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AVANT=PROPOS

// y a lendance dans une partie du public français à rendre l'Empereur Guillaume seul responsable de la /fuerre aclueUe. Oesl là une erreur qu'il convient de détruire.

Le peuple allemand^ tout entier, a voulu la guerre. Depuis longtemps celle-ci était considérée comme nécessaire au développement de l'Allemagne et par conséquent désirée par tous les partis. Il suffisait de séjourner quelque peu en Allemagne et d'étudier avec soin l'état d'*espril dans toutes les classes de la société, depuis les professeurs des Universités, jusqu'aux ouvriers et paysans pour se rendre compte de la formidable préparation à la guerre qui se faisait au delà du Rhin.

Malheureusement on n^écouiait pas ceux, qui, inutiles Cassandres, s'étaient rendu compte de cette mentalité si contraire à la nôtre. Encore aujoiird''hui, nombreux sont, en France, ceux qui s'imaginent que le pangermanisme n'a pas contaminé le pays allemand tout entier.

En particulier, lorsqu'elles appartiennent à un parti ayant une croyance ou un idéal supérieurs aux contingences ordinaires, comme les catholiques ou les socia-

listes, cerîaines bonnes âmes ont la dangereuse illusion de croire qu'une étincelle de ces idées supérieures peut subsister encore en Allemagne chez les tenants de ces mêmes partis.

Il n^ entre pas dans le cadre de cette brochure de parler des socialistes qui se sont montrés les plus fougueux soutiens de l'impérialisme et du militarisme allemands, mais on verra à la lecture des pages qui suivent, qu^en ce qui concerne les catholiques d'outre Rhin, ceux-ci nont pas hésité, au mépris des lois fondamentales de Ici morale chrétienne, à se ranger parmi les adeptes de la force primant le droit.

Les Cati)olique5 allen)ai)d5 jadis et aujourd'l)Ui^'^

Le Tag de La Haye vient de publier sous la signature de M. Erzberger, un des députés les plus en vue du Centre allemand, un article d^un pangermanisme exacerbé qui mérite d^être retenu comme symptomatique de l'état d'esprit actuel des catholiques allemands. M. Erzberger a joué dans son parti et au Parlement un rôle important.

11 a été Vice-Président du Reichstag et a manifesté, depuis quelques années, une de ces activités quelque peu brouillonnes et encombrantes, bien caractéristiques de la nouvelle mentalité allemande. Ce besoin de se répandre au dehors, de se mêler de ce qui ne vous

(1) Cet article a paru en substance dans le Journal des Débals du 24 février 1915.

regarde pas, en apportant à toutes ses actions un aîr de supériorité et de commandement, est un des symptômes de cette mégalomanie maladive qui a troublé tant d'esprits en Allemagne avant de causer tant de désastres en Europe.

M. Erzberger a été particulièrement atteint de cette maladie. Il s'est occupé des relations de la France et de l'Allemagne, et a publié, même dans la Presse française, des articles où il manifestait des sentiments plutôt bienveillants à notre égard. On peut voir, maintenant, ce que valent les sympathies de M. Erzberger et apprécier leur sincérité.

Il a de même, jadis, pris sous la protection^ quelque peu hautaine de son parti, la neutralité belge. Le journal catholique belge, le XX"" Siècle, le rappelait récemment non sans une certaine amertume :

« Nous avons expié durement, nous, la confiance que nous avons eue dans les affirmations et les promesses du leader du Centre.

« Jl n'y a guère plus d'un an que M. Erzberger donnait au Journal de Bruxelles (numéro du 26 août 1913) sa parole d ^honneur, « en .faisant de sa véracité comme catholique un cas de conscience » que ^Allemagne n'avait

jamais songé, le moins du monde, à envahir la Belgique. Et M. Erzberger terminait ses déclarations en prenant, au nom de son parti, cet engagement solennel à l'égard de la Belgique :

(( Que les Belges se rassurent, en tous cas la Belgique peut toujours compter sur les sympathies fidèles des catholiques allemands; elle peut toujours compter sur le parti du Centre du Reichstag pour travailler à faire respecter les situations acquises et les engagements internationaux, »

« On sait comment les chefs du Centre en général, et M. Erzberger en particulier, ont tenu cette promesse. Personne peut-être ne s'est acharné autant que M. Erzberger à justifier l'agression allemande contre la Belgique et à nous déshonorer devant l'opinion étrangère. M. Erzberger a vraiment apporté à cette triste besogne la fougue d'un renégat. »

