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INSTALLATION DE DURTAL A CHARTRES

jEPUis trois mois déjà, Durtal habitait Chartres. Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans un état d'anémie spirituelle, affreux. L'âme gardait la chambre, se levait à peine, traînait sur une chaise longue, somnolait dans la tépidité d'une langueur que berçait encore le ronronnement de prières toutes labiales, d'oraisons se dévidant comme une machine détraquée dont le déclic part seul et qui tourne d'ellemême dans le vide, sans qu'on y touche.

Quelquefois cependant, pris de révolte, il parvenait à se tenir, à arrêter l'horlogerie déréglée de ses suppHques et il essayait alors de s'examiner, de se voir d'un peu haut, d'embrasser, d'un coup d'œil, les perspectives confuses de son être.

Et devant ses demeures d'âme perdues dans les brumes, il songeait à une étrange association des Révélations de sainte Térèse et des contes d'Edgar Poë.

Les salles de son château interne étaient vides et

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ffbld^s, cernées, dé même que les chambres dé la thàison Usher, par tm ètâng dont les brouillards finissaiètlt pii fiértétrer, fiar fêléf la coque usée des iriurs. Et il rôdait^ sdlitaire et inquiet, dans cëS réduits délabrés dbht les portes closes h'ouvtaient plus ; ses prbmëfiâdes en luimême étaiefat dotic circonscrites et le panorama qti'il pouvait Èontempler s'étendaitjsingulièl'enierit rétréci, se rapproehaitj presque nul. Il savait biêti, d'aillëiirsj éjiiè les pièces qoi éntburaierit la cellule située ati cetltrej telle réservée au Maître, étaient verrouillées, scellées par d'indévissàbléS éerous, tliâititeflués par de tri|3lës bâtreSi irlaccessibles. Il se bornait ddnc àerréfdail^lcS VëStibUlès et dans les alentours.

A Notrt-Dàme de TAtre, il était allé plus loin, s'était hasardé jusqu'aux enclos qiii envirôrthetit là résidente du Christ; il avait aperçu, à l'horizcrij lèS frûHtièteà de là Mràtiqiie et, satis forée pout contiriuet sa roUtÈj il était mttibè ; rhdiiîtëtiant c'était lameritable catj aittèi que le rètnârque sainte Têrèse, « dans la vie Spiritiiêllfe^ tlë pas avancer, c'est reculer ». Et il était^ en effet, revenu sur ses pas, gisait à inoitiê paralysé^ noii plus rilêrtie dàilâ les antichambres de ses domaines, triais daris leurs cdtirsi

Jusque-là les phénomènes décrits par l'inégalable Abbesse restaient exacts. Chez Durtal, les château! derâiriê étaient inhabités comme après un lottg dèiiil ; mais dânà les pièces èncdre ôUVettes, circulait, ainsi que là sœur de l'iriquiétàrlt Usher^ le fantôme des péchés àvdUés, des fautes mortesi

Semblable m déplorable malade d'Edgar Pdë, Durtal entendait avec terreur des frôlements de pas dans lès escaliers^ deà cris |)lâindfs dêtriète lés portés.

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Et pourtant les revenants des vieux forfaits ne se formulaient qu'en des figures indécises, ne parvenaient pas à se coaguler, à prendre corps. Le méfait le plus obsédant de tous, celui qui l'avait tant torturé, le méfait des sens, se taisait enfin, le laissait calme. La Trappe avait déraciné les souches des anciennes luxures ; leur souvenir le hantait bien parfois, dans ce qu'il avait de plus affligeant, de plus ignoble, mais il les regardait passer, le cœur sur les lèvres, s'étonnant d'avoir été si longtemps la dupe de ces malpropres manigances, ne comprenant même plus la puissance de ces mirages, l'illusion de ces oasis charnelles, rencontrées dans le désert d'une existence, confinée à l'écart, dans la solitude et dans les livres.

