‹ Paganisme et JudaïsmeChapitre 5 sur 35 · PAGAN'ISME · texte numérisé non relu

PAGAN'ISME

defavorable, un eclair ou autre chose de ce genre par quoi Ics dieux desapprouvaient l'assemblee et en annulaient les decisions. Bibulus se servit plus tard (en 59) de cette arme pour contrarier la loi agraire de Cesar; il aniionca qu'ci chaque jour de Comices il interrogerait le ciel (i) : deux ans plus tard, Milon employa le meme moyen (2). De la meme fsLQon on abusait, au benefice des partis ou d'hommes infiuents, des livres Sybillins, qul, selon Ciceron, etaient rediges d'une maniere tellement amphibologique que chaque evenement y etait prevu ; c'est ainsi que, quand Aulete, roi depossede de I'Egypte, fut venu chercher du secours ä Rome, on leurfit dire que l'Etat etait menace de nialheurssi par laforce des armes il retablissait dans son pouvoir, un roi Egyptien detrone (0). Ces exemples appartiennent aux derniers temps de la Republique, mais il ne faut point douter que de semblables aetes n'aient eu lieu longtemps avant. Fabius Cunctator, qui fut augure lui-meme, avait declare, en cachant son incredulite sous l'air d'un patriote, que tout ce qul etait utile ä la Republique se faisait sous d'heureux aruspicines ; ce qui pouvait nuire etait toujours annonce par des augures defavorables (i).

36. — La vieille religion romaine fut maintenue surtout et d'une maniere decisive par l'influence grecque qui, se montrant d'abord vers le milieu du troisieme siecle av. J.-C, penetra, apres la deuxieme guerre punique, dans la vie, dans les idees et dans la

(1) Dio. Cass. 38, 6. Suet. Caes. 20. Cic. pro. dorn. 15. De liariisp. resp. 23.

(2) Cic. ad. AU. i, 3.

(3) Dio. Cass. 39. 13. Cic. ad Fam. t, 7, 3.' Appiaii. Milhr. p. 551. (4)Cic. deSenrct. A.

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religion des Romains; par suite de la soumission des villes grecques de l'Italie inferieure, la langue des Grecs et des fragments de leur litterature trouverent acces u Rome. Ensuite, les Romains porterent la guerre en Grece meme; tous les pays oü Ton parlait l'idiome hellenique passerent directement ou indirectement, depiiis 14G av. J.-C. jusqu'au commencement de l'ere chretienne, sous la domination romaine. Depuis l'an 167, mille Acheens, les plus civilises de la nation, furent successivement traasportes en Italic et repandirent dans la presqu'ile la civilisation de la Grece ; les philosophes qui, en 155, furent envoyes ä Rome, par la ville d'Athenes, exciterent parmi la jeunesse romaine un enthousiasme tout nouveau pour la rhetorique et pour la sagesse helleniques.

57. — Depuis ce temps il y a dans l'histoire romaine une lutte fort inegale entre deux tendances opposees. D'une part, les patriotes romains voulaient conserver, dans toute sa purete possible, le culte primitif et national et empecher l'introduction d'idöes et d'usages etrangers, surtout grecs. D'autre part, la pauvrete d'un Systeme religieux, absolument vide d'idees, favorisait la naturalisation de formes divines et religieuses qui promettaient de satisfaire aux besoins divers des Romains et tendait ä assimiler les vieux dieux Latins et Sabins aux divinites grecques. D'ailleurs, les hommes instruits, par leur connaissance de la litterature grecque, etaient naturellement entraines vers ces changements. Ce ne fut qu'en donnant un caractere grec ä leurs propres dieux, qu'ils purent, ä leur tour, jouir du nimbe poctique, dont le Grec entourait ses dieux moins par une devotion respectueuse que par le desir d'une satisfaction esthetique et d'un commerce gai et confidentiel. Au fond la religion romaine ne reposait que sur deux

