LA VERIDIQUE HISTOIRE DU
Dans les derniers mois de 1891, les spécialistes de notre armée estimèrent que le canon de 90, alors en service et qui avait été construit en 1877 sur les plans du colonel de Bange, ne répondait plus aux exigences tactiques du moment. L'adoption des poudres sans fumée venait de transformer les règles du combat d'infanterie en créant ce qu'on a appelé d'un mot expressif « le vide du champ de bataille ». D'autre part, la marine venait d'être pourvue des pièces à tir rapide de Canet et de Hotchkiss. Il apparaissait dès lors comme indispensable de donner aux troupes de terre un canon du même genre, pouvant
jeter rapidement un nombre considérable de projectiles sur les unités s'avançant en ordre dispersé et balayer largement le terrain devant lui. Peu après, le colonel Estienne démontra, dans son livre classique sur V Art de conjecturer^ qu'un espace quelconque serait absolument intenable si, dans les partis en présence, toutes les armes à feu tiraient au hasard : elles arroseraient de projectiles toute l'étendue exposée à leurs feux, sans laisser à aucun des combattants la chance la plus minime de ne pas être atteint. Si, au contraire, leur tir se concentre sur certains points, il reste des zones indemnes, dont les occupants peuvent avoir la vie sauve. Il fallait donc donner au Commandement les moyens de se rapprocher, autant qu'il se peut, des conditions théoriques de « l'arrosage complet ».
Pour y parvenir, il était nécessaire de mettre à sa disposition une artillerie tirant un projectile dont la rupture éparpillerait en tous sens des balles et des éclats animés d'une vitesse suffisante pour les rendre
sûrement meurtriers; il était indispensable surtout que cette artillerie pût tirer facilement <( en profondeur », afin de battre successivement toutes les zones du champ de bataille jusqu'à l'extrême limiie de la portée utile de ses pièces.
Ni le canon de 90 ni, du reste, aucun des canons étrangers alors en service ne permettaient d'obtenir ce résultat. Son recul exigeait, à chaque coup, une remise en batterie, pénible et lente ; son pointage se faisait au levier, suivant une technique peu favorable à la justesse du tir ; enfin, son obus donnait, en profondeur, des effets assez médiocres. Avec le 90, on tirait au polygone de deux à trois coups par minute et, si le rideau de fumée qui aveuglait autrefois les batteries avait été supprimé depuis que les gargousses étaient chargées de poudre à la nitrocellulose, le rendement moyen des pièces n'en était pas moins peu élevé, en raison de la rapidité insuffisante du tir, qui les empêchait d'atteindre les « buts à éclipse » constitués par les chaînes de tirailleurs s'avançant par à^
coups et s'élançant par bonds d'abri en abri.
Un premier progrès fut réalisé à Puteaux par la construction du canon Ducros : il avait un calibre de 76 millimètres, une hausse indépendante (i\ un affût rigide comportant une bêche de crosse et un ber-
(1) Si on suppose l'affût du canon invariablement fixé à un plan passant par 1 objectif, on conçoit qu il suffit, pour atteindre à coup sûr le but, de pointer en hauteur au moyen dune hausse facile à manier, et dont les mouvements successifs se traduisent par les déplacements d'une aiguille sur un cadran. Mais ce n'est là qu'une conception théorique. Dans la réalité, le canon repose, par l'intermédiaire de sa plateforme-support, de ses tourillons et de son affût, sur un sol compressible et déformable ; par suite, il se déplace nécessairement « en hauteur »> à chaque coup tiré et la place où se trouve le zéro de son cadran de pointage varie de façon sensible. Dès lors, apparaît l'utilité de la hausse indépendante. Elle consiste essentiellement en un niveau à bulle d'air fixé à la plate-forme-support et dont le pointeur maintient constamment la bulle à sa position initiale. Tout se passe donc exactement comme si la plate-forme-support demeurait dans une position fixe et, pour donner à la pièce les hausses successives que réclament les nécessités du tir, il suffit de manier correctement la manivelle de pointage en hauteur, ce qui peut être fait de façon extrêmement rapide et, pour ainsi dire, automatique.
ceau coulissant sur Tessieu, pour le pointage en direction. Il tirait un projectile de 7 kilogrammes, sortant de la bouche avec une vitesse de 6oo mètres environ. Malheureusement ses réactions étaient violentes ; il se dépointait souvent et fournissait un tir d'une rapidité encore insuffisante, puisqu'elle ne dépassait pas 5 à 6 coups par minute.