Pour parachever son œuvre de dénigrement, M. Erzberger est parti pour Rome, chargé d'une mission plus ou moins officieuse auprès du Pape. Il doit, en quelque sorte^ doubler Taction diplomatique de l'ex-chancelier de Bulow, auquel sa situation officielle auprès du Quirinal ferme l'accès du Vatican. Mais

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tout permet de croire que, pas plus que le cher Bernhar ci auprès de l'Itidie, M. Erzberger ne réussira dans sa mission, malgré les tendances malheureusement germanophiles d\in certain nombre de prélats formant la curie romaine. Il s'est, en effet, trop démontré, et dans des sens divers. A force de se prodiguer de tous côtés et de s'épancher sans réserve d'une façon trop souvent contradictoire, il a été apprécié et jugé. Il manque d'autorité. On le considère comme un emballé, et il n'a pas le doigté nécessaire pour faire œuvre utile.

La diplomatie ne se fait pas avec des déclarations brutales et des affirmations de force. La méthode bismarkienne n'est pas à la portée de tous, et le monde commence à être fatigué de ces allures de matamores si chères aux Allemands. Or, avant de partir pour Rome, le député catholique a cru devoir faire connaître à tous son état d^esprit et il a publié, dans un véritable accès de rage sauvage, un article qui suffît à déshonorer un homme. Il est intitulé : « Surtout pas de sentimentalité », et on y trouve exprimés avec un cynisme déconcertant des conseils de cruauté dignes des pires sauvages. Peu importe, d'ailleurs, à M. Erzberger que

nous le traitions de barbare. En écrivant cette phrase, il se rend compte qu'il mérite cette appellation et il s'en fait gloire. Tant pis pour lui.

Voici, d'ailleurs, d'après le Nieuwe Rolterdanische Courant, l'analyse de cet article :

« La guerre, dit M. Erzberger, doit être un instrument dur et rude; elle doit être aussi impitoyable que possible, c'est là d'ailleurs un principe de plus grande humanité; si l'on trouvait le moyen d'anéantir Londres toute entière, ce serait plus humain que de laisser saigner un seul Allemand sur le champ de bataille, attendu qu'un moyen aussi radical amènerait une prompte paix.

(( Puisque nous sommes maîtres sous les mers, sinon sur les mers, affirmons hautement cette supériorité et que nos dirigeables et que nos aéros agissent de concert avec nos sous-marins pour frapper sans répit notre perfide ennemie.

<( L'Angleterre a pris environ 400 navires marchands, notre réponse doit être : pour chacun de ces navires volés, une ville où un village anglais seront détruits; semons à l'aide de nos dirigeables la terreur et la mort parmi les populations britanniques; tous les moyens doivent être bons, et, si même nous possé-

dions le secret de déverser une pluie de feu sur les Anglais, pourquoi ne nous en servirions-nous pas?

c< Mieux vaut que l'Angleterre et ses dignes alliés nous appellent les barbares ; tout vaut mieux que la compassion que nos ennemis pourraient éprouver pour nous, au cas ou nous serions vaincus ».

En lisant cet article si plein de haine et d'une mentalité si inférieure je ne pouvais m'empêcher de songer aux députés du Centre allemand que j^ai connus jadis. J'en ai fréquenté beaucoup aux dernierj» temps héroïques du Kulturkampf. La comparaison qui s'établit entre les catholiques allemands d'alors et ceux d'aujourd'hui n'est certes pas en faveur de ces derniers. M. Erzberger n'existait pas encore, comme homme politique s'entend, et sa façon de penser aurait détonné dans le groupe de si haute moralité politique qui entourait alors le vieux Windthorst. On y défendait les idées de liberté et les droits de la conscience. Les peuples opprimés, comme les Polonais, y trouvaient de généreux défenseurs. On n'y eût pas admis que quelque chose, fût-ce l'Allemagne, puisse être proclamée au-dessus de la justice, du droit

et de tous les principes supérieurs qui dirigent la vie morale d'un peuple comme des individus.

