RENTRÉ DANS L'ORDRE
Te autem faciente eleemosynam, nesciat sinistra tua quid facial dextera tua : Ut sit eleemosyna tua m abscondito (Malin., vi, 3 et 4).
— Vous vous êtes joliment fichue de cette Parole, n'est-ce pas? belle Madame, et vous avez voulu exactement le contraire. Eh! bien, voilà. Il y avait justement un pauvre qui avait très-faim, à qui nul ne donnait et qui élait le plus affamé des pauvres. Ce pauvre, c'était le Feu. Mais Notre Seigneur Jésus-Christ en a eu pitié, il lui a envoyé sa bénédiction par le domestique de son Vicaire et, alors, vous lui avez fait l'aumône somptueuse et tout à fait manifeste de vos savoureuses entrailles. Pour ce qui est de votre « droite » et de votre « gauche », soyez tranquille. La Parole s'accomplira au point que même vos larbins superbes et damasquinés ne parviendront pas à les distinguer l'une de l'autre et qu'il faudra attendre pour cela jusqu'à la Résurrection des Morts.
Cum facis eleemosynam, noli tuba canere ante te, sicut hypocritee faciunt in synagogis, et in vicis, ut honovificcntur ab homiuibus. Amen dico vobis, receperuntmercedem suam (Malth., vi, 2).
— Elle n'est pas non plus pour toi, cette Parole, n'est-ce pas,
marquise? Tout le monde sait que l'Evangile fut écrit pour la canaille, et tu aurais joliment reçu Celui qui aurait osé te conseiller de vendre in abscondito tes «trompettes» et tes falbalas pour le soulagement des malheureux ! Mais, tout de même, tu recevras « ta récompense », et, demain matin, ô vicomtesse, on vous ramassera à la pelle, avec vos bijoux et voire or fondus, dans les immondices...
Ce qu'il y a d'affolant, de détraquant, de désespérant, ce n'est pas la catastrophe elle-même, qui est en réalité peu de chose auprès de la catastrophe arménienne, par exemple, dont nul parmi ce beau monde, ne songeait à s'affliger.
Non, c'est le spectacle véritablement monstrueux de l'hypocrisie universelle. C'est de voir tout ce qui tient une plume mentir effrontément aux autres et à soi-même. Enfin, et surtout, c'est le mépris immense et tranquille de tous, à peu près sans exception, pour ce que Dieu dit et ce que Dieu fait.
Le caractère spécial et les circonstances de cet événement, sa promptitude foudroyante, presque inconcevable, qui a rendu impossible tout secours et dont il y a peu d'exemples depuis le Feu du Ciel, l'aspect uniforme des cadavres sur qui le Symbole de la Charité s'est acharné avec une sorte de rage divine, comme s'il s'agissait de venger une prévarication sans nom, tout cela pourtant était assez clair.
Tout cela avait la marque bien indéniable d'un châtiment et d'autant plus que des innocents étaient frappés avec des coupables, ce qui est l'empreinte biblique des Cinq Doigts de la Main Divine.
Cette pensée si naturelle : Dieu frappe, donc il frappe avec justice, ne s'est présentée à l'esprit de personne, ou, si elle s'est présentée, elle a été écartée immédiatement avec horreur.
Ah ! s'il s'était agi d'une population de mineurs, gens aux mains sales, on aurait peul-être vu plus clair, les yeux étant beaucoup moins remplis de larmes. Mais, des duchesses ou des banquières qui « s'étaient réunies pour faire le bien », comme l'a positivement dit le généreux gaga François Coppée, songez donc, chère Madame !
De son autorité plénière, le journal La Croix a canonisé les victimes. Rappelant Jeanne d'Arc (!!!) dont c'était à peu près l'anniversaire, l'excellent eunuque des antichambres
désirables, le P. Bailly, a parlé de ce « bûcher où les lys de la pureté ont été mêlés aux roses de la charité ».
J'imagine que les chastes lys et les tendres roses auraient bien voulu pouvoir ficher le camp, fût-ce au prix de n'importe quel genre de prostitution ou de cruauté, et je me suis laissé dire que les plus vigoureuses d'entre ces fleurs ne dédaignèrent pas d'assommer les plus faibles qui faisaient obstacle à leur fuite.
« Chacun pour soi, Madame!... » Ce mot a été entendu. C'était peut-être la Truie qui filait.
Pour revenir à La Croix, ne vous semble-t-il pas, André, que ce genre de blasphème, cette sentimentalité démoniaque appelle une nouvelle catastrophe, comme certaines substances attirent la foudre? On ne fait pas joujou avec les formes saintes, et c'est à faire peur de galvauder ainsi le nom de Charité, qui est le Nom même de la Troisième Personne Divine.
Voilà, cher ami, tout ce que je peux vous dire de cet incendie. Je vous remercie de m'avoir donné ainsi l'occasion de me dégonfler un peu. J'en avais besoin.