Vers la même époque, les ateliers de Bourges fabriquèrent de leur côté un canon avec frein, mais à recul bref, assez analogue au 120 court du modèle 1890. La culasse de cette pièce, comme celle de la pièce de Ducros, d'ailleurs, se manœuvrait en deux temps, ce qui n'était pas pour diminuer la durée du chargement.
Le canon de Puteaux et le canon de Bourges avaient tous deux des mérites réels, qui faillirent un moment les faire adopter l'un et l'autre, ce qui nous aurait dotés d'un matériel à tir accéléré, mais nullement d'un matériel à tir vraiment rapide (1). Aussi ne saurait-on être trop
(1) Il est curieux de remarquer que l'idée même
reconnaissant au commandant Déport, qui dirigeait alors les ateliers de construction de Puteaux, de la belle ténacité avec laquelle il poursuivit la création d'un canon répondant de façon plus complète aux desiderata de Tarmée.
11 commença par fixer son choix sur un système de fermeture de culasse qui avait été étudié à Rive-de-Gier en i87o et qui permettait de commander l'ouverture de la pièce par un seul mouvement de rotation à faible amplitude. Il adopta (i) une car-
dont procède radoption dans les armées modernes d'une artillerie à tir rapide est infiniment plus ancienne qu'on se le figure en général. C'est ainsi que Frédéric II, roi de Prusse, avait fait construire et avait mis en service un canon capable de tirer 11 à 12 coups par minute ; en 1766, l'armée saxonne adopta un matériel qui tirait de 14 à 16 coups par minute. Mais il ne s'agissait alors que de pièces ayant un faible calibre, et, pendant deux siècles, on sacrifia délibérément la rapidité du tir à l'accroissement du calibre, en se contentant d'une vitesse moyenne de 2 coups à la minute.
(1) Par lettre officielle en date du 10 mai 1892, le commandant Déport fit connaître au ministre de la Guerre les détails de construction ainsi que les plans du canon qu'il avait conçu et qui permettait « de réaliser un tir rapide, sans recul ni dépointage ».
louche métallique réunissant le projectile, la poudre et l'amorce, ce qui réduisit à une seule les manœuvres multiples du chargement. II ajouta à la culasse un éjecteur faisant disparaître automatiquement la douille vide après chaque coup tiré. Quant à l'immobilité de la pièce, qui supprime la remise en batterie et procure, avec la sûreté des résultats, la rapidité du tir, il était évident qu'elle ne pouvait être obtenue pratiquement qu'en faisant reposer le canon sur un berceau susceptible de coulisser sur l'affût sous l'influence du recul, et dont le brusque mouvement en arrière serait graduellement ralenti par un frein élastique qui le ferait arriver à fin de course avec une vitesse nulle, puis le ramènerait sans heurt à sa position initiale. Si ce frein est constitué par un ressort à la fois puissant et brutal, le recul est court; mais la pièce se redresse, en prenant appui sur la bêche de crosse : elle « se cabre », disent les artilleurs. Le problème fut résolu de façon élégante par la combinaison de tout un ensemble de moyens mécaniques et, no-
tamment, par l'adjonction au berceau d'un frein hydraulique, complété par un récupérateur à air comprimé. Enfin, les manœuvres de pointage en hauteur et en direction devinrent simples, précises et faciles à la fois, grâce à une hausse indépendante procédant de celle du canon Ducros. Dans la pièce ainsi conçue (i), la mise en batterie est définitive dès le second coup tiré ; c'est-à-dire aussitôt que la bêche de crosse est complètement enfoncée dans le sol : le frein à eau et à glycérine (2) (frein hydropneumatique) ramène doucement en position la pièce qui a reculé sur son berceau au moment du départ du coup, et cela sans qu'elle se dépointe sensiblement. Du reste, les dispositifs de hausse indépendante rendent aisées et très promptes les minimes corrections qui peuvent être
(1) Le canon construit par le commandant Déport fut présenté pour la première fois à la Commission d'expériences de Bourges en 1894, et adopté par cette Commission, à la suite d'essais concluants.