C'est il y a quelques vingt-cinq à trente ans que, jeune élève de l'Ecole des Sciences politiques, j'allais en Allemagne étudier les rapports de TEglise et de l'PZtat, et Fon pourrait retrouver dans la collection du Journal des Débats de 1887 à 1891 les lettres que je lui adressais alors sur les élections, le septennat militaire, les Congrès catholiques de Mayence, Fribourg, etc. J'avais été introduit dans le petit cénacle du Centre catholique par Auguste Reichensperger et le chanoine Moufang, de Mayence. Le premier aimait à rappeler que lorsqu'il naquit, à Coblentz, cette ville faisait partie de l'empire français et son amour passionné pour l'art gothique eût sans doute trouvé, pour protester contre les destructions d'Ypres et de Reims, des accents que ne connaissent plus les hommes de son parti dans l'Allemagne de nos jours.

Ce fut au retour d'une séance du Reichstag que je fus présenté à Windthorst. 11 m'invita aussitôt à dîner à la longue table du hall du Kaiserhof où pendant les sessions du Parlement, les députés catholiques venaient prendre

leurs repas en commun. De cette fréquentation journalière et continuelle résultaient une intimité et une identité de vues entre tous les membres du Centre, qui faisaient de ce parti un blo'c discipliné et puissant. Windthorst occupait le haut bout de la table. Près de lui, le Comte Ballestrem, qui devint président du Reichstag ou le baron de Schorlemer-Alst veillaient à tour de rôle sur sa nourriture avec une sollicitude touchante, car presque aveugle, la petite Excellence comme on se plaisait à appeler le chef du Centre, ne pouvait se servir seule. C'était au temps où l'opposition des catholiques à Bismarck était encore dans toute son acuité, malgré les modifications déjà apportées aux fameuses lois de mai. On en était à la période des marchandages. Chaque vote important donnait lieu à des tractations qui peu à peu amenaient le retrait de mesures anticatholiques ; mais on restait sur le pied de guerre. Windthorst était couramment nommé dans les polémiques Vennemi de VEmpire^ <( lieichsfeind » et on lui reprochait sans cesse son attachement à la maison déchue de Hanovre. Les députés catholiques étaient désignés comme des traîtres.

Pendant tout le repas nous parlâmes de la politique intérieure et extérieure de FAllemagne en toute liberté, et vers la fin du dîner, Windthorst fit apporter du sect, un vin mousseux allemand, contrefaçon de notre Champagne qu'un marchand de vin catholique de Mayence fabriquait spécialement pour le leader du Centre. Il se déboutonna alors au physique comme au moral. Il aimait après le repas, à causer familièrement, un peu affalé sur sa chaise, la main dans le gilet ouvert, dans une pose de Napoléon débraillé, tout en mâchonnant un cigare au coin de sa bouche largement fendue jusqu'aux oreilles. Ses gros yeux pétillaient de malice sous ses lunettes. Il était petit et laid, mais sa figure expressive et mobile impressionnait par l'intelligence qu'on y lisait. Ce premier soir, Windthorst prit donc un verre et, le levant, me souhaita la bienvenue avec un tact et une amabilité que j'eus rarement l'occasion de rencontrer dans mes longs séjours au delà du Rhin. Peut-être est-ce la phrase finale qui me fit tout particulièrement apprécier ce toast. Le chef du Centre m'invitait une fois pour toutes à venir m'asseoir à cette table pendant mon séjour à Berlin comme

dans une oasis où un Français était certain de rencontrer des sympathies toutes particulières. « Car, ajouta-t-il, si vous autres Français avez souffert en 1870, nous avons souffert quelques années auparavant et nous nous retrouverons toujours unis dans la même haine de la Prusse et du chancelier, ini fielhen Hass von Preus- .se/i iind Relchskanzler (Je suis sûr de la phrase, je Pai notée le soir même). Tous les députés présents, une cinquantaine au moins, levèrent leurs verres en prononçant le mot sacramentel : <r Prosit ». Aucun ne protesta.