Son imagination pouvait le supplicier, mais, sans mérite, sans lutte, par une grâce toute divine, il avait pu ne pas mésavenir depuis son retour du cloître.

Par contre, s'il était en quelque sorte éviré, s'il était absous du plus gros de ses peines, il voyait s'épanouir en lui une nouvelle ivraie dont la croissance s'était jusqu'alors dissimulée derrière les végétations plus touffues des autres vices. Au premier abord, il s'était jugé moins sous la dépendance des péchés, et moins vil; et il était cependant aussi étroitement attaché au mal; seulement, la nature et la qualité des liens différaient, n'étaient plus les mêmes.

Outre cet état de siccité qui faisait que, dès qu'il entrait dans une église ou s'agenouillait chez lui, il sentait le froid lui geler ses prières et lui glacer l'âme, il discernait les attaques sourdes, les assauts muets d'un ridicule orgueil.

Il avait beau se tenir sur ses gardes, chaque fois il

était surpris sans même avoir le temps de se reconnaître.

Cela commençait sous le couvert des réflexions les plus modérées, les plus bénignes.

A supposer, par exemple, qu'il eût, en se privant, rendu à son prochain service, ou qu'il n'eût pas nui à une personne contre laquelle il se croyait des griefs, une personne qu'il n'aimait point, aussitôt se glissait, s'insinuait, en lui, une certaine satisfaction, une certaine gloriole, aboutissant à cette inepte conclusion qu'il était supérieur à bien d'autres; et, sur ces sentiments de basse vanité, se greffait encore l'orgueil d'une vertu qu'il n'avait même pas conquise au prix d'efforts, la superbe de la chasteté, si insidieuse, celle-là, que la plupart des gens qui la pratiquent ne s'en doutent même pas.

Et il ne se rendait compte du but de ces agressions que trop tard, lorsqu'elles s'étaient précisées, lorsqu'il s'était oublié à les subir ; et il se désespérait de trébucher toujours dans le même piège, se disant que le peu de bien qu'il pouvait acquérir était rayé du bilan de sa vie, par les insolentes dépenses de son vice.

Il s'exaspérait, se ratiocinait les vieilles démences, se criait, à bout de forces :

La Trappe m'a brisé; elle m'a sauvé de la concupiscence, mais pour m'encombrer de maladies que j'ignorais avant d'avoir été opéré chez elle! Elle qui est si humble, elle m'a augmenté la vanité et décuplé l'orgueil; puis elle m'a laissé partir, si faible et si las, que jamais, depuis, je n'ai pu surmonter cette exinanition, jamais je n'ai pu prendre goût à la Réfection mystique qui m'est nécessaire, si je ne veux pas mourir à Dieu, pourtant!

Et pour la centième fois, il se questionnait : suis-je

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pltiâ héuféùx qu'avant ma conversion? et il devait cèjîiéndant bien, pour ne pas se mentit, tépOtidre bùi; il menait une vie chrétienile éh sdrtithé, priait mal, fîîâii priait Sans rélâché au moins; seulement... ^èiileftiefit... ah ! ses paùVi-es derileurés d'âmes étaiètit-éllés assez vëirnïoulues et assez arides ! — Et il se demitidàit avec angoissé si elles ne finiraient pas, tômmè le manoir d'Edgar Pdë, par s'éfForidrèr subiterrlènt, en ùri jour de crise, dans les eaux noires dé cet étang de pîéchés qiii minait les ttiurs!

Arrivé à ce point de ses rabâchages, forcément il déviait sur l'abbé Gévresin qui l'obligeait, malgré ses iridèsirs, à communier. Depuis son retour de Nottë-tlaiiie de l'Atrë, Ses relations avec ce jirètré s'êtaiènt tes^ërrêeài étaient devenues tdut intirhes.

