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UN DOCUMENT HISTORIQUE

Le 31 juillet 1914, une lettre fut remise à la poste à Berlin, avec cette adresse :

Madame Gostermans,

107, rue Froissard,

Bruxelles (Belgique).

Le même jour, l'état de guerre avait été proclamé pour tout le territoire de l'empire, ce qui impliquait la suspension de l'expédition de lettres privées à destination de l'étranger ; la lettre fut donc transmise, avec une mention concernant l'état de guerre, au bureau de départ. La lettre y resta et fut ouverte, finalement à l'expiration du délai légal, par la direction des

(i) La publication de ce document inaugure une campagne qui fut menée avec beaucoup de méthode dans toute la Belgique dans le but de rejeter les responsabilités de la guerre sur la Russie, l'Angleterre, la France. A cet effet on eut recours, non seulement aux affiches, mais encore aux journaux qui parurent en Belgique avec l'autorisation de la censure allemande dès que les organes belges, qui avaient la confiance du public disparurent. Ces journaux extrêmement suspects — quelques-uns étaient manifestement subventionnés par les Allemands — n'eurent jamais aucun crédit ni aucune autorité.

postes à Berlin, afin de constater l'adresse de l'auteur de la lettre. Sous l'enveloppe se trouvait une seconde enveloppe portant cette adresse :

Son excellence Monsieur Davignon, Ministre des Affaires étrangères.

Sur cette enveloppe non plus l'adresse de l'auteur n'était indiquée. Elle fut donc également ouverte : on y trouva un rapport officiel du chargé d'affaires de Belgique cà Saint-Pétersbourg, Monsieur B. de l'Escaille, sur la situation politique à Saint-Pétersbourg à la date du 30 juillet. Ce rapport, vu son importance politique, fut alors remis par la direction supérieure des postes à l'oftice des Affaires étrangères.

Voici le texte original de ce rapport, que nous avons publié, en résumé, antérieurement :

Légation de Belgique à Saint-Pétersbourg.

Le 30 juillet 1914.

Situation politique.

Monsieur le Ministre,

Les journées d'hier et d'avant-hier se sont passées dans l'attente d'événements qui devaient suivre la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie. Les nouvelles les plus contradictoires ont circulé sans qu'il soit possible de démêler exactement le vrai du faux, touchant les intentions du gouvernement impérial.

Ce qui est incontestable, c'est que l'Allemagne s'est efforcée, autant ici qu'à Vienne, de trouver un moyen quelconque d'éviter un conflit général, mais qu'elle a rencontré d'un côté l'obstination du cabinet de Vienne à ne pas faire un pas en arrière et, de l'autre, la méfiance du cabinet de Saint-Pétersbourg devant les assurances de l'Autriche- Hongrie qu'elle ne songeait qu'à punir la Serbie et non à s'en emparer.

M. Sazanow a déclaré qu'il était impossible à la Russie de ne pas se tenir prête et de ne pas mobiliser, mais que ces préparatifs n'étaient pas dirigés contre l'Allemagne. Ce matin, u*i communiqué officiel aux journaux annonce que les « réser- )) vistes ont été appelés sous les armes dans un certain nombre

^) de gouvernement ». Connaissant la discrétion des communiqués officiels russes, on peut hardiment prétendre qu'on mobilise partout.

L'ambassadeur d'Allemagne a déclaré ce matin qu'il était à bout des essais de conciliation qu'il n'a cessé de faire depuis samedi et qu'il n'avait plus f][uère d'espoir. On vient de me dire que l'ambassade d'Angleterre s'était prononcé dans le même sens.

La Grande Bretagne a proposé dernièrement un arbitrage. M. Sazanow a répondu : « Nous l'avons nous-mêmes proposé » à l'Autriche-Hongrie, elle l'a refusé. »

A la proposition d'une conférence, l'Allemagne a répondu par la proposition d'une entente entre cabinets. On peut se demander vraiment si tout le monde ne désire pas la guerre et tâche seulement d'en retarder un peu la déclaration pour gagner du temps.

L'Angleterre a commencé par donner à entendre qu'elle ne voulait pas se laisser entraîner dans un conflit. Sir George Buchanan le disait ouvertement.

Aujourd'hui on est fermement convaincu à Saint-Pétersbourg, on en a même l'assurance, que l'Angleterre soutiendra la France. Cet appui est d'un poids énorme et n'a pas peu contribué à donner la haute main au parti de la guerre.

Le gouvernement russe a laissé dans ces derniers jours libre cours à toutes les manifestations pro -serbes et hostiles à l'Autriche et n'a aucunement cherché à les étouffer. Il s'est encore produit des divergences de vues dans le sein du conseil des ministres qui s'est réuni hier matin ; on a retardé la publication de la mobilisation ; mais, depuis, s'est produit un revirement, le parti de la guerre a pris le dessus, et ce matin, à 4 heures, cette mobilisation était publiée.

L'armée, qui se sent forte, est pleine d'enthousiasme et fonde de grandes espérances sur les progrès réalisés depuis la guerre japonaise.

La marii.e est si loin d'avoir réalisé le programme de sa reconstruction, de sa réorganisation, qu'elle ne peut vraiment pas entrer en ligne de compte. C'est bien là le motif qui donnait tant d'importance à l'assurance de l'appui de l'Angleterre.

Comme j'ai eu l'honneur devons le télégraphier aujourd'hui (T. 10), tout espoir de solution pacifique paraît écarté. C'est l'opinion des cercles diplomatiques.

Je me suis servi, pour mon télégramme, de la voie via Stoc-

kholm par le « Nordisk Gabel » comme plus sûr que l'autre. Je confie cette dépêche à un courrier privé, qui la mettra à la poste en Allemagne.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, les assurances de mon plus profond respect.

B. de L'ESGAILLE.

Le Gouvernement militaire allemand.

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