Je revins souvent m'asseoir à cette table hospitalière et jamais aucune allusion désagréable pour mon patriotisme ne vint me choquer, au contraire. Il y avait parfois des hôtes de passage, des Ilospitanten^ comme on appelle en Allemagne les députés qui, sans être inscrits dans un parti, votent le plus souvent avec lui. C'étaient les chanoines Simonis et Winterer, d^Alsace; des Polonais comme les comtes de Koscielski, Mycielski et bien d'autres encore. Dans le parti catholique à proprement parler se rencontraient de grands seigneurs, le baron de Frankenstein, le comte Neipperg, petit-fils du mari de Marie-Louise, le comte Ilompesch,

neveu du grand maître de Malte lors de l'expédition d'Egypte, etc., des prêtres comme l'abbé Hitze, fondateur d'œuvres sociales ; des avocats, des docteurs, des savants comme Julius Bachem, Racke, Lieber, Porsch, qui fut président du Reichstag, des professeurs comme le baron de Hertling, actuellement président du Conseil des ministres de Bavière, qui n'avait certes pas alors sur les méthodes du gouvernement allemand les mêmes idées qu'aujourd'hui.* Il témoignait d'un grand respect pour les décisions pontificales et on l'eût bien surpris si on lui avait dit qu^un jour il s'élèverait contre l'une d'elles et qu'il amènerait le Pape à retirer une Encyclique, comme il le fît pour le serment antimoderniste des professeurs ecclésiastiques.

Car les temps changèrent et l'on vit la politique du Centre évoluer peu à peu. En 1887, les instructions de Léon XIII en faveur du ralliement rencontraient des résistances qui allèrent en s'affaiblissant. On était d'abord plus intransigeant que le Pape, mais à force de négocier avec le pouvoir, de pratiquer la politique du do ut des, on en arrivera à l'apaisement. La vieille haine de Windthorst tombait peu à peu.

Elle finit par se noyer dans un verre de bière que le chancelier offrit un jour dans son palais de la Wilhelmstrasse, dans un Frûhschoppen fameux, au vieux lutteur du Centre désarmé. Les catholiques allemands avaient moins bien supporté le triomphe que l'adversité. On l^a dit avec raison; ses meneurs ont témoigné d'une habileté merveilleuse pour maintenir dans une alliance paradoxale les éléments hétérogènes dont se compose le parti. Ils ont su longtemps, grâce à un idéal religieux, garder dans un môme groupement, coude à coude, des hobereaux que leurs tendances politiques rapprochaient des Junkers conservateurs et des prêtres démocrates qui, sur les bords du Rhin, fraternisaient avec les socialistes. Cette union a permis au Centre catholique d'exercer une influence prépondérante au parlement allemand. La centaine de membres qui depuis une trentaine d'années compose ce groupe au Reichstag n'a pas cessé d'être l'arbitre de la situation. Aucune loi ne peut être votée sans leur concours. Les successeurs de Windthorst ont suivi ses méthodes. Ils ont souvent parlé haut et exigé d'importantes concessions du gouvernement. Mais c'était à charge de revan-

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che et quand l'intérêt de leurs combinaisons l'exigeaient, ils n^hésitaient pas à faire fléchir leurs principes. Une question sur laquelle en particulier leur évolution a toujours été en s'accentuant a été le vote des lois militaires. En 1887 il fallut l'intervention pressante de Léon XIII pour faire abandonner au Centre son opposition au septennat. Depuis lors son attitude a bien changé et les chanceliers de l'Empire qui se sont succédés depuis Bismarck n'ont eu qu'à y mettre le prix pour obtenir des députés catholiques le vote de tous les crédits demandés pour l'armée ou la flotte. Ils s'engageaient peu à peu dans la voie du pangermanisme.

Il faut le reconnaître sans ambages, à mesure que le parti catholique remportait des succès matériels en politique il perdait sa raison d'être et sa force morale. Il en arrivait à n'être plus qu'un instrument de domination dans la main de l'empereur en faveur du Deutschthum. La part d'idéalisme qui semblait jadis être si vivace dans le parti catholique s'est éteinte et a sombré dans le réalisme brutal de l'Allemagne contemporaine.

Mais en même temps qu'il goûtait davantage les charmes de la puissance politique il se

relâchait de sa dépendance vis-à-vis de Rome. Certes, les apparences étaient sauvegardées ; dans chaque congrès catholique la motion en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du Pape était de rigueur. Mais on en votait le texte comme on prononce la formule d'un rite auquel on ne croit plus, et si on redoublait d'assurances de loyale obéissance au Pape, c'était fort souvent pour marquer sous des paroles doucereuses un esprit d'indépendance qui allait e'n grandissant. Nul n'ignore que c'est en Allemagne que le modernisme a rencontré le plus d'adeptes avoués ou honteux, donnant raison à cette vieille boutade romaine: « I Tedeschi sono tutti un poco eretici ». Les allemands sont tous un peu hérétiques.