idees: la puissance des dieux,amis de l'Etat, et le pouvoir qu'on exergait sur eux par les ceremonies. Comment ce culte, si pauvre d'idees avec sa foule de spectres divins, d'ombres sans realite et d'abstractions divinisces, pouvait-il se maintenir dans le contact avec la religion hellenique et avec les formes des dieux grecs, si pleines de vie, entierement anthropomorphiques et qui penetraient si profondement dans toutes les choses humaines? Ces diviniles et ces cultes primitifs et agraires, ces sacrifices et ces grossiers usages des freres Arvaliens, des Saliens et des pretres de Pan devaient etre regardes par le Romain, eleve ä la maniere grecque, comme les jeux d'enfance, qui depuis longtemps auraient du etre etrangers ä la marche male, müre et ferme d'un Etat tendant k la domination du monde.

58. — Jusqu'alors les Romains n'avaient point de litterature. Tout ce qu'on pouvait lire ä Rome se r6duisait ä des documents renfermant des traites de droit politique, ä une maigre chronique de la ville, ä des memoires de pontifes, relatifs aux rites et au calendrier et pendant longtemps inaccessiblesaux plebeiens, k des livres d'augures, k la genealogie de quelques familleset äl'eloge desmembresdistingues de celles-ci. En 250 Livius, Andronicus et Nsevius, commencerent ä naturaliser ä Rome les fables des dieux et des heros grecs : le premier par ses tragedies, le dernier, de preference, par des comedies. Depuis l'an 200, on ressentit l'influence puissante d'Ennius, le veritable createur de la poesie et de la langue poetique romaine : dans son travail poetique sur Evhemerus, il fit connaitre aux Romains que les dieux n'etaient que des hommes divinises, dont on connaissait la mort et les tombeaux, et dans son Epicharme, il repandit la doctrine Pythagoricienn'e du comique sici-

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lien sur Dieu, la nature et Täme, et meme dans ses Annales romaines, il intercala de longs episodes sur la Philosophie de Pythagore. C'est de lui que les Romains apprirent ä regarder comme le fond de toute ancienne sagesse italienne la doctrine, qui n'admet qu'un seiil dieu, Jupiter, qui cependant n'est autre chose que le feu solaire, cette äme du monde, source de toute vie et de tout esprit qui penetrent la nature corporclle (i). II disait « j'ai pretendu toujours et je pretendrai qu'il y a une famille de dieux Celestes, mais je crois que ces divinites ne se soucient guere des actes des hommes ; » et ces paroles, ä Rome meme, etaient couvertes d'applaudissements bruyants (2) .

39, — En attendant, le nombre des esclaves grecs augmentait ä Rome ; il y avait parmi eux des rheteurs, des grammairiens, des partisans d'une des ecoles philosophiques, et les Romains commenc^rent k confier l'educationde leurs fils ä ces hommes qui, sans doute, regardaient souvent le vieux rite romain comme une superstition grossiere et barbare. On eut bientöt l'experience dont le grand-pere de Ciceron avait parle : La mechancete d'un Romain s'accroit en raison de la connaissance qu'il acquiert des auteurs grecs (0). Par suite des conquetes en Grece et en Orient, surtout de la prise de Syracuse et de Corinthe, on transporta ä Rome des quantites de plus en plus considerables d'images divines, chefs-d'oeuvre des plus celebres sculpteurs ; les patriotes s'en effrayerent et craignirent avec raison l'influence que ces statues de dieux exerceraient

(1) Les passages dans Varron, 3, 6i,63.

(2) Cic. de div. 2, SO.

(3) Cic. de Orat. 6.

sur leur Systeme religieux; ils entendirent beaucoup de railleries sur la simplicite et la difformite des vieux dieux d'argile des Romains, dittbrmite que la comparaison avec les statues helleniqiies faisait encore ressortir (i). Pendant que ces oeuvres d'art contribuaient puissamment ä transformer les dieux romains en dieux helleniques, les ceremonies et les coutumes religieuses resisterent au changement si attrayant sous le rapport esthetique ; le respect de la saintete inviolable du rite avait jete de trop profundes racines dans l'äme du Romain, l'accomplissement ponctuel de chaque ccremonie avait une trop grande importance pour qu'on eüt ose l'ebranler et y apporter des changements. Cependant, par suite de la transformation des moeurs, Fintelligence de ces vieilles coutumes s'etait perdue en partie; souvent on attribuait aux ceremonies et meme aux divinites une signitication autre que la veritable, et Caton l'Ancien se plaignait dejä que beaucoup d'augures et d'aruspicines avaient disparu parla negligence du College (2).

