ELOI OU LE FILS DES ANGES
Je ne veux parler de nul autre que de M. Joséphin Péladan, le dernier des « Œlohites latinisés », ainsi qu'il s'étiquete lui-même, et le descendant des Mages Kaldéens.
On est instamment prié de voir en lui un épopte, un nabi, undaïmon, unandrogyne et même un Sâr, c'est-àdire beaucoup plus qu'un roi.
« Dominé par Saturne en combativité avec le Soleil, il se substante de lui-même, se solitarisant sans souffrir. Vénus lui crée des besoins d'expansion, un goût du luxe et des formes antithétiques à l'isolement méditatif. Mars, en dernier lieu, l'extravase polémiste solaire, c'està-dire violent pour ses croyances abstraites. »
Il nous informe exactement qu'il est du petit nombre des hommes qui ont « la volupté décorative ». Mais qu'une spermatorrhée d'idéal, venant à se déclarer, lui interdise la fornication sexuelle, il est tout de même en état de prononcer une parole qui « infécondera la semence n des autres et par laquelle « les testicules du Taureau céleste seront flétris ».
Si ces quelques touches de lumière ne vous font pas voir le personnage, n'espérez pas qu'il condescende à de basses explications. — Vous n'êtes pas de sa race, et il considère en vous d'infimes insectes, de très-négligeables acarus, dignes tout au plus de sa miséricordieuse inattention. Sa double dignité d'écrivain catholique et d'adepte ne lui permet pas, d'ailleurs, de s'attarder à des bagatelles. En conséquence, il lit dans les mains des dames et magnétise les chats noirs errants.
Voulez-vous sa tête ?
D'abord, une invraisemblable tignasse de mérinos noir, emmêlée, broussailleuse, exorbitante, à la fois hispide et calamistrée, semblable à quelque nid d'hirondelle mal famé que n'habiterait plus aucun migrateur des cieux, mais où des races moins fières trouveraient encore la ressource de s'abriter et de pulluler. Chevelure inquiétante et sacrée où les doigts des vierges conquises ne s'aventurent assurément qu'après d'immortels soupirs.
Justement infatué de cette luxuriance capillaire et, peut-être, pédiculaire, qui lui donne l'aspect d'unpifferaro ou d'un zingaro chaudronnier, il poussa un jour ce cri fabuleux, inouï, à défoncer le firmament :
« On a parlé de me couper les cheveux ! Soleil de Dieu ! éclairerais-ta cela ? »
11 s'agissait, vous le devinez, d'un propos de conseil de revision. Il est probable que la barbe eût partagé ce navrant destin. Expédions-la, s'il est possible, en deux mots, afin de sortir de tout ce poil d'un assyrianisme contestable.
C'est la barbe en mitre, non tressée, hélas! d'un astrologue incertain de ses horoscopes ou d'un rudimentaire sapeur assuré de sa séduction. Moins réfractaire, sans doute, que les cheveux, aux brosses et aux démêloirs, onctueuse et parfumée d'huile de cèdre ; on peut la croire un manifeste péril de tous les instants pour les cœurs élus que le menaçant cimier n'a pas mis en fuite.
Le front, c'est-à-dire l'endroit où il offre le sacrifice perpétuel de la « messe de sa pensée », est malheureusement absent ou du moins invisible sous les frondaisons de la crinière, comme un sanctuaire de druides sous les arceaux des forêts celtiques.
Mais les yeux bovins et à fleur de crâne, ronds et inanimés, semblables à des dos de poissons morts émergeant d'une onde croupie, sont d'autant plus visibles qu'un étonnement prodigieux les tient presque toujours
BELLUArRES ET PORCHERS 395
démesurément dilatés, — l'étonnement infini d'avoir découvert qu'on était l'authentique héritier des Anges et l'adorable parangon des Dieux.
Le ne/, avouons-le, est quelconque. C'est le nez, sans rareté, d'un méridional de Nîmes ou de Montauban qui, par hasard, ne serait pas appelé à dompter le monde ; le nez, enfin, d'une figure sur chacun des côtés de laquelle des générations se seraient assises et qui aurait ainsi obtenu sa trajectoire sous la jumelle et concomitante poussée des derrières.
Je ne sais si c'est une impression toute personnelle, mais la bouche m'a paru correspondre aux yeux par une certaine architecture du maxillaire supérieur, conjecturable sous la moustache, qui lui donne l'air habituel d'avoir envie de brouter, d'avoir la nostalgie don ne sait quel broutement atavique.
Quant au teint général de cette insolite face d'initié, •j'ai déjà fait allusion aux étameurs errants dont l'ensemble de sa personne évoque despotiquement le souvenir. Peinture, crasse ou pigment, c'est Dieu qui le sait, Dieu seul ! Mais tous les oxydes de chaudron et toutes les poussières paraissent avoir caressé avec amour le visage du jeune hiérarque descendu par amour pour nous des plateaux lumineux du vieil Eden.
Ah! j'allais oublier l'oreille, et je vous assure qu'elle vaut pourtant d'être étudiée. C'est la roue d'Ezéchiel, quadruple, vaste et profonde, quoique dénuée de flamboiement. Je ne puis, il est vrai, me vanter de m'en être beaucoup approché, tant j'étais pénétré d'un respect tremblant ! Qui sait si ce n'est pas un pentacle, un talisman de chair glorifiée, quelque annexe mystérieuse au puissant cerveau de ce prophète qui lui déléguerait sa sagesse, pour être exactement informé de tous les bruits de la terre et de toutes les rumeurs des cieux.
Affublé d'un veston de velours bleu, gileté d'un sac de toile brodé d'argent, drapé d'un burnous noir en poil de
chameau filamenté de fils d'or et botté de daim, — mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon, — ce Franconi de l'Exégèse et ce Polonais de la Kabbale parcourt les villes et les plages pour recruter des adorations. 11 n'ambitionne pas moins que tous les cœurs et tous les esprits, et si quelque âme dévote lui abandonne par surcroît son corps et la totalité de sa fortune, il raflera par pitié ces dons précaires et continuera sereinement son assomption vers les plus lointaines étoiles.