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ET LA MORT DE L'ENFANT

Le malheur est une larve accroupie dans les lieux humides. Les deux bannis de la Joie crurent flotter

dans des limbes de viscosité et de crépuscule. Le feu le plus ardent ne parvenait pas à sécher les murs, plus froids à l'intérieur qu'au dehors, commedans les cachots ou les sépulcres, et sur lesquels pourrissait un papier horrible.

D'une petite cave haineuse, que n'avait certainement jamais élue la générosité d'aucun vin, parurent monter, au commencement de la nuit, des choses noires*, des fourmis de ténèbres qui se répandaient dans les fentes et le long des joints d'un géographique parquet.

L'évidence d'une saleté monstrueuse éclata. Cette maison, illusoirement lessivée de quelques seaux d'eau, qnand elle attendait des visiteurs, était, en réalité, gluante, à peu près partout, d'on ne savait quels sédiments redoutables qu'il aurait fallu racler avec un labeur sans fin. La Gorgone du vomissement était accroupie dans la cuisine que l'incendie seul eût été capable de purifier. Dès la première heure, il fallut installer un fourneau dans une autre pièce. Au fond du jardin, de quel jardin ! persévérait un amas de détritus effrayants que le propriétaire avait promis de faire enlever et qui ne devait jamais disparaître.

Enfin, tout à coup, l'abomination. Une odeur indéfinissable, tenant le milieu entre le remugle d'un souterrain approvisionné de charognes et la touffeur alcaline d'une fosse d'aisances, vint sournoisement attaquer la muqueuse des locataires au désespoir.

Cette odeur ne sortait pas précisément des latrines, à peu près impraticables, d'ailleurs, ni d'aucun autre point déterminé. Elle rampait dans l'étroit espace et s'y déroulait à la manière d'un ruban de fumée, décrivant des cercles, desoves, des spirales, des lacets. Elle ondulait autour des meubles, montait au plafond, redescendait le long des portes, s'évadait dans l'escalier, rôdait d'une chambre à l'autre, laissant partout comme une huée de putréfaction et d'ordure.

Quelquefois elle semblait disparaître. Alors on la retrouvait au jardin, dans ce jardin des bords du Cocyte clos d'un mur de bagne capable d'inspirer la monomanie de l'évasion à un derviche bancal devenu équarrisseur de chameaux atteints de la peste.

Ce que fut pour les naufragés l'existence des premiers jours, il n'y a que l'ange préposé à la flagellation des Ames qui pourrait le dire.

La puanteur est un fourrier qui court en avant des Larves cruelles, quand il leur est permis de remonter du fond de l'abîme, et la peur froide l'accompagne. Certaines circonstances trop affreuses pour n'être pas réelles et, d'ailleurs, promptement suivies de quelle rafale d'horreur ! ne permirent pas à Clotilde d'abord, et à son mari ensuite, de douter qu'ils ne fussent tombés, pour la trempe surnaturelle de leur courage, dans un de ces lieux maudits, que ne désigne comme tel aucun cadastre fiscal, où l'Ennemi des hommes prend son délice et se met à califourchon.

Le petit Lazare, paraissant indisposé depuis le désarroi funèbre de l'emménagement, sa mère dormait seule, près de lui, dans une chambre durez-de-chaussée qu'on avait trouvée un peu moins sinistre que les autres. Léopoid fermait avec soin toutes les issues et gagnait une cellule fétide à l'étage supérieur.

Dès la seconde nuit, Clotilde fut arrachée au sommeil par des coups d'une violence extrême frappés à la porte extérieure, comme si quelque malfaiteur essayait de l'enfoncer. L'enfant dormait et le père, dont elle crut entendre de loin la respiration égale et sonore, ne semblait pas avoir été troublé. Le vacarme avait donc été pour elle seule. Glacée de terreur et n'osant bouger, elle invoqua les âmes pieuses des morts qu'on dit puissantes pour écarter les sombres esprits. Le lendemain, elle n'en parla pas, mais il lui resta, de cette première Visitation de l'Epouvante, une anxiété lourde,

une trarese de catacombes dont elle eut le cœur crispé.

D'analogues avertissements lui furent donnés, les nuits suivantes. Elle entendit une voix panique hurlant à la mort. Des heurts mystérieux d'impatience et de colère firent sonner les cloisons et jusqu'au bois de son lit. Affolée, hagarde, ayant la sensation d'une griffe dans ses cheveux, mais craignant de partager ce hors-d'œuvre d'agonie avec son malheureux homme, elle fit venir un prêtre de la paroisse pour bénir la maison.

« Pax huic domui et omnibus habitantibus in ea... Seigneur, tu m'arroseras avec l'hysope et je serai net ; tu me laveras et je serai blanchi plus que la neige... Exauce-nous, Seigneur saint, Père tout-puissant, éternel Dieu, et de tes cieux daigne envoyer ton saint ange pour qu'il garde, réchauffe dans son sein, protège, visite et défende ceux qui résident en cet habitacle. Par le Christ Notre-Seigneur. »

La nuit qui vint sur cette bénédiction fut paisible, mais celle d'après, ah! Jésus très-obéissant qui sortîtes de la mort et du tombeau, quelle épouvantable nuit !