Le gouvernement allemand ne leur ménageait pas d'ailleurs son appui et les deux légations de Prusse et de Bavière auprès du Vatican semblaient avoir pour principale mission de soutenir les catholiques dans leurs tendances particularistes contre l'esprit ultramontain. On en revenait en somme aux anciennes traditions du Joséphisme et si les formes étaient mieux observées, le fond restait le même.

Cette attitude se fit particulièrement remar-

quer lorsque le Pape Pie X après avoir condamné dogmatiquement le modernisme dans l'encyclique « Pascendi » ordonna à tous les membres du clergé de réprouver sous serment les propositions condamnées. Dans tout l'Univers et en France en particulier, le clergé se soumit sans protester aux ordres du Souverain Pontife. En Allemagne il y eut des protestations, et si le clergé ne déclara pas une opposition ouverte qui eût pu être dangereuse, il s'associa avec bienveillance aux remontrances que les gouvernements allemands, à la suite de la catholique Bavière, adressèrent à la Cour de Rome au nom des privilèges des Universités. Ainsi se réveillait une vieille querelle qui avait eu une certaine ampleur avant le concile du Vatican.

Le ton hautain de l'Allemagne fit impression à Rome. Le Pape céda et dispensa de l'obligation du serment antimoderniste les professeurs des Universités allemandes.

Il semblerait cependant en bonne logique que dans une question de doctrine comme celle-là, l'orthodoxie des professeurs devrait être tout particulièrement assurée. Il n'en est rien, et on voit en Allemagne, grâce à la con-

cession arrachée à Pie X, cette anomalie étrange qu'un savant ecclésiastique, professeur à l'Université de Munich, m'exposait naguère : « N'ayant pas eu à prêter le serment antimoderniste en vertu de mon titre de professeur, je n'ai pas le droit de confesser une vieille femme ni de prêcher dans une église de village, mais je peux former et je forme des élèves ecclésiastiques. »

Parlant du retrait forcé de cette encyclique, le journal La Croix le qualifiait dernièrement d'humiliation subie par la Papauté. Le mot est juste et s'applique également à la façon dont le même Pape s'inclina devant la défense faite par Guillaume II de laisser promulguer dans l^empire d'Allemagne l'encyclique sur saint Charles Borromée. Une critique de Luther, vive sans doute, mais bien naturelle sous la plume d'un Pape, fit froncer les sourcils de l'Empereur et Pie X une fois encore fit une exception pour l'Allemagne.

Si pareil fait se fût produit en France, les catholiques n'auraient pas manqué de crier à la persécution et de protester contre cette atteinte portée à la liberté d'enseignement du Souverain Pontife. En Allemagne la chose

passa inaperçue, peut-être même s'en est-on réjoui comme d'une preuve de la toute puissance allemande, parce que les catholiques ainsi que le reste de la nation, ont été courbés sous la discipline de fer de l'état.

Le clergé allemand lui-même est retombé dans la sujétion où il se complaisait jadis avant le réveil religieux. Il suit les directions de Berlin plutôt que celles venant de Rome. De nouveau il a perdu toute indépendance.

Il est revenu aux errements de la première moitié du XIX" siècle, au temps où les prélats allemands courbés sous la moins honorable des sujétions étaient les esclaves de la bureaucratie. On voyait alors des évêques qui pour plaire au roi de Prusse falsifiaient des bulles comme Spiegel, le fastueux archevêque de Cologne, ou aboutissaient au protestantisine comme Léopold de Sedlnitzky, prince-évêque de Breslau. Et si l'un d'eux plus fier, était arrêté et conduit en prison dans une forteresse pour avoir obéi à la voix de sa conscience ainsi qu'il advint en 1837 à Mgr de Droste-Vischering, ses collègues craintifs se taisaient. , Ces temps de servitude sont revenus pour le clergé d'Allemagne. L'archevêque de Colo-

gne publie des mandements pangermanistes que ne désavoueraient ni Lasson, ni Ostwald. Celui de Munich approuve l'arrestation du cardinal Mercier et on en arrive à déclarer que la parole de l'empereur ne peut être discutée. C'est un nouveau dogme de l'infaillibilité en matière politique qui hors de l'Allemagne rencontrera bien des opposants.

Les vieux soldats du droit et de la vérité ont disparu chez les catholiques allemands. Ils ont fait place à des adorateurs de la force. « Pas de sentimentalité », s'écrie le député Erzberger. Que nous sommes donc loin des prélats comme Droste-Vischering, Ketteler ou Martin de Paderborn, des hommes politiques comme Malinkrodt, Windthorst, ou Reichensperger !