(2) Contrairement à ce qui a été souvent écrit, le frein hydropneumatique a pour principe l'incompressibilité de l'eau : la glycérine n'est ajoutée au liquide que pour en abaisser la température de congélation.
nécessaires. Un ingénieux artifice de construction permet de disperser successivement les coups d'une même pièce sur une largeur donnée, de manière à réaliser, quand on le veut, des tirs fauchants, avec autant de facilité et d'exactitude que des tirs progressifs.
La stabilité est si grande que deux servants sont assis sur des sellettes fixées à rafîût même, abrités derrière d'épais boucliers d'acier que la balle du fusil d'infanterie ne pénètre pas à la distance de i5o mètres. Quant à la rapidité du tir, elle n'est limitée que par celle du chargement et atteint 20 à 21 coups par minute, au polygone, aussi bien qu'aux écoles à feu ou en campagne. Notre canon de campagne actuel — notre 75 — tire donc aussi vite que peut le faire un fusil à répétition.
Quand le commandant Déport eut pris sa retraite, avec le grade de lieutenantcolonel, la mise au point et la fabrication « en grand » de son canon furent continuées par son collaborateur, le capitaine Sainte-
Claire-Deville, maintenant général de brigade, puis par le capitaine Rimailho, aujourd'hui en retraite et lieutenant-colonel de réserve, en service au front. Ceux-ci ont combiné le caisson-armoire à renversement et imaginé le débouchoir, grâce auquel on peut, sans nuire le moins du monde à la rapidité du tir, ouvrir instantanément les évents des fusées qui arment les projectiles : on provoque ainsi Téclatement des shrapnells à la hauteur et à la distance que Ton désire.
Bien qu'il ait aujourd'hui dix-huit ans déjà, ce qui est presque l'âge de vieillesse pour un canon, notre 75 n'est encore dépassé par aucune pièce d'artillerie des armées étrangères, et, cependant, il a inspiré la plupart des constructeurs, dans les divers ateliers militaires du monde.
Il est vrai que les ingénieurs d'artillerie qui l'ont contrefait n'ont pas toujours été très clairvoyants. Ce fut, notamment le
cas pour les Allemands, et il est bien permis, à l'heure actuelle, de raconter le tour excellent qui leur fut joué dans le courant des années 1898 et 1894.
Le ministre de la Guerre était alors le général Mercier, et le directeur de l'artillerie au Ministère, le général Deloye, homme d'une haute intelligence, qui fut d'ailleurs, vers la fin de sa carrière, l'une des innombrables victimes de notre politique intérieure. Il suivait avec la plus grande attention les travaux poursuivis à Puteaux par son subordonné et ami, le commandant Déport. Persuadé que celuici avait combiné une arme de tout premier ordre, capable de donner à la France une énorme supériorité militaire, il ne cessait de lui prodiguer les encouragements et de le soutenir de tout son pouvoir.
Il y avait à la même époque, à l'ambassade allemande, un attaché militaire qui s'appelait le colonel von Schwarzkoppen et dont le nom a été souvent prononcé au sujet de l'affaire Dreyfus. Rien ne s'oppose
maintenant à ce qu'on dise de ce diplomate qu'il était le chef occulte d'une redoutable organisation d'espionnage et qu'il ne reculait devant Temploi d'aucun procédé pour accomplir la besogne dont ses chefs l'avaient chargé. Apprenant qu'un des contremaîtres de Puteaux, dont le nom n'a pas besoin d'être cité, était écrasé sous le poids de dettes criardes et cherchait partout de l'argent pour désintéresser ses créanciers, il lui fit offrir par un intermédiaire une somme relativement importante, en échange de quelques complaisances et de quelques renseignements. Le contremaître hésita d'abord, se fit longtemps prier, puis finit par accepter ; il livra quelques dessins du canon que l'on étudiait et à la fabrication duquel il collaborait ; puis il avoua des pertes aux courses et de nouveaux besoins d'argent, ce qui lui valut de nouveaux subsides, en échange de quelques pièces détachées. iM. von Schwarzkoppen exultait, d'autant plus que, pratiquant à merveille le système des recoupages, il s'était procuré par une voie différente des
précisions confirmant pleinement celles que lui avait fournies le contremaître.
Il faut, d'ailleurs, se hâter de dire que, d'un côté comme de l'autre, il était également trompé. Le maître ouvrier de Puteaux n'était pas le moins du monde besogneux: c'était un excellent Français, qui « trahissait » par ordre et qui, par ordre également, remettait à l'attaché militaire d'Allemagne des documents tout à fait authentiques, mais fantaisistes néanmoins, puisqu'ils se rapportaient au canon Ducros, et point du tout au canon Déport.