40. — Le contact et le melange avec d'autres nations augmentercnt le desir de posseder de nouveaux dieux. Partout oü un couple de dieux principaux ne possede pas la contiance illimitee de leurs adorateurs, comme chez les Syriens et chez les Pheniciens, le polytheisme est insatiable ; alors meme le nombre innombrable de dieux que Rome possedait, ne suffit plus : l'homme s'imaginait sans cesse qu'il pourrait avoir oublie tel ou tel dieu, et precisement un des plus importants ; si l'on introduLsait

(1) Liv. 34, 4 ; 45, 59.

^2) Cic. de Div. J, J5.

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le dieu etranger et son culte, l'utilite s'en manifesterait bientot d'une maniere eclatante. Et puis, on prefere les nouveaux dieux aux divinites indigenes, comme moins uses et entoures de plus de mystere : on n'a pas encore des exemples de prieres et de voeux non exauces (i). Ca desir se reveillait toutes les fois que Rome etait frappee de calamites, de dangers et de malheurs : le peuple ne se contentait pas des divinites qu'on faisait venir de cote et d'autre suivant le conseil des livres sibyllins : quand une maladie pestilentielle persistait, on construisait des sanctuaires de dieux exotiques et barbares, et dans les niaisons on procedait ä des ceremonies et h des purifications inusitees. C'est ce qu'on avait vu dejä en 428 av. J.-C. lors d'une peste et d'une longue secheresse. Le senat ordonna alors aux ediles de sevir contre ceux qui pratiquaient des ceremonies nouvelles et etrangeres, et d'avoir soin qu'on ne venerät quo les dieux romains et qu'on les invoquät selon le rite national. En 21o, apres la bataille de Cannes, le Preteur de la ville, en defendant les coutumes etrangeres, somma tous ceux qui jjossedaient des livres de divination, de prieres ou de traites du culte des dieux, de les lui remettre. L'eflfet produit par ces mesures fut ä peine passager,

41. — La decouverte des horreurs qui se [)assaient dans les Bacchanales dut augmenter la repulsion que les veritables Romains avaient contre les religions etrangeres ; dans Rome seule, pres de 7000 personnes etaient engagees dans ces orgies nocturnes, importees par des Grecs en Etrurie, ä Rome et dans le reste de l'Italie, dans lesquelles on se livrait ä l'impudicite, ä l'assassinat ou aux sacrifices humains et aux cmpoisonnements; ces scandales furent decouverts en 18G et suivis d'exe-

(1) Comp. Lucian. fcsromonipp.

cutions en masse ; on defendit la celebration des ßacchanales ä tous les Romains et k tous les allies, et l'on raconteäcette occasion que peu d'annees apres unPreteur condamna, dans I'espace d'une annee, 5000 hommes du chef d'empoisonnement, tellement cette assoeiation du crime et du culte avait gagne du terrain (i). 42, — Bientüt apres, en ISd, cut lieu la fameuse decouverte des livres du roi Numa. Dans un champ appartenant t\ Petillius, on trouva enfouis dans la terre dcux cercueils de pierre, dont Fun, selon l'inscription, renfermait le corps du roi, et l'autre ses ecrits. Le premier etait vide, mais les livres qu'on trouva dans le second avaient l'air entierement neuf ; ceux qui etaient en latin traitaient du droit pontifical et expliquaient l'origine des coutumes et des institutions sacerdotales : les ecrits grecs etaient de nature philosophique. On decouvrit que la plus grande partie de ces ouvrages ameneraient la destruction de la religion ; ils furent brüles en vertu d'un senatus-consulte {-2). Toutes les circonstances indiquent ici une supposition de documents: tandis que, par suite du temps, il ne restait plus rien des os du roi dans Tun des cercueils, les livres renfermes dans l'autre avaient un air tout ä fait moderne; de plus, ils etaient de papier qu'on n'employait que plusieurs siecles apres Numa, et une partie etait redigee en langue grecque, tandis qu'ä l'epoque de Numa il n'y avait pas encore d'ecrits en prose, memo en Grece — si l'on ajoute a tout cela que la lecture de ces pieces ne presentait aucune difficulte, tandis que la langue avait totalement change, on acquiert la certitude qu'il s'agissait d'une tromperie. Plusieurs faits contemporains

(1) Liv. 31, 8-19. Val. Max. 6, 5, 7.