Attendez-vous, d'ailleurs, et préparez-vous à de bien autres catastrophes auprès desquelles celle du Bazar infâme semblera bénigne. La fin du siècle est proche, et je sais que le monde est menacé comme jamais il ne le fut. Je dois vous l'avoir déjà dit, puisque je le dis à qui veut l'entendre ; mais, en ce moment, je vous le dis avec plus de force et vous prie de vous en souvenir.
Erit enim tune tribulatio magna, qualis non fuit ab initio mundi usque modo, neque fiet... Orate (Matth., xxiv, 21).
Je vous embrasse... en attendant.
19. — Encore une enquête. On ne me rate jamais. Une revue veut savoir ce que je pense du cléricalisme :
« Cléricalisme » est un mot vague et lâche, une pourriture de mot que je rejette avec dégoût.
Si on veut entendre par là le Catholicisme romain, c'est-àdire Vuniquc forme religieuse, voici ma réponse bien nette aux trois questions :
I. Je suis pour la Théocratie absolue, telle qu'elle est affirmée dans la Bulle Unam Sanctarn de Boniface VIII.
II. Je pense que l'Eglise doit tenir en main les Deux Glaives, le Spirituel et le Temporel, que tout lui appartient, les âmes et les corps, et qu'en dehors d'Elle, il ne peut y avoir de salut ni pour les individus, ni pour les sociétés.
III. Enfin, j'estime qu'il esloutrageant pour la'raison humaine de mettre en question des principes aussi élémentaires.
Ce soir, comme Jeanne mettait la petite Madeleine dans mes bras, je lui ai fait remarquer combien il est profitable de porter près de son cœur un de ces innocents. C'est comme si on portait des reliques de martyr.
Jakvier
20. — Lettre m'apprenant que le curé Olmer me recevra aujourd'hui. Il m'est dit, en même temps, que ce curé me fera, sans doute, travailler (!!!). On me parle de je ne sais quel abject journalisme de sacristie qui pourrait m'être demandé. Plein d'inquiétude et déjà vomissant, je fais la longue et ennuyeuse course. Trouvé le personnage, un interminable vieillard à tête de cheval de bois. O le pharisien ! l'affreux prêtre i Il me déclare tout d'abord, du haut d'un glacier, qu'il ne sait absolument pas ce qui m'amène, l'intermédiaire ne lui ayant rien expliqué. Comprenant alors qu'il n'y a pas un centime à espérer et le cœur tordu à la pensée d'une explication à ce Judas au ventre cousu de fil blanc, je réponds avec simplicité : «C'est trop difficile! » Immédiatement congédié, je pars, navré de dégoût et d'horreur. Voir un prêtre contemporain, un curé de Paris, et avoir quelque chose à lui demander, quelle agonie !
21. — C'est drôle, Dieu ne se lasse pas de nous voir souffrir. A sa place, il me semble que j'en aurais soupe, depuis longtemps, de la torture de ceux qui m'aiment !
22. — Tristesse énorme. Tristesse de condamnés à mort, sans murmure.
Hodie mecam eris in Paradwo. Voilà le mot qui console et qui désespère. Hodie. Aujourdhui. Pour connaître le sens de cette clameur de crucifié, il faut avoir connu la misère.
23. — Abjuration de notre jeune Danoise. A force de démarches, la cérémonie a pu se faire en secret dans la chapelle d'un hôpital qui n'appartient pas encore à la municipalité. Mais en secret, je vous en réponds. Un tel événement qui devrait être célébré par les carillons de toutes les églises paroissiales qu'accompagnerait le gros bourdon de la métropole, par les pavois et les illuminations et je ne sais quel immense cantique de la multitude — un tel événement, dis-je, ne sera connu de personne. C'est tout juste si le clergé ne se scandalise pas de voir un pauvre être humain, dont l'âme vaut plus que les mondes, se réfugier dans les bras sanglants de Jésus- Christ.
Juin
9. — Le Balzac de Rodin au Champ de Mars. L'an dernier, le comble de la finesse, pour obtenir une immolation immédiate, eût été la publication, vers le milieu ou la fin de mai, de ma lettre sur l'incendie du Bazar de Charité {Pour exaspérer les imbéciles). Voir plus haut, 9 mai 1897. Cette année, le même résultat s'obtiendrait par l'aveu d'une admiration médiocre pour la statue de Rodin. La conscience unanime de nos esthètes me condamnerait aux tourments les plus compliqués, si je déclarais mon sentiment à l'égard de ce prodige de hideur et de déraison.
Le coup de folie absolument inconcevable de Rodin, hypnotisé, dit-on, par certains pontifes, est d'avoir oublié que la statuaire est un art plastique et d'avoir exécuté
son effigie comme une sonate. La matière, si monstrueusement violentée, n'a pu retenir de la tentative que des traces d'horreur...
Puis, le Poète de la Comédie Humaine n'est pas un personnage mythique, une allégorie. II a été un homme vivant au milieu des autres hommes, en plein xix* siècle. Ses traits, reproduits par tous les procédés iconographiques, sont universellement connus. Les supposer inexistants, hypothétiques, remplaçables par on ne sait quoi, est une démence inouïe que rien n'explique ni n'excuse.