Le réveil sera dur pour les catholiques d'Allemagne. Ils ont été tellement intoxiqués par les doctrines pangermaniques, qu'ils mettent de côté toutes les idées morales qui devraient faire agir leurs consciences. Ils ne voient pas qu'ils sont entre les mains de l'Empereur les artisans d'une œuvre essentiellement anticatholique. Ils peuvent avoir maintenant les flatteries d'un pouvoir qui a besein d'eux. Mais s'ils sont encore capables d'un peu de

réflexion qu'ils se rappellent ce qui a suivi pour eux la guerre de 1870. Sur les champs de bataille, on faisait appel au dévouement des congrégations et des chevaliers de Malte pour soigner les blessés. Le 22 Mai 1871, un décret impérial conférait la croix de fer à l'ordre des Jésuites d'Allemagne pour les remercier de leur dévouement dans les ambulances et moins d'un an après, le 15 Mai 1872, on commençait au Reichstag de Berlin les discussions des lois contre les Jésuites.

11 est vrai que pendant toute la campagne de France, Bismarck n'avait pas cessé de se préoccuper de la question religieuse. Le 13 septembre 1870, à l'ombre de cette belle cathédrale de Reims que les fils de ses soldats ont si honteusement détruite, il disait au maire M. Werlé qu'il lui incombait une mission plus glorieuse encore, celle de se rendre maître du catholicisme — « alors, ajoutait-il, les races latines auront vécu ». Et peu de jours après il écrivait au grand duc de Bade (24 octobre 1870). « Aussitôt la guerre finie avec la France, je marche contre l'infaillibilité. » Il tint parole.

L'Empereur Guillaume en fera sans doute autant. Il tiendra à honneur d'atteindre ce qu'il

— reconsidère « comme le but suprême de sa vie, la destruction du catholicisme », ainsi qu'il l'a écrit à sa cousine, la princesse Anne de Hesse lors de sa conversion.

D'ailleurs n'a-t-il pas commencé son œuvre, non seulement par la destruction systématique des églises de Belgique et le massacre des prêtres, mais surtout par l'asservissement qu'il a imposé aux catholiques de son empire. Les ruines matérielles si cruelles qu'elles soient peuvent se réparer, les ruines morales sont les pires de toutes.

Quelques précédents au cas du Cardii)al Mercier

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La Prusse n'a pas attendu d'être gouvernée par Bismarck et ses élèves pour avoir la main lourde dans son administration. Elle semble av^oir toujours confondu la manière brutale avec la manière forte. Lorsqu'en étudiant son histoire on entre dans le détail de sa politique intérieure, on retrouve dans le passé plus d'un acte qui n'est, en quelque sorte, que le précédent d'un de ses actes d'aujourd'hui. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de certains faits qui ne sont, en somme, que la répétition d'événements antérieurs. Certains procédés sont habituels chez eux.

On a été unanime à réprouver en Europe les mesures de rigueur prises par le gouvernement allemand vis-à-vis du cardinal Mercier, à la suite de la publication de sa lettre pastorale

du 25 décembre 1914. A voir l'émotion produite, on eût dit que c'était la première fois qu'on assistait à un pareil événement. Il n'en est rien cependant. Sans parler de la rudesse et du manque de tact dont les autorités allemandes cantonnées en Belgique ont fait preuve vis-à-vis du vénérable cardinal, on peut dire que tout cela rentre bien dans les habitudes prussiennes. Ce n est pas la première fois que la Prusse n'a pas hésité à mettre en prison un prélat dont l'attitude n'était pas conforme à ses désirs.

Il m'a paru intéressant de rappeler ces faits quelque peu oubliés, en indiquant les protestations auxquelles ils donnèrent lieu.