(2) Liv. 40, 29. Plin. H. N. 13, 27. Plut. ^um. c. 22.

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indiquent qu'il yavait a cette epoque une fermentation et une agitation religieuse: Thistoire des Bacchanales, le travail d'Ennius sur Evhemerus, Ic bannissoment de Rome de deux Epicureens (i), AIceus et Philiscus, qui eut lieu peu d'annees apres, le senatus-consulte de I'an 161, portant que les philosophes et les rheteurs ne seraient point toleres a Rome (2). Ces ecrits etaicnt probablement un essai pour expliquer les dieux romains et les ceremonics religieuses dans le sens d'un Systeme de philosophie, de celui d'Epicure sans doute, afm de preparer ä celui-ci un asile assure ä Rome (0). 43. — On ne peut pas dire que les Romains des derniers temps de la republique fussent mecontents de leurs dieux officiels sous le rapport politiquc; les divinites avaient largement accorde k l'Etat romain tout ce qu'elles lui avaient promis: victoires, pouvoir et domination. Quand, dans la guerre avec une nation etrangere, on etait frappe d'une calamite, teile que la perte de Crassus et de toute son armee, tout le monde ä peu pres etait persuade que la faute devait en etre imputee au general qui avait obstinement mepris^ tous les avis des dieux (4). Mais le peuple, en ce qui concernait les affaires privees, ne se contentait plus des vieux dieux indigenes, il s'imaginait que dans les maladies, dans les affaires d'amour, de profit, de perte, etc., les divinites etrangeres rendaient de meilleurs Services. Dans les derniers temps de la republique, les autorites publiques furent impuissantes h arreter cette manie religieuse; mais en general, le sacerdoce des

(1) Athen. 12, 68, p. oi7. ^Elian. V. H. 9, 12.

(2) Gell. 15, 11. Suet. de clar. Rhet, c. 1-

(3) Voyez cbez Lasaulx, (^tud. de l'antiq. class. p. 99-105, ce quo« peut dire sur rautheuticitö des livres.

(4)Dionys.2, 6.

dieux etrangers n'etait exerce que par des etrangers, et aucun Romain ne pouvait y participer. C'cst ainsi que la mere Ideenne avait a Uome un pretre et une pretresse, tous deux Phrygiens, et Denis admire particulierement les Romains parce qu'ils s'abstenaicnt de concoiirir aux cultes etrangers ; sous l'Empire cependant, il en fiit tout autrement. Le Senat continuait la lutte contre les cuites etrangers, preferes par le peuple, niais son action s'atfaibiissait de plus en plus. II fit renverser les statues de Serapis, d'lsis, d'Harpocrate et d'Anubis, mais le peuple les retablit de force (i). II resolut de detruire les temples qu'on avait construits en l'honneur d'lsis et de Serapis, mais aucun ouvrier ne voulut y preter son ministere et, J)ien que le consul Paul Emile saisitla haclie etenfongätla porte du temple (2), le culte d'lsis regagna bientöt apres toute sa splendeur ä Rome. Du temps de Sylla, il y avait meme, dans cette ville, un College de pastophores. Lorsqu'en 48 avant J.-C, les aruspices eurent fait detruire tous les temples d'lsis et de Serapis, lenombro des pretres d'lsis augmenta en peu de temps dans de telles proportions que Volusius, banni par les triumvirs, s'affubla du costume d'un pretre d'lsis pour s'introduire dans le camp de Brutus sans etre reconnu (3). Et en 43 les triumvirs Octave, Lepide et Antoine decreterent meme la construction d'un temple d'lsis (i). 44. — Denis admirait encore les Romains, conservant au sein de l'abondance et des richesses, l'ancienne simplicite et la pauvrete traditionnelle de leur culte, et continuant de presenter aux dieux des gäteaux de

(I)Tcrtiill.adNat. 1,1-4.