Un cri inhumain, un croassement de supplicié par les démons mit la pauvre femme sur son séant, yeux dilatés, dents claquantes, membres disloqués par le tremblement et cœur poussé, comme le battant d'une cloche d'alarme, contre les parois de ce flanc qui avait porté un enfant de Dieu. Elle se jeta au berceau de son fils. L'innocent n'avait pas cessé de dormir et la clarté pâle de la veilleuse le montrait si pâle qu'elle chercha son souffle.

Elle fut alors frappée de cette circonstance qu'il dormait trop depuis une semaine, qu'il dormait presque continuellement et qu'il avait toujours froid aux pieds. Comprimant une crise de sanglots, elle le prit trèsdoucement dans ses bras et le porta près du feu.

Quelle heure pouvait-il être? Elle ne le sut jamais. Il pleuvait un silence énorme, un de ces silences qui

font perceptible la rumeur des petites cataractes artérielles...

L'enfant exhale une plainte faible. La mère ayant essayé vainement de le faire boire, il s'agite, paraît soudain tout égaré, jette ses bras mignons contre Tinvisible, à la manière des puissants qui meurent, et commence le râle de son agonie.

Clotilde, comblée d'effroi, mais ne comprenant pas encore que c'est la fin, met la tête du cher souffrant sur son épaule, dans une position qui l'a plus d'une fois calmé, et se promène longtemps en larmes, le suppliant de ne pas la quitter, appelant à son secours les Vierges Martyres à qui les lions ou les crocodiles mangeaient les entrailles pour l'amusement de la populace.

Elle voudrait bien la présence de son mari, mais elle n'ose élever la voix et l'escalier est si difficile dans les ténèbres, surtout avec un pareil fardeau ! A la fin, le petit être tombe de son cou sur son sein, et elle comprend.

— Léopold ! notre enfant meurt ! crie-t-elle d'une voix terrible.

Celui-ci a dit plus tard que cette clameur l'avait atteint dans son sommeil, comme un bloc de marbre atteint le plongeur au fond d'un gouffre. Accouru tel qu'un projectile, il n'eut que le temps de recueillir le dernier frisson de cette commençante vie, le dernier regard sans lumière de ces yeux charmants dont l'azur clair se faïença, s'émailla d'une vitre laiteuse qui les éteignit...

En présence de la mort d'un petit enfant, l'Art et la Poésie ressemblent vraiment à de très-grandes misères. Quelques rêveurs, qui paraissaient eux-mêmes aussi grands que toute la Misère du monde, firent ce qu'ils purent. Mais les gémissements des mères et, plus encore la houle silencieuse de la poitrine des pères ont une bien autre puissance que les mots ou les couleurs, tel-

lement la peine de l'homme appartient au monde invisible...

« Les renards ont leurs tanières », dit la Parole. Le plus bas degré de la misère est, assurément, de n'avoir pas ce qui peut s'appeler un domicile. Quand le poids du jour a été écrasant, quand l'esprit et les membres n'en peuvent plus, et qu'à force de souffrir on a entrevu l'abomination réelle de ce monde qui est le spectacle des Séraphins épouvantés, — quel rafraîchissement de se retirer en un lieu quelconque où on est vraiment chez soi, vraiment seul, vraiment séparé, où on peut décoller le masque exigé par l'indifférence universelle, et fermer sa porte, et prendre sa douleur par la main, et la presser longuement sur sa poitrine, à l'abri des douces murailles qui cachent les pleurs ! Cette consolation des plus pauvres était refusée aux deux misérables...

Souvent seule à la maison, Clotilde songeait à son enfant sous la terre. De tout son courage, elle tâchait habituellement d'écarter l'image précise, l'image terrible, mais l'obsession était la plus forte.

C'était d'abord un point, rien qu'un point au bord du cœur, qui lui coupait brusquement la respiration. Un peu après, son aiguille s'échappait de ses doigts, sa jolie tête se renversait en arrière dans un mouvement d'agonie, ses mains se crispaient, se contracturaient au-dessus de son visage. — Fiat voluntas tua ! gémissait-elle, et sa détresse était infinie.

Si elle faisait assez de pitié à Celui qui regarde tourner les mondes pour qu'un flot de larmes vînt la secourir et que le supplice diminuât, elle en demeurait étourdie, somnolente, hallucinée.

— Ne va pas dans ce coin noir, mon enfant mignon ! — Ne touche pas ci ce grand couteau qui pourrait percer ton petit cœur ! — Prends garde aux méchants hommes

qui t'emporteraient ! — Viens dormir sur mes genoux, mon amour malade !

Prononçait-elle vraiment ces mots, où reparaissait la trace des anciens tourments? Elle n'eût pu le dire, mais ils frappaient son oreille comme des sons que sa. bouche aurait proférés, et le souvenir de cet être mort à onze mois se confondait tellement dans son esprit, avec l'idée lustrale de la Pauvreté, qu'elle le revoyait auprès d'elle, âgé de cinq ans... On ne sait pas ce que les âmes peuvent souffrir.

Aux très-vieux temps, il était recommandé» dans les affres de la torture, d'invoquer le Bon Larron, et de rester immobile, de ne pas bouger, de ne pas remuer les lèvres, quelle que fût l'angoisse. Mais cela, ô Dieu ! c'est le secret de vos Martyrs, c'est la méthode sainte qui n'est pas facile aux chrétiens privés de miracles. Le partage de la multitude n'est-il pas d'expirer de soif au bord de vos fleuves !...

Enfin, on put quitter l'endroit effroyable...

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