Le général Deloye, qui avait ourdi cette amusante machination, fit mieux encore.
Il provoqua des « fuites », des maladresses, des indiscrétions, autorisa la présentation à des officiers étrangers du canon Ducros, fit tirer cette pièce sur plusieurs polygones d'expériences dont l'accès fut mal interdit aux curieux et fit si bien que, dans le grand état-major de Berlin, la conviction fut établie que la France allait adopter un canon « à tir accéléré », alors
NOTRE i( 75 » 25
qu'en réalité on construisait à Puteaux un canon « à tir rapide ».
Dans les premières semaines de 1896, une vingtaine de colonels d'artillerie furent convoqués à assister à une école à feu où on tira devant eux le nouveau canon — le canon Ducros, bien entendu. Mais sur les cinq pièces qui furent expédiées, par chemin de fer, de Puteaux au polygone choisi pour les essais, une se perdit en route, avec un caisson rempli d'obus chargés. On lit le silence sur cet incident grave d'un wagon plombé qui avait pris une fausse direction et, si on en parla à mots couverts dans certains milieux bien informés, un démenti officiel fut lancé de façon si nette, qu'il ne subsista rien de l'histoire. Elle fut étouffée en quelques jours. Inutile de dire que la pièce disparue avait pris le chemin delà frontière. Quant aux tirs d'essai, ils furent concluants : le canon Ducros réalisait un tel progrès sur le 90 que les hommes les plus compétents n'élevèrent aucune critique sur sa valeur.
Amplement informée, l'artillerie allemande se hâta d'adopter son matériel de 1896, qui est du calibre de 77 millimètres et permettait un tir plus accéléré que celui du canon Ducros. La fabrication s'en poursuivit avec une hâte fébrile et, vers la fin de 1896, la pièce avait été mise en service dans la plupart des régiments actifs. A ce moment, l'artillerie française fut dotée de son « 75 » actuel, que le général Deloye avait fait construire en secret, tandis qu'il laissait croire à tout le monde, même au rapporteur du budget de la guerre, la prochaine apparition d'un canon du type Ducros amélioré.
On s'émut grandement en Allemagne où, toutefois, on eut trop d'orgueil pour supposer que Seiner Hochwhlgeboren Herr Oberst Graf von Schwarzkoppen pouvait avoir joué un rôle de dupe. Les experts militaires les plus qualifiés dictèrent à la presse des articles documentés pour dé-
montrer à l'opinion germanique que le nouveau canon français était d'une fragilité si grande qu'il n'avait aucune des qua^ lités requises d'une pièce de campagne.
Chez nous, on laissa dire, et même on donna le plus de publicité possible à des incidents de tir sans importance.
Toutefois, les artilleurs allemands finirent par comprendre la faute énorme qu'ils avaient commise; mais ils ne pouvaient avouer à l'empereur leur opinion de l'heure présente, qui était la condamnation de leur opinion passée. Ils transigèrent donc avec leur conscience de soldats en proposant, d'accord avec les maisons Krupp et Ehrhardt, une transformation de leur matériel de 1896 en un canon à long recul sur l'affût et à boucliers. La proposition fut acceptée et mise à l'étude : elle eut pour résultat le canon de campagne actuel, qui est du type officiel N. A. {Neuer Art, nouveau modèle). Il est muni d'un frein hydraulique et d'un récupérateur à ressort qui assure la remise en batterie d'une façon beaucoup plus dure que ne le fait notre
frein à glycérine complété par un récupérateur à air comprimé. Il ne comporte pas de dispositif permettant d'exécuter des tirs fauchants et n'a pas de hausse indépendante, ce qui accroît considérablement la durée du pointage, surtout dans les tirs progressifs. Il est sujet à des pivotements, autour de la bêche de crosse, qui se produisent sous l'influence du recul, en raison du mode de pointage en direction adopté, et qui provoquent souvent des dépointages latéraux. Enfin, il a une puissance balistique inférieure à celle de notre 76, et un tir beaucoup moins rapide, qui ne dépasse guère 12 coups à la minute. C'est un bon canon à tir accéléré, mais un mauvais canon à tir rapide.