(2) Val. Max. \,7>, 3.

(3) Val. Max. 7, ö, 8. Dio. Cass.45, 26.

(4) DioCass. 1, 7, 15.

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farine d'orge, de la farine rotie et quelques fruits, renfermes dans des pots et des plais de terre, places sur d'antiques tables de bois, se servant de coupes et de cruches de terre pour accomplir les libations (i). II etait frappe de !a prudence et du respect, avec lesquels les Romains, contrairement aux Grecs et aux barbares, procedaient dans tout ce qui concerne les dieux.

43. — Cependant, la longue epoque des guerres civiles que larepublique, infirme et mourante, eut ä soutenir, fut engeneral une periodede decadence religieuse : ce qui, du reste, abstraction faite de Tinflüence de la Philosophie d'Epicure, ne pouvait manquer d'arriver ä une religion si intimement liee ä la politique et n'ayant aucune autregarantie que ses succes. Les fonctions sacerdotales, importantes comme celle du Flame Dialis resterent vacantes pendant 76 ans, jusqu'ä ce qu'Äuguste en 743 en nommät un nouveau (■2). Les aruspicines qui, dans les derniers temps, n'avaient si souvent abouti qu'ä des deceptions, etaient abandonnes, surtout en temps de guerre, ou on les observait comme une pure formalite, ou bien on les employait tout ouvertement comme Instruments politiques destines ä entraver les adversaires dans leurs entreprises. D'un autre cöte, il y avait des solennites religieuses dont on faisait maintenant un usage plus frequent qu'auparavant. Ces tournees solennelles ou processions auxquelles participaient des personnes de toutes les classes en se couronnant de fieurs et en se pressant dans les temples des principaux dieux, les supplications, n'avaient dure jadis qu'un seul jour;

(1) Üionys. 2, 23.

(-2) Dio. Cass. 54, 36. Suet. Ociav. öl. Tac. Ann. 5. 58 (ici exactenient "2 ans)

plus tard un ordonna des fetes de quinze jours pour remercier les dieux de la decouverte de la conjuration de Catilina et, quelque temps apres, des victoires de Cesar; on en prolongeail le tcrme ä 20, 40 et meme ä 50 jours (i). Mais on agissait ainsi moins pour rendre hommage aux dieux que pour llatter les liommes politiqucs ou les vainqueurs.

46. — Aussi ii'hesita-t-on plus d'imiter ä Rome la coutume grecque et Orientale des apotheoses. Au commencement, on permit seulement que des villes grecques offrissent des fetes, des pretres et des sacrilices k des generaux ou a des gouverneurs romains; c'est ainsi que les habitants de Syracuse avaient fonde une fete en l'honneur de Marcellus. En Asie-Mineure, on avait rendu les memes hommages ä Mucius-Scevola et ä Lucullus; Titus Flaminius, du temps de Plutarque, avait encore des pretres et des sacrifices dans la ville de Chalcis qu'il avait sauvee; des edifices publics y ötaient consacres ci lui et ä Apollon. Les villes de la province d'Asie voulurent construire un teniple en l'honneur de Ciceron, mais celui-ei le rcfusa (2). On vit des villes accuser ä Rome du chef d'exactions les memes hommes, en l'honneur desquels clles avaient (^rige des temples : Appius Clodius l'eprouva de la part des Ciliciens. C'etait devenu une coutume que de construire des temples en l'honneur de proconsuls romains, quoique beaucoup d'entre eux ressemblassent plutot a des demons malfaisants qu'a des genies amis(3).Ilparaitqu'äRome on favorisait cette coutume :

(1) Caes. n. G 2, 35. 4, öS. Cic de prov. cons. 10- Phil. 14, II. Suet. Cacs. 24.

(2) Cic. ad Ättic. S, 21.