11 y a quelques quatre-vingts ans le siège archiépiscopal de Cologne avait été occupé par un prélat qui joignait à une grande souplesse vis-à-vis des gouverneinents, quels qu^ils fussent, une conception toute particulière du rôle que pourrait jouer en Allemagne une Eglise catholique nationale d'après des principes que, par analogie, nous qualifierons de

gallicans. Très grand seigneur, menant une vie somptueuse mais nullement scandaleuse, Mgr Spiegel zum Desembourg avait, comme doyen du Chapitre, puis comme évoque de Munster, obéi avec beaucoup de complaisance aux intentions de Napoléon, protecteur de la Confédération du Rhin. Plus tard devenu archevêque de Cologne, il avait, pour plaire au gouvernement prussien, trompé la cour de Rome, et en falsifiant des textes, si bien embrouillé dans un soi-disant compromis, la question si épineuse des mariages mixtes entre catholiques et protestants, que personne nV comprenait plus rien. Mais Spiegel mort fut remplacé par un prélat austère et consciencieux, Mgr de Droste-Vischering, qui ne se contenta pas des assurances gouvernementales et voulut remonter aux sources et aux documents originaux. Il s'aperçut ainsi que la convention préparée parle ministre prussien Bunsen avait falsifié le bref pontifical, comme s'il se fût agi d'une simple dépêche d'Ems. INIais l'archevêque était un homme essentiellement droit et honnête; il ne voulut pas, même par son silence, s'associer à une pareille supercherie. Il protesta donc publiquement et il en

résulta un conflit aigu. Le gouvernement prussien décida l'arrestation de l'archevêque. Le 20 novembre 1837, à sept heures du soir, la place Saint-Céréon, à Cologne, où se trouvait le palais du prélat, fut occupée militairement. Le gouverneur de la province, Bodelschwingh, vint sommer Mgr de Droste-Vischering de se rétracter, et sur son refus le mit en état d'arrestation. Une voiture de poste attendait dans la cour. On 3^ fit monter l'archevêque avec un gendarme, tandis qu\in autre s'installait sur le siège, et accompagné d'une troupe à cheval l'archevêque fut dirigé dans la nuit vers Minden, en Westphalie. Interné dans la forteresse, il lui fut interdit de correspondre avec son clergé et ses fidèles.

Les inesures avaient été si bien prises, que Tnil ne se douta à Cologne de l'enlèvement du prélat. L'événement ne fut connu que le lendemain, par une proclamation signée de trois ministres et affichée sur les murs de la ville. On y accusait l^archevêque ce d'avoir méconnu ^autorité royale et porté le trouble là où régnait le plus bel ordre ».

Le clergé allemand, y compris Pépiscopat, était déjà alors, dans son ensemble, tellement

imbu de la doctrine Joséphiste, sur la suprématie de l'Etat, que nul ne songea à protester. Les chanoines de la cathédrale s'inclinèrent devant le fait accompli et dès le 21 novembre le chapitre, dans une circulaire au clergé du diocèse, déclarait que l'archevêque avait été éloigné pour raisons très graves « gravissiniis €X causis, » Les évoques se, turent également : on eût dit que la hardiesse de leur confrère les effrayait. Ce manque de courage de leur part leur fut vivement reproché plus tard lorsque, sous rimpulsion du libéralisme que provoqua la révolution de 1848, les catholiques tinrent à Wurzboiirg un congrès. Le chanoine Lenning, aux applaudissements de l'assemblée, s'écria : « Au moment de l'arrestation de Clément-Auguste de Droste-Vischering, un fait sans précédent se produisit dans l'histoire de l'Eglise : l'épiscopat allemand ne fit rien. »

Il n'en fut pas de même dans la population. Il y eut des émeutes que le gouvernement prussien fît réprimer par la violence. Le sang coula non seulement, à Cologne, mais à Trêves, Munster, etc.

A Rome, le Pape ne prit pas la chose avec autant de calme que les évêques. Dès que Gré-

goire XVI fut avisé des événements qui s'étaient passés à Cologne, il convoqua un consistoire (10 décembre 1837) et là, en présence de toute la cour pontificale, dans une allocution indignée, blâmant la conduite du gouvernement prussien, il glorifia hautement l'archevêque de Cologne et lui envoya solennellement sa bénédiction et ses encouragements.

Pour donner encore plus de poids et d'éclat à ses paroles Grégoire XVI en fît communiquer le texte au corps diplomatique accrédité auprès de lui, aujmoyen d^une lettre très solennelle du secrétaire d'Etat, le cardinal Lambruschini.

On relit aujourd'hui avec un sentiment tout particulier cette fière harangue où le Souverain Pontife n'hésitait pas à tenir tête au roi de Prusse^et trouvait des accents indignés pour protester « au nom de la liberté ecclésiastique diminuée, de la dignité épiscopale tournée en dérision, de la juridiction canonique usurpée, des droits de l'Eglise foulés aux pieds ». Plusieurs lecteurs estimeront sans doute que ces paroles rencontrent de nos jours leur naturelle application.

