Paris, Société du Mercure de France
cet enfer. Essayez, en effet, de vous représenter l'absurdité monstrueuse, l'aberration satanique délimitée comme il suit.
Une armée qui fut, autrefois, victorieuse du monde et qu'on croyait grande autant qu'invincible, il y a si peu de temps encore, est absolument vaincue. La trahison ou l'imbécillité des chefs et la reculade continuelle de soldats sans testicules ont amené ce résultat. Le désastre paraît immense, irréparable.
Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir, un aventurier, si on veut, un casse-cou, un gendarme du Vagabond, une espèce de désespéré magnanime. Il n'y a que lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter de conditions, même honorables, eût-on sur la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux pieds, Dieu est dans cet homme pour tout réparer, pour tout sauver.
Eh bien, cet unique est abhorré, maudit, renié, conspué... inaperçu. Ceux qui devraient combattre avec lui, soies lui et pour lesquels il meurt chaque jