Seigneur, je pleure très-souvent
Est-ce de tristesse en songeant à ce que je souffre?
Est-ce de joie en me souvenant de vous ?
Comment démêler cela et comment ne pas pleurer en essayant de le démêler ?
10. — Paroles de l'âme douloureuse : — Je me suis sentie dans les ténèbres, les effrayantes et désespérantes ténèbres de l'esprit. De loin en loin, après une attente infinie, la porte s'entr'ouvrait juste assez pour laisser passer une main qui jetait un morceau de pain...
13. Un homme très-pauvre et trés-malade, un ancien bibliothécaire qui n'a pas même de quoi vivre, invente des privations pour mrenvoyer de temps en temps une faible somme que je ne pourrais pas refuser sans le jeter dans le désespoir. Aujourd'hui, je reçois un mandat de dix francs. C'est à pleurer. Il déclare que « son impuissance à assurer ma vie matérielle le tue et a fait de lui, depuis quelque temps, un vieillard ». Sa lettre comparée à certaines d'amis moins impuissants, a quelque chose de surnaturel.
Réponse à quelques questions :
... Vous me parlez de la Martinique et des Boers. J'ai sur l'événement de Saint-Pierre des idées peu différentes de celles exprimées à l'occasion de l'incendie du Bazar de Charité [Voir Mon Journal, p. B2], Vous avez pu lire cela dans la brochure de Marlineau. Il m'est impossible de ne pas exécrer des riches qui vivent uniquement pour jouir en se foutant des pauvres et c'était le cas de Saint- Pierre, ville de délices et l'une des plus considérables agglomérations de négriers millionnaires qu'il y eût au monde.
Pour ce qui est des Boers, ils ont, ces calvinistes, exactement ce qu'ils méritent. Labélise de leur donquichottisme est prodigieuse et paraît avoir quelque chose d'infernal. Quand je pense que ces misérables ont tenu l'Angleterre dans le creux de leurs mains et qu'ils l'ont laissée échapper; quand je songe à l'ascendant inouï qu'ils auraient pu prendre, s'ils avaient été des hommes par la tête et par le cœur; quand je me souviens de leurs prisonniers rendus comme des lavements, alors que ces pères de famille dont on assassinait les femmes et les en-
fants, auraient dû, comme César, les renvoyer à l'Angleterre poings coupés, ou yeux crevés, comme faisait ie Rulgaroclone; enfin quand je vois ce triple extrait de crétin sentimental nommé Delarey, donnant la liberté à un général anglais, sans même songer à racheter de cette tête de porc un seul captif de sa nation — générosilé pour laquelle il aurait dû être puni de la mort des traîtres ; oui, certes, j'en suis à trouver que la détestable Angleterre a bien fait démarcher sur ce fumier et d'écraser cette vermine t.-
Juillet
10. — On exige de moi ce qui n'est exigé de personne. On veut absolument que j'écrive toujours du Léon Bloy. Le jour où j'écrirais du Paul Bourget ou de l'Anatole France, on dirait que je suis devenu gâteux...
14. — Fête soi-disant nationale, anniversaire de la victoire de deux cent mille hommes sur quatre escouades, victoire suivie de regorgement des prisonniers sur parole. Solennité de cannibales maintenant défunte. Qjiel souvenir pour moi q»e celui du premier 14 juillet en 1880! Fête nationale avec octave. Pendant huit jours, le peuple ne dessoûla pas. Ce matin, j'avais l'âme toute meurtrie en songeant aux formidables souffrances qu'il m'a fallu traverser depuis ces vingt-deux ans, sans parler des autres douleurs qui avaient précédé cette époque centrale de ma vie autour de laquelle j'ai déroulé ma Femme pauvre, miroir de tant d'agonies... J'avais trentequatre ans alors et j'étais immergé dans la Splendeur surnaturelle. Ma vie littéraire, est-il besoin de le dire? n'avait pas même commencé. Est-elle finie, aujourd'hui, ou combien d'années me reste-t-il à souffrir encore ?
Septembre
29. — Saint Michel. Mort de Zola. La nouvelle de cet heureux événement est apportée, avant toute informa-
tion des journaux, par une voisine qui se trouvait aux environs de la porcherie. Nous sommes saisis de cette idée que l'auteur des Quatre Evangiles dont j'annonçais, il y a deux ans. la très-sale fin, est crevé le jour même de saint Michel, et dès le matin. Divina virtute, in infernum delrude. (Voir le post-scriplum de « Je m'accuse... ») Le sacrilège goujat n'a pu torcher son quatrième évangile. Quelqu'un en avait assez.
30. — Les journaux confirment la bonne nouvelle. D'après un reportage, le Crétin des Pyrénées aurait crevé dans sa littérature. On l'aurait ramassé dans les excréments... Dans le Matin, dithyrambe des frères Margueritte, littérateurs à quatre pattes, comme les Rosny ouïes Goncourt. Il y est parlé du « chemin » de Zola qui fut un « calvaire ». Dans le même journal, interview de Huysmans déclarant que Zola a été « brave homme »! ! ! Dans la Libre Parole, interview du même Huysmans, d'une lâcheté incroyable dépassée seulement par Coppée, disant que « la mort purifie ».
Au résumé, l'excrément surabonde en cette mort. Crevailles scatologiques. L'Echo de Paris explique que Mme Zola qui survit à son mari — considéré comme ayant vécu — « doit son salut au fait qu'elle a pu arriver jusqu'à son cabinet de toilette ». Emile, moinsbéni, n'a pu se précipiter assez rapidement vers les latrines...
Octobre
1er. — Suite des saletés. \1 Aurore réclame le Panthéon. La Libre Parole qui ne cesse de réclamer l'égout, publie une image allemande représentant Zola en saint Michel (!) habillé de fer, tenant à la main une épée sur la lame de laquelle est écrit imbécilement le mot Vérité et terrassant une sorte de dragon wagnérien en papier mâché. À la marge :« Vive Zola, le vengeur! »