 64. OEler.
(5j RuGii. H. 2. 12, 14,
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masque, des choses presqu'incroyables. Alexandre d'Abonotique qui vecut sous Antonin et Marc-Aurele, cacha dans le tcmple d'Apollon ä Chalcedoine des tables de bronze, avec une inscription oü Esculape annoncait que bientot il vicndrait avec son pere Apollon a Abonotique. Les tablcs avaient ete placees de maniere k etre facilement decouvertes et Alexandre atteignitson but qui etait de surexciter la curiosite publique. Apres avoir, aceteffet,mis en circulation quelques Oracles qui annoncaient l'avönement d'un prophete divin, et faisaient evidemment allusion ä sa personne, il cacha dans lesfondations d'un nouveau temple qu'on construisaitaAbonotique un a-uf oü setrouvaitun petit serpent ; Ic lendemain, ils'elance pleind'enthousiasme sur un autel de la place publique et annonce au peuple l'apparition d'Esculape, deterre l'oeuf, le brise et le dieu sort aux yeux des Paphlagoniens, ravis de cc que le dieu se presente ä eux sous la forme d'un serpent. Le bruit du prodige attire une foule immense; peu-de jours apres, Alexandre, qui se disait fils de Podalire et petit-fils d'Esculape, se montre avec les ornements de prophete dans un appartement faiblement eclaire et avec un grand serpent apprivoise qui etait le Dieu-Serpent, parvenu a une croissance miraculeuse et la derniere manifestation d'Esculape. Le nouveau dieu eut un culte et des oracles; son image fut retracee sur l'argent et le bronze; la Paphlagonie, laThrace, la Bithynie, la Galatie accoururent k lui. Les consultationsqu'on luiadressait ecritessur des tablettes etsoigneusementfermöes, illes ouvraitavecunrare artificequi trompait les yeux ies plus exercees et y repondait ensuite en vers.Severien,prefet delaCappadoce,leconsulta ainsi sur une guerre qu'il voulait entreprendre contre le roi des Parthes. Piome elle-meme fit bon accueil ä Alexandre et Rutilien, qui appartenait h une
famille tres-distinguee, epousa une de ses füles, que l'imposteur pretendaitavoir eu de ladeesse de la lune. Ainsi il rangonna l'Asie et l'Europe et pouvait entretenir dans son temple une foule nombreuse et bien retribuee de gardieiis, d'emissaires, de messagers, de faiseurs d'oracles et d'exegetes. II imagina ensuite une fete mysterieuse qui durait trois jours et dans laquelle il faisait representer sous la forme du drame raccouchement de Latone, la naissance d'Apollon, d'Esculape, du nouveau dieu Glycon et ses propres intrigues avecla deesse Luna. Les villes du-Pont et de la Paphlagonie devaient lui fournir des gargons bien faits qui chantaient ses Oracles et qu'il faisait ensuite servir ä ses plaisirs infames. Bon nombre de femmes sevantaient d'avoir des enfants de lui, et les maris se croyaient honores de la condescendance du nouveau dieu (i).
150. — II fallait certes lareunion d'avantages corporels et des talents de Tintelligence, pour jouer ce role avecle succes qu'eut Alexandre et dont il jouit jusqu'ä ce qu'il mourut dans un äge fort avance. Mais cette histoire nous donne une ideedes jongleries religieuses, avec lesquelles sur un theätre moins vaste, les innombrables pretres et goetes exploiterent la credulite du siecle. Nous connaissons quelques-uns des expedients usites pour evoquer les dieux, les genies et les morts. Le croyant regardait dans un vase de pierre rempli d'eau et dont le fond en verre se trouvait sur une Ouvertüre, sous laquelle se trouvait le Dieu presume. Ou bien, on tracait sur la muraille une figure qu'on enduisait d'une matiere inflammable; durant l'evocation, on approchait ä l'improviste la lampe de la muraille. La composition chimique prenait feu et le genie ap-
(l) Luciaii. Pseiulomant, lü-51.
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paraissait au milieu des flammes aux yeux des spectateurs etonnes (i).
131. — La plus efficace de toutes les apparitions, (itait Celle d'Höcate. Les croyanis devaient se jeter la face contre terre ä la premiere lueur de la flamme ; on invoquait en vers la divinite des rues et des carre- Iburs, la deesse Gorgo ou Mormo qui erre la nuit au milieu des tombeaux. Un employe du temple lan^^ait alors un heron ou un vautour aux pattes duquel ou avait attache de l'etoupe. Cette matiere etait allumee et l'oiseau effraye voltigeait dans l'appartement et faisait apparaitre le feu tantöt de Tun tantöt de l'autre Cüte, et les adorateurs couches par terre croyaient assister k un grand prodige. Avec des ruses analogues ou faisait apparaitre au plafond d'une salle la lune et les etoiles — on produisait un tremblement de terre — sur le foie de la victime se trouvait une inscription, parce que l'aruspice avait eu soin d'ecrire les lettres dans la paume de la main avec une euere sympathique et d'appuyer, durant le sacrifice, sa main sur le foie, jusqu'a ce que l'empreinte füt visible. Ce fut avec de pareils artifices que les Neo-Platoniciens enthousiasmerent l'empereur Julien, quand Maxime le conduisit dans un souterrain du temple d'Hecate et lui fit voir une apparition ignee. Ce meme Maxime alluma des flambeaux par sa seule parole et amena le sourire sur les traits d'Hecate, par un grain d'encens epure et la doucemelodie d'une hymne (2).
132. — Les Pneumatica d'Heron, qui vivait a Alexandrie vers le milieu du 2^^ siecle de l'ere chretienne, sont particulierement interessants et instructifs sous ce rap-
(1) Hippol. Philosophuni. p. 70-75.
(2) Theodoret. H. 2. 5, ö. Gregor. Naz. Or. 4. Opp. i, lül-i. Eiiiiap. Vit. Max. p. 62, ed. Boisson.
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port. On y enseigne ä construire les templesde maniere ä ce que les portes s'ouvrent au moment oü le feu de l'autel s'allume, ou se ferment, quand la flamme sacree s'eteint — comment en allumant le foyer de l'autel on peut obtenir qu'un serpent fasse entendre un sifflement aigu et que deux statues placees tout pres versent les libations dans les flammes. On y donne le modele d'un vase sacre, qui laisse echapper l'eau, quand on y jette une piece de monnaie — on explique ce qu'il faut pour qu'on entende le son de la trompette, k l'ouverture de la porte du temple — et comment on construit un autel, qui montre k sa partie inferieure qui est transparente, des figures dansantes, pendant que la flamme du sacrifice petille k la partie superieure (i). On levoit: les pretres paiens avaient des ressources infinies et celui qui est tente de croire que ces ruses grossieres devaient manquer leur but et attirer sur les imposteurs le mepris public et quelque chose de pis, n'a qu'ä se rappeler l'histoire d'Älexandrie d'Abonotique, et maint incident de l'histoire moderne et contemporaine.
133. — Pour juger ces jongleries, il ne faut certes pas se placer au point de vue chretien ; car ce siecle admettait commc un dogme politique qu'il est permis de tromper le peuple dans les choses religieuses, de lui cacher la verite et de l'aff'ermir dans l'erreur par des discours et des ceremonies publiques. Le Grand-Pontife declara jadis qu'il n'est pas prudent de redresser les id^es religieuses de la foule qui voit des dieux dans des hommes mortels comme Hercule, Esculape, Castor et Pollux — ou se represente les dieux distincts par le sexe ou prend les Images
(1) The Piieumalics of Hero, transl. by B. Wpodcroft. London. 1851. p. 33, 37, 57, 83.
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pour COS divinites reelles (i). Le vulgaire, d'aprcs Varron, doit ignorer bien des clioses et l'interet general exige qu'on ne le tire pas de certaines erreurs (•2). Avec de pareils principes, on ne pouvalt naturellement pas s'inquieter des intrigues d'imposteurs, qui ne prejudiciaientä personne, ou devaient meme augmenter la contiance dans la puissance des dieux. Les autorites oompetentes ne songeaient nullement a une enquete, qui aurait pu compromettre les ministres des dieux : bien plus la cite, la contree avaient souvent subi des pertes, par le discredit oii les decouvertes pareilles avaient fait tomber le sanctuaire local. Les habitants d'Elee se vantaient encore, du temps de Pausanias,d'etre visites quelquefois par Dionysos en persunne. Trois chaudrons vides etaient places dans une cellulu que les pretres scellaient en presence des habitants et des etrangers : le lendemain le dieu avait rempli les chaudrons de vin — prodige que tout le monde affirma sous serment. A la fete annuelle de Dionysos, le viu coulait, comme on raconta ä Pausanias, dans un temple d'Andros (r.), phenomenc dont Pline se contente de dire que l'eau de la source avait ce jour-la un goüt vineux (4). Servius parle d'un temple de la mere des dieux, qui avait ete ouvert par la priere seule (5) et Pausanias vit de ses yeux sortir la fumee du tombeau de l'Heraclide Pionis, toutes les fois qu'on y deposait l'offrande des morts (g). Ces jongier ies sacerdotales paraissent avoir ete frequentes dans les temples de Serapis et d'Esculape. II s'agissait en eifet de soutenir
(i)Aputi. Aug. C D. 4, 27,
(2) Ibid. 4., 31.
(3) Paus. G, 26, I.
(4)Plin. H. N. 2, 100.
(«; Paus. 9, 18, 5.
le credit de ces endroits benis et salutaires, et les pretres engageaient ä force d'argent de pauvres gens ä simuler toutes sortes d'infirmites qu'un prodige ou un Oracle d'Esculape et de Serapis guerissait ensuite instantanement (i).
134. — II ne faut donc pas s'etonner de la confiance avec laquelle on parlait des theophanies ou manifestations multiples des dieux.La vie des hommes,ditCelse, en offre de nombreux exemples, et Esculape se manifeste encore tous les jours (ü). Maxime de Tyr afFirmait avoir vu les dieux plus d'une fois. Et si des hommes, distinguesd'ailleurSjSebergaient de pareilles illusions, on comprend que dans les provinces eloignees de l'empire se produisissent des faits semblables ä ce que les Ecritures nous rapportent de saint Paul et de Barnabe, honores comme Zeus et Hermes par les habitants de Lystres, oü ils avaient gueri un paralytique.