(3) Suet. Octav. 32.

dans une loi portant interdiction pour les gouverneurs de lever des impots arbitraires, on excepta expressement le cas d'une contribution destinee ä la construction d'un tel temple (i).

47. — II est vrai que Ciceron pensait qua les Asiatiques, par un long esclavage, etaient dresses k la flatterie; mais bientot les Romains crurent pouvoir faire pour leur nouveau maitre ce quo les autres villes de l'Empire avaient fait depuis longtemps pour les fonctionnaires rcvocables de la republique. Le Senat eleva au rang de dieu Cesar, le descendant de Venus. Son hotel fut orne d'un pignon, comme les temples, et tous les cinq ans on devait cel^brer des jeux en son honneur; dans le cirque, on promenait sa Statue avec Celles des autres dieux, et, lors de lectisternies, on la couchait avec elles sur des coussins. On le surnomma Jupiter et, ä cause de sa douceur, on consacra ä lui et ä dementia un temple commun, dans lequel les deux divinites se donnaient la main. Antonine pensa que c'etait un grand honneur pour lui de devenir le Flamine du nouveau Jupiter (2). Cependant, du vivant du nouveau dieu, on ne lui construisit pas de temples particuliers; on en fit le compagnon de Quirinus, et l'on pla^a sa statue dans le temple de ce dernieravec l'inscription « le dieu invincible. »

48. — Plus modere que Cesar, Octave ne permit pas qu'on lui rendit les honneurs divins ä Romc meme; en Italic au moins on ne put lui eriger des temples, mais il laissa faire dans les provinces. Immediatement apres sa mort, son culte fut organise sur

(J) Cic. ad Quint. fr.ep. 1,1.

(■2)Cic. Phil. 2, 4i\ Suet. Cues. 81. Flor. 4,2. Dio. 44, 6 Appian. 2, i0i.5;9. Plut. Caes, lil.

une vaste echellc; 21 senateurs designes par le sort, et parmi eux Tibere lui-meme, se chargerent du sacerdoce du nouveau dieu ; Livie, sa veuve, fut egalement sa prt'tresse (i). En pcu de temps chacune des principales maisons de Rome possedait son propre College d'adorateurs d' Auguste (2).

49. — Octave, souverain absolu de l'empire, cn ajoutant a tous ses autres pouvoirs et dignites les fonctions de pontife supreme comme dernier echelon de sa puissance, s'etait empare de la direction de tout le Systeme religieux de Rome qu'il dominait en maitre. Tous les Colleges de pretres lui etaient subordonnes, il nommait aux places vacantes, choisissait meme les Vestales, decidaitdumerite des livres qui renfermaient des diviuationset des interpretations de prodiges, etautorisait la consultation et Texplication des livres sibyllins; ilexer(;ait les fonctions de jugesupreme pour tous les faits religieux, pour tous ceux qui se rattachaient plus ou moins ä la religion, et pour les crimes qu'on pouvait tant bien que mal qualitier de blasphemes (3). Si les Colleges de pretres decidaient comme auparavant, d'autres cas au contraire furent juges par un simple decret pontifical de l'empereur. Precedemment, le pouvoir du ponlifi? etait borne ä la ville de Rome et a son territoire : sous l'Empire, il s'etendait aussi sur les provinces. On sait que Pline demanda un jour ä Trajan si Ton pouvait demolir un vieux sanctuaire de la mere des dieux en Bilhynie (4).

50. — C'est en partie pour satisfaire aux obligations de sa dignite sacerdotale, en partie par suite dela

(i) Tac. Ann. l,ol.

(-i) Tac, 1 c. 1, 7Ö.

{ö) Dio Cass. 53, 7; Si, 17. Gell, i, 12. Tac. Ann. 3, 59.

(-i) riin. Evist. 10, 75, 7'i.

