DIX-SEPT MOIS EN DANEMARK
Janvier
9. — Installation provisoire au célèbre village d'Askov, foyer du bavardage grundtvigien et frigidarium des âmes. J'aurai l'occasion de reparler de cette fente à punaises. Dès ce premier jour, une promenade affreuse dans la boue et la neige m'a donné le pressentiment de ce que j'allais avoir à souffrir. Je n'imagine pas une déréliction du cœur qui dépasserait la mélancolie d'un paysage protestant au mois de janvier.
11. — Voyage à Kolding, petite ville du voisinage où nous vivrons comme nous pourrons. Il s'y trouve une minuscule église catholique trop vaste pour les paroissiens. Emotion de voir une humble crèche d'Epiphanie avec des mages et des chameaux allemands qui nous attendaient. Nous nous sommes tellement éloignés de la France que c'est là seulement, dans ces quelques mètres carrés, sur cet îlot catholique perdu au milieu des glaces de Luther, que Dieu pourra nous parler et que nous pourrons parler à Dieu.
Visite au curé. C'est un Prussien rhénan, très-fier de l'être et la tête de veau ecclésiastique la plus exacte que j'aie jamais vue. Il faudra m'habituer à cela et à plusieurs autres choses.
12. — Loué un appartement avec jardin au bord d'une rivière de livre d'heures. Le décor ne me déplaît pas. Certains aspects de cette vieille ville jutlandaise donnent une sensation de recul vers le temps ancien. Mais il y a
trop de Jutlandais, trop de propriétaires surtout. Comment prévoir que j'allais retrouver, à une telle distance de Montrouge, les mêmes animaux puants? Comment prévoir surtout l'homicide cherté des loyers dans un trou boréal aussi lointain? Mon propriétaire est un maître maçon, un murmester, une sorte d'entrepreneur qui bâtit des" maisons à vil prix pour y fourrer ses concitoyens et se faire ainsi du vingt pour cent, comme dans la banlieue de Paris. Ce malfaiteur passe la vie à sourire, uniquement pour montrer une gueule qu'il croit de putain et qui me paraît de crocodile.
lo. — Tristesse et ennui terribles — déjà ! Sentiment d'horreur pour ce monde protestant.où il me faudra vivre. Et si l'homme sur qui je veux compter encore nous a trompés, si nous sommes sans ressources, que devenir? J'ai froid et peur. Dimanche luthérien à la campagne, sans messe ni prière, sans un acte religieux quelconque.
Février
5. — Conversation pénible avec notre curé, Allemand peu doué dont je suis forcé d'achever toutes les phrases et dont les idées ressemblent à ces vaches dolentes et vautrées qu'il faut faire lever à coups de bâton quand on veut les traire. On parle des protestants et je l'étonné facilement de ma violence. Le pauvre bonhomme est habitué depuis longtemps aux ménagements et aux contacts. Il me raconte des moitiés de conversion, des pasteurs qu'il a connus adhérant à quelques points essentiels et rejetant le reste, sans cesser d'être, dit-il, in bona fide. J'y consens, mais quelle indigence de la raison 1 Quelle inaptitude à recevoir les idées absolues ! Dépression intellectuelle d'un peuple qui a trois siècles et demi de protestantisme. Voyagé avec des paysans qui chantent des hymnes en fumant des pipes.
Fragment d'une élude consciencieuse et documentée publiée par le Mercure de France en juin 1901 sous ce titre :