Presque en même temps un incident de même nature se produisait à l'autre extrémité

de la Prusse. L'archevêque de Posen, Martin de Dunin eut des difficultés civec le ministère. Instruit par l'expérience des ennuis que pourrait causer une arrestation brutale comme celle de l'archevêque de Cologne, le gouvernement préféra ruser. // invita l'archevêque à venir s'expliquer à Berlin, et une fois arrivé il V invita encore à s'abstenir de revenir à Posen. Mgr de Dunin passa outre et rentra dans son diocèse. Il fut condamné à six mois de prison et interné dans la forteresse de Colbert, où à Texpiration de sa peine on le garda sans autre forme de procès.

Cette fois encore Grégoire XVI ne crut pas devoir garder le silence. Le 8 juillet 1839, le Souverain Pontife exalta la conduite du prélat prisonnier et protesta énergiquement contre les atteintes portées aux prérogatives épiscopales. Pas plus que pour les afï'aires de Cologne il ne jugea nécessaire de se renfermer dans des formules vagues et imprécises et de voiler sa pensée sous la simple affirmation de principes de morale. Il semble qu'il eût craint en posant simplement la majeure d'un syllogisme que les conclusions n'en soient pas assez facilement déduites, et il nommait

sans hésiter la victime et les persécuteurs.

Pie IX fît de même lorsqu'une quarantaine d'années plus tard un des successeurs de Mgr de Dunin, Mgr Ledochowski fut emprisonné pour avoir enfreint les décrets relatifs à Remploi de la langue polonaise, et qu'en cette même année 1874, l'archevêque de Cologne, Melchers, Pévêque de Trêves et d'autres prélats connurent pour des motifs divers les rigueurs de la prison prussienne.

Le Pape ne cessa de soutenir son clergé et ses fidèles par de nombreuses marques d^intérêt. Dès les premiers symptômes de persécution, il s'était adressé directement à Pempereur Guillaume. (( Je parle courageusement, disait Pie IX en terminant, car la vérité est mon bouclier; j'accomplis jusqu'au bout un de mes devoirs qui m'oblige à dire la vérité à tous (7 Août 1873). » Les allocutions, les encycliques se succédèrent parfois violentes. Rien ne devait arrêter les protestations du Pontife contre les violations du droit.

L'Allemagne était alors en pleine persécution religieuse. Elle commençait à s'imaginer dans son orgueil qu'en elle résidait toute science et civilisation. Déjà s'affirmaient ses préten-

tions de fciire triompher celle que ses dirigeants forgeaient à leur image la Kultur. Pour commencer elle voulait l'imposer aux dissidents de son empire, à ces catholiques qui étaient alors chez elle comme les représentants de cet idéal du droit qui ne cède pas devant la force. Aussi la première phase de cette lutte fut-elle comme magnifiée par eux par le nom de Kulturkampfii la lutte pour la civilisation » comme l'on traduisait alors, car on n'avait pas encore compris Tabîme qu'il y a entre la civilisation et la Kultur (1). On devait cependant déjà se rendre compte que mettant Deutschland ûher ailes, ils ne pouvaient admettre rien, aucun pouvoir, fut-il spirituel, au-dessus, ni môme à côté d'eux. Leur plus grand triomphe est de plier et d'asservir toutes les forces morales, et par conséquent le catholicisme. Ils ont déjà domestiqué la plus grande partie de ses représentants dans leur empire, ainsi qu'on a

(1) Ce fut dans la séance de 17 janvier 1873, que le célèbre savant Virchow s'écria dans un dicours que « l'on inaugurait un grand Kiillurkampf pour l'émancipation de l'État. » Le mot fit fortune. C est le même esprit qui anime actuellement les intellectuels allemands signataires du fameux manifeste des 93.

pu le voir dans l'étude précédente. Aussi ils s'étonnent que tous ne se courbent pas devant eux. Un évoque qui ne soit pas à plat ventre devant eux, qui parle au nom du droit, de la justice, de la liberté, cela leur paraît inadmissible, c'est un gêneur qu'il faut mettre à l'ombre.

Mais à défaut de toute autre voix, celle de la conscience universelle a stigmatisé l'arrestation du Cardinal Mercier.

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