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conviction commune a presquc tous, meme aux politiqucs romains les plus incredules, que la religion formait la base la plus indispensable de l'empirc, qu'Octave se fit un devoir serieux de faire re\ivre cettc institution. Quoique lui-meme, lors de son mariage avec Livie, se fut moque de la religion et du College des pontifes, il retablit maintenant beaucoup d'usages religieux tombes en desuetude (i) ; il augmenta le nombre des patriciens que les guerres civiles avaient enormement diminues, afin que les cultes et le sacerdoce des familles patriciennes ne s'eteignissent point (2). II etait fort defavorable aux religions exotiques, parce qu'il les considerait comme des plantes parasites qui su^aient la seve de l'Etat ; mais il ne put les empecher dans la suite de s'etablir ä Rome d'une maniere de plus en plus solide. Le nombre des etrangers, depuis le commencement de son regne, allait toujours croissant h Rome; on ne pouvait les empecher de pratiquer les cultes de leur patrie dans les demeures privees. La ville de Rome, dans une progression rapide, se transforma en un pantheon des dieux et des religions de tout l'empire.

Sl. — Peudetemps auparavant, le plus savant Romain de son epoque, Terentius Varro, avait essaye de remedier aux besoins religieux, en suivant une autre voie, Celle des recherches et des compilations savantes. II essaya de faire revivre et de rapprocher du peuple la vieiile religion, en partie dechue et oubliee, en partie devenue inintelligible par Tignorance et par l'accomplissement grossierement mecanique des ceremonies; mais on vit bientut que cette täcbe etait irröalisable. Beaucoup de temples, de sancluaires et de vieilles ima-

(1) Suet. Octav.öl.

(2) Dio Cass. 52, -42.

ges avaient deju disparu, ou etaient detruites et de venues des proprietes particulieres (i) ; maint culte etait perdu parce qu'il n'avait de temple, ou que la famille de ses pretres etaient eteinte. Varron, ardent compilateur et connaissant parfaitement les antiquites romaiiies, voulait, pour ainsi dire, rassembler les membres epars, remplacer ce qui etait perdu et inoculer un nouvel esprit k l'ensemble. Partisan, au moins eclectique, de la philosophie sto'icienne, Varron s'empara d'une theorie developpee dejä par des stoiciens et plus tard par Je celebre pontife Mucius Scevola, savoir qu'il faut distinguer une triple religion et doctrine divine, le Systeme fabuleux des poetes, la religion des philosophes, et le culte bourgeois dans les villes. Cependant Varron pensait que ce dernier avait regu dans son sein la premiere, c'est-ä-dire la mythologie des poetes; ces fables, certainement indignes des dieux, etaient representees dans les jeux dramatiques ordonnes par l'Etatcomme parties essentielles du culte, et, par consequent, avaient malheureusement passe dans la croyance religieuse des masses. Or, la philosophie, par Texplication symbolique de ces mythes, devait venir en aide ä la religion d'Etat. A cet eftet, Varron se servait de la doctrine sto'icienne et parlait du dogme du dieu-ether ou de Täme divine dumonde; Selon Uli, les dieux principaux des Romains sont les symboles du monde compose d'ether et de corps, dont les deux parties, le ciel et la terre, sont placees k la tete de deux series de dieux ; une serie male et une femelle, tandis que les demons (lares, penates, g^nies) sejournaient dans la couche d'air inferieure. II expliquait la quantite infinie de divinites romaines par la multiplicite de noms qu'on avait donnös k un

(1) Cic.N.Ü. 1,29. Aug. CD. 3, 17.

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seul dieu, suivant ses diverses fonctions. C'est ainsi qu'il comparait Jupiter (son ether) avec le dieu des Juifs (i), taiidis qu'il comptait ailleurs trois cents differents Jupiter {-i). Et comme l'äme humaine est une emanation de l'äme du monde, c'est pour lui chose facile que de supposer aussi l'existence d'une serie de dieux qui, apres avoir ete des hommes, avaient ete eleves au rang de dieux, et de justifier ainsi le culte des lares. En attendant, comme il sentait bien luimeme que ses explications n'etaient point conformes au veritable sens historique des coutumes et du Systeme des dieux, il soutenait aussi qu'il y avait dans les choses religieuses beaucoup de verites que le peuple n'avait aucun interet ä connaitre, qu'il etait meme utile ä la chose publique que le peuple prit pour vrai ce qui etait faux (3).

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