La personnalité, l'individualité humaine écrite et signée de Dieu sur chaque face, et si formidablement, quelquefois, sur celle d'un grand homme, est une chose tout à fait sacrée, une chose pour la Résurrection, pour la Vie éternelle, pour l'Union béatifique. Chaque physionomie d'homme est une porte du Paradis très-particulière, impossible à confondre avec les autres et par laquelle n'entrera jamais qu'une seule âme...
Juillet
20. — Nous avions une fleur unique dans notre petit jardin. Comme c'était aujourd'hui la fête d'une amie de mon enfance, malade et probablement près de sa. fin, nous avons coupé cette pauvre fleur et, après un voyage pénible dans Paris, c'est notre innocente Madeleine que nous avons chargée de l'offrir à cette personne qui est sa marraine. La maison était pleine d'autres fleurs magnifiques et rares apportées par des gens riches. Notre malade, ayant fort appartenu au monde et sur le point de mourir , j'en ai peur, dans les ténèbres du monde, n'a même pas regardé celle que lui tendait la petite main sans péché, et nous sommes partis l'âme glacée, ayant eu comme l'impression d'un cœur se retournant contre la muraille.
Ici mon journal est interrompu, et je le constate avec la plus vive satisfaction. Le Mendiant Ingrat et la plupart de mes autres livres font assez voir que ma carcasse n'a pas vieilli sur des lits de roses. Peut-être même trouvera-t-on qu'il est difficile d'aller plus loin dans ce golfe de misère et d'épouvante qui me fait penser au terrible canton de mer du pôle antarctique si tragiquement nommé par les explorateurs Erebus et Terror. Pourtant ce fut ici un passage de ma vie que je n'ose pas trop regarder.
La fuite en Danemark décidée et nos meubles emballés et expédiés, il nous fallut vivre plus de deux mois, misérables et suant d'angoisse, dans une chambre d'hôtel, par la volonté d'un escroc qui me dépouilla du précieux argent recueilli pour ce voyage. Ma stupidité, je l'avoue, .'dépassa les bornes, mais j'avais été si bien englué par cette canaille ! Enfin, le 6 janvier, fête de l'Epiphanie, ayant obtenu difficilement un nouveau subside, on put partir. J'avais un moyen de me venger de l'atroce ordure si validement élue contre moi par les démons. Lorsque j'eus la preuve de l'étonnante vilenie d'un individu qui m'avait choisi, moi, le mendiant célèbre, parmi tous les gens à dépouiller, il m'eût été possible encore, du fond du Danemark, de le frapper d'une façon très-rude. J'y renonçai, considérant que j'étais en exil, abandonné, dénué, menacé chaque jour, enveloppé d'un bourdonnement de désespoir et que j'avais moi-même un besoin extraordinaire de miséricorde...
Le séjour de dix semaines en cet hôtel sinistre de
l'avenue d'Orléans, où tout nous semblait perdu, est pour
moi un formidable souvenir accompagné, même après
cinq ans, d'une crispation de cœur si douloureuse que je
voudrais pouvoir en effacer complètement les images,
s'il n'y avait pas un point, un unique point suave... Ah!
que Dieu fut bon pour ses pauvres, ce jour-là !
C'était le 13 novembre. On venait de voir disparaître
les derniers centimes, on pouvait être jeté dans la rue, le lendemain; nos meubles, en compagnie de ma bibliothèque et de mes papiers, flottaient sur la mer du Nord.
Notre petiteMadeleine, ravissante fillette devin gt mois, se mit à ramper sur le lit de sa mère, en appelant Jésus comme elle aurait appelé un frère. La tendresse pure de ce mouvement fut inexprimable. Je me souviendrai toujours de ces grands yeux bleus limpides où se peignait l'adorable Image, fixés sur un point de l'ignoble chambre garnie, pratiquée seulement, jusqu'à ce jour, par les blasphèmes et les luxures. Même après la mort, surtout après la mort, j'entendrai le nom du Sauveur proféré par cette bouche sans péché, par cette bouche d'innocence et de cantique. L'aimable enfant se traînait sur les genoux, tirée par la Vision et se retournant plusieurs fois, comme si nous avions été des tarasques aveugles domptées par elle, qui eussent eu besoin qu'on les instruisît, qu'on leur apprît à voir Dieu, qu'onleur enseignâtle latin de l'Invisible! Et cette chose merveilleuse dura longtemps, puis il nous sembla que toutes les étoiles se couchaient.
Alors nous comprîmes que le Sauveur, qui avait voulu ce témoignage, était infiniment éloigné de nous rede* mander nos âmes, qu'il nous sollicitait seulement de ks lui prêter un peu en vue d'accomplir quelque chose qui avait «manqué à sa Passion». Ce quelque chose qu'il est seul à savoir jusqu'à la consommation des siècles allait, en effet, s'accomplir, à une distance énorme des autels de Jésus-Christ, par deux souffrantes unités de la Communion des Saints.