Il connaissait rriaintenant l'intérieur de cet ecclésiastique, émigré en plein Moyen Age, Idifi de la vie moderne. Autrefois quand il sonnait chez lui, il ne prêtait aucune attention à la servante, une fenitiié âgée qiii saluait, silencieuse, en ouvrant la porte.

Maintenant il fréquentait la singulière et î^àfféctùéùse bonne.

La première entrêtùé éiit lieu, uni jdur qu'il était allé voir l'abbé souffrant. Installée près dii lit, elle avait des lunettes en vigie sur le bout de son nèz et elle baisait, une à une, des iniages de piété iHsérêes dahs ufi llvtë vêtu de drap noir. Elle l'avait invité à s'is^ëoit pliis, fermant le volume et rémontant ses Itihettés, elle avait pris part à la conversation et il était sorti de cette chambre, abasourdi par cette personne qui appelait l'abbé « père » et parlait, très sinijilfemeiit, ainsi ({ûé d'une

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chose naturelle, dé son commerce avec Jésus et avec les Saints; elle paraissait vivre en parfaite atinitié avec eux, en causait ainsi que de compagnons avec lesquels on bavarde sans aiittiné gêne.

Puis la phjsioiiomie de cette femme, que le pfêtfè liii présenta sous le nom de M'^' Céleste Bavoil, était pour le moins étrange. Elle était maigre, élincée et riéânmoins petite. De profil, avec le nez busqué, la bouche dure, elle avait le masque désémpâté d'un César mort, mais de face, la rigidité du profil s'émoussait dans une familiarité de paysanne, se fondait dans une mansuétude de placide nonne, en complet désaccord avec la solennelle énergie des traits.

Il àCniblait qu'ivec le nez itripérièiix, le visage régulier, lès dents blanches et menues, l'œil noir, tout en lumière, trottinant, fureteur, tel que celui d'une souris, sous de magnifiques cils, cette femme dût, malgré son âge, rester belle; il semblait au moins que l'union de pareils éléments dût marquer ce visage d'une étariipe de distinction, d'une empreinte vrairnent noble; et pas du tout, la conclusion démentait les prértiisses; l'ensemble leurrait l'adhésion réunie des détails. Evidemment, ce déni provient, pensait-il, d'autres particularités qui contredisent l'entente des principales hgnes; d'abord, de la maigreur de ces joues couleur de vieux bois, semées, çà et là, de gouttes d'éphélides, de taches paisibles d'ancien son; puis de ces bandeaux de cheveux blancs, couchés à plat sous un bonnet à ruches, enfin de cette modeste tenue, de cette robe noire mal fagottée, ondant sur la gorge et laissant voir l'armature du corset imprimée, au dos, en relief sur l'étoffe.

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n y a peut-être aussi, en elle, moins une mésalliance des traits qu'un contraste résolu entre la toilette et la mine, entre la" figure et le corps, se disait-il.

En somme, en essayant de la condenser, elle sentait et la chapelle et les champs. Elle tenait donc de la sœur et de la paysanne. Oui c'est presque exact, mais ce n'est cependant pas encore cela, reprenait-il; car elle est moins digne et moins vulgaire, moins bien et mieux. Vue de derrière, elle est plus loueuse de chaises dans une éghse que nonne; vue de devant, elle est beaucoup au-dessus de la terrienne. Il faut bien noter aussi que lorsqu'elle célèbre des Saints, elle s'élève et diffère; alors elle s'exhausse dans une flambée d'âme; mais, toutes ces suppositions sont vaines, conclut-il, car je ne puis la définir sur une brève impression, sur un rapide aspect. Ce qui s'atteste certain, c'est que, tout en ne ressemblant pas à l'abbé, elle se dimidie, elle aussi, et se dédouble. Lui, a l'œil ingénu, des prunelles de première communiante et la bouche parfois amère d'un vieil homme; elle, est hautaine d'apparence et humble d'âme; et par des signes opposés, par des traits autres, ils obtiennent le même résultat, un identique ensemble d'indulgence paternelle et de bonté mûre.

Et Durtal était retourné bien souvent les voir. L'accueil ne variait point, M""* Bavoil le saluait par l'invariable formule : « voilà notre ami », tandis que le prêtre riait des yeux et lui pressait la main. Toujours, lorsqu'il voyait M""* Bavoil, elle priait; devant ses fourneaux, lorsqu'elle ravaudait, lorsqu'elle époussetait le ménage, lorsqu'elle ouvrait la porte, partout elle égrenait son rosaire, sans trêve.

La joie de cette servante, plutôt taciturne, consistait à glorifier la Vierge pour laquelle elle professait un culte ; et, d'autre part, elle citait, de mémoire, des morceaux d'une mystique un peu bizarre de la fin du xvi« siècle, Jeanne Chézard de Matel, la fondatrice de l'ordre du Verbe Incarné, de cet institut où les moniales arborent un voyant costume, une robe blanche serrée par une ceinture de cuir écarlate à la taille, un manteau rouge et un scapulaire couleur de sang portant, brodé en soie bleue, dans une couronne d'épines, le nom de Jésus qu'accompagnent, avec un cœur en flammes percé de trois clous, ces mots : « amor meus. »

Durtal jugeait tout d'abord M"' Bavoilun peu toquée, regardait, tandis qu'elle débitait un passage de Jeanne de Matel sur saint Joseph, le prêtre qui ne bronchait point,

— Mais alors. M""* Bavoil est une sainte ? lui dit-il, un matin qu'ils étaient seuls.

— La chère M'"^ Bavoil est une colonne de prières, répondit gravement l'abbé.

Et, une après-midi, alors que Gévresin était à son tour absent, Durtal interrogea cette femme.

Elle raconta ses longs pèlerinages à travers l'Europe, des pèlerinages où elle s'était rendue pendant des années, à pied, en demandant l'aumône, le long des routes.

Partout où la Vierge possédait un sanctuaire, elle s'y transféra, un paquet de linge dans une main, un parapluie dans l'autre, une croix de fer blanc sur la poitrine, un chapelet pendu à la ceinture. D'après un carnet qu'elle avait tenu à jour, elle avait ainsi fait dix mille cinq cents lieues à pied.

Puis l'âge était venu et elle avait, suivant son exprès-

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sion, «perdu de ses anciennes valeurs». Le Ciel, qui lui fixait jadis, par des voix internes, Tépoque de ces excursions, n'ordonnait plus maintenant ces déplacements. Il l'avait envoyée près de l'abbé Gévresin pour se reposer; mais sa manière de vivre lui avait été indiquée une fois pour toutes ; en tant que coucher, une paillasse étendue sur des ais de bois; en guise de nourriture un régime champêtre et monacal comme elle, du lait, du miel et du pain — et encore, par les temps de pénitence, devait-elle substituer de l'eau au lait.

— Et vous ne consommez jamais d'autres aliments }

— Jamais.

Et elle reprenait :

— Ah ! notre ami, c'est que l'on me met en pénitence, Là-Haut, et gaiement elle se moquait d'elle-même et de son allure.

— Si vous m'aviez vue, lorsque je revenais d'Espagne où j'étais allé visiter Notre-Dame del Pilar, àSaragosse, j'étais une négresse ; avec mon grand crucifix sur la poitrine, ma robe qui ressemblait à celle d'une religieuse, on se disait de tous côtés : Qu'est-ce que cette bigotelà? J'avais l'air d'une charbonnière endimanchée; on n'apercevait que du blanc de bonnet, de manchettes et de col; le reste, la figure, les mains, les jupes, tout était noir.

— Mais vous deviez vous ennuyer à voyager ainsi seule ?

— Que non, notre ami, les Saints ne me quittaient pas le long de la route : ils me désignaient la maison où je recevais, pour la nuit, un gîte; et j'étais sûre d'être bien accueillije.

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