‹ Pages choisiesChapitre 53 sur 124 · FUNERAILLES DE MARCHENOIR · texte numérisé non relu

FUNERAILLES DE MARCHENOIR

Ce fut une catastrophe énorme, une désolation qui les écrasa. Et quelle pitié sur cette mort ! Quelle pitié!

Seul, dénué de tout, n'ayant pas même obtenu un prêtre, ce chrétien des catacombes n'avait pu compter que sur un miracle pour être fortifié au dernier instant.

On n'avait pas été averti du danger et tout le monde arriva trop tard. Il n'y eut personne pour recueillir les dernières paroles de celui qui avait si grandement parlé toute sa vie, et que les hommes refusèrent si obstinément d'écouter!

Assassiné par la plus féroce misère, il eut son repos dans le même lieu que l'enfant de Léopold qui ne l'avait précédé que de quelques mois, et les deux sépultures très-humbles furent peu éloignées l'une de l'autre. Le rude sommeil des gisants ne fut pas troublé par le bruit des pas de ceux qui convoyèrent le nouveau dormeur. Oh ! non, une mouche les eût comptés, mais ils pleurèrent véritablement.

La pitié haute et surnaturelle, qui assume le remords des implacables, paraît être la transfixion la plus douloureuse. Une demi-douzaine de navrés, qui ne parlaient pas, sentit en ce jour, à une profondeur extraordinaire, que la seule excuse de vivre, c'est d'attendre la « Résur-

rection des morts », comme il est chanté au Symbole, et que c'est une vanité terrible de s'agiter « sousle soleiï ».

Où trouver une intellectualité plus dévorante, plus formidablement pondérée, plus capable de broyer et d'arroudir tous les angles de la table de Pythagore, mieux faite pour vaincre ce qui parait invincible, que le lamentable qu'on portait en terre?

La force qu'on pouvait croire plus que suffisante pour dompter les monstres de la Sottise ou les cétacés pervers s'était épuisée contre des sacs d'excréments, contre des gabions de tripes humaines!

Réduit à vivre hors du monde, il y avait vécu comme les Turcs hors de Byzance, menace permanente et effroyable pour une société en putréfaction.

Mais voilà qu'on en était enfin délivré! Quelle joie pour les vendus, pour les vendeurs, pour les capitulants de toutes les forteresses de la conscience, pour « les chiens qui remangent ce qu'ils ont vomi et les truies lavées qui se replongent aussitôt dans les immondices », pour les hongres ou les chameaux employés au déménagement d'un peuple qui fait descendre, avec précaution, ses lois et ses mœurs par l'escalier en colimaçon de l'Abîme!...

Druide, qui gémissait dans les mêmes griffes que Léopold, se rappela tout à coup — on ne sait comment viennent ces choses ! — un poème de Victor Hugo qui l'avait émerveillé.

Un astronome annonce une comète colossale qui ne pourra être vue, avec d'excessives angoisses, que par une lointaine postérité. Le prophète, montré au doigt tel qu'un maniaque dangereux, meurt bientôt après dans l'ignominie. Pluie d'années sur sa tombe. Le pauvre homme n'est plus qu'un petit tas d'ossements émiettés dont personne ne se souvient. Son nom, gravé dans la pierre, a été rongé alternativement par les deux solstices. Les honnêtes gens qu'il terrifia, et qui l'abattirent

comme une rosse, jouissent maintenant d'une paix profonde, car ils sont eux-mêmes, pour la plupart, couchés dans le voisinage.

Mais l'heure est venue, la minute, la seconde calculée, il y a si longtemps, par cette poussière, et voici que l'immensité s'illumine et qu'apparaît le monstre de feu, traînant dans le ciel une chevelure de plusieurs milliards de lieues!...

Si l'homme est plus noble que l'univers, « parce qu'il sait qu'il meurt», l'analogie sidérale évoquée par le cerveau du peintre grandiose de la populace de Byzance n'avait ici rien d'extravagant.

Certaines œuvres de Marchenoir, lancées naguère dans les froids espaces et que la scélératesse imbécile avait cru fourrer en même temps que lui sous la terre, éclateraient certainement un jour, et pour plus d'un jour, sur les fronts épouvantés d'un siècle nouveau, à la manière d'une vaticination redoutable qui annoncerait la fin des fins.

Seulement, alors, il ne serait plus en la puissance d'aucun mortel de consoler la victime, de serrer amicalement cette main mangée, de verser l'électuaire de la bonté dans cette famélique bouche d'or désormais absente, de donner le spectacle de la compassion fraternelle à ces tristes yeux dont l'orbite même aurait disparu...

Page 1