FRANCIS MARRE
Chimiste-expert près la Cour d'Appel de Paris, Chroniqueur Scientifique du Correspondant.
BLOUD ET GAY, Éditeurs,
7, Place Saint-Sulpice, PARIS.
Tous droits réservis.
Que faire à V ambulance deV Ecole polytechnique, alors qu^on y subit, dans une gouttière, une immobilisation prolongée et rigoureusement horizontale? Evidemment, feuilleter des manuels d'artillerie, interroger des officiers blessés — camarades d'infortune — et s'efforcer de mieux connaître notre 75.
Cest V excuse d'un chimiste qui^ pour occuper sa convalescence, a Vaudace de décrire un canon.,.
Décembre 1914.
En juin igoS, après la visite de Guillaume 11 à Tanger (3i mars), pendant les inoubliables journées qui ont précédé et suivi la chute de M. Delcassé, l'idée se fit jour dans les esprits qu'une guerre avec l'Allemagne devait désormais être tenue pour possible, sinon pour probable, et qu'en tout état de cause, il fallait en envisager très sérieusement l'hypothèse. Ce fut, chez beaucoup, une stupeur véritable : rien n'avait fait présager une si redoutable éventualité. Depuis longtemps, le Parlement plaçait les préoccupations de la Défense laïque bien avant celles de la Défense nationale; le parti radical s'enor-
(1) La plus grande partie de cette étude a été publiée dans la revue le Correspondant.
gueillissait d'avoir triomphé des Congrégations; les liquidateurs étaient rois; les journaux étaient pleins de polémiques pour ou contre les religieux ou les sœurs ;M. Pelletan traitait d'égal à égal et de puissance à puissance avec MM. les ouvriers syndiqués des arsenaux; le général André orientait de son mieux l'effort pacifique des officiers vers des questions, qu'il estimait primordiales, de mutualité et de coopération. La guerre apparaissait comme un mal lointain, vaguement irréel, et dont les admirables progrès de la civilisation moderne avaient définitivement supprimé le danger, puisque les nations avaient eu assez de bon sens pour inventer les traités d'arbitrage.
Pourtant, il fallut bien se rendre à l'évidence et se résoudre à apercevoir la dure réalité. Des hommes clairvoyants entreprirent d'éclairer l'opinion publique trop longtemps aveuglée et de lui montrer les périls dont ils connaissaient l'imminence. Ils y parvinrent, non sans peine, après avoir beaucoup lutté et, lentement, la
mentalité de nos compatriotes se transforma. La conviction s'établit que, au contraire de ce qu'on avait cru, il était raisonnable de s'attendre à voir surgir quelque jour un différend franco-allemand auquel des discours ou des notes diplomatiques seraient impuissants à fournir une solution acceptable.
Donc, il y a quelques années, personne n'ignorait chez nous qu'à coup sûr la paix ne durerait pas toujours, et c'est la raison principale pour laquelle furent suivis avec une attention inquiète les tragiques événements qui se sont déroulés dans les Balkans. Si on avait, au cours de l'année 1910, interrogé une centaine ^de personnes choisies au hasard dans toutes les classes de la société et si on leur avait demandé ce qu'il fallait, à leur avis, conclure des cruelles défaites que les Turcs avaient subies, nul doute que toutes les réponses eussent été concordantes : « Les Turcs
étaient armés de canons Krupp, tandis que les artilleries bulgare, serbe et hellénique possédaient des pièces françaises. Or, les troupes ottomanes ont été battues. Donc l'armement des Balkaniques était nettement supérieur à celui des Ottomans. » Ce syllogisme naïvement formel aurait été, bien entendu, complété par un raisonnement analogique : « Si la guerre éclatait demain, notre artillerie n'aurait aucune peine à écraser celle des Allemands et à nous donner la victoire. »
A n'en pas douter, c'était là une opinion hasardeuse a priori, puisque, entre autres choses, elle oubliait de tenir compte de la façon dont les Turcs avaient utilisé leurs pièces, ainsi que de la différence existant entre les canons « de fabrication française » mis en batterie du côté bulgare, serbe ou grec, et ceux qui étaient « en service dans l'armée française ».
L'optimisme auquel cette opinion populaire a donné naissance était-il bien légitime? En d'autres termes, notre artillerie
de campagne possédait-elle vraiment, à la veille de la guerre actuelle, une supériorité démontrée sur celle des Allemands?
La question ainsi posée est complexe, et le difficile problème qu'elle soulève comporte trop d'inconnues pour qu'on puisse lui proposer une brève solution par oui ou par non.
Du reste, quelle que soit la réponse formulée, elle n'a guère qu'un intérêt rétrospectif et surtout qu'un intérêt de pure théorie. Ce qui importe c'est de savoir si, à l'heure présente, après plus de 260 jours de combats, la preuve est réellement faite que notre matériel léger de campagne est supérieur à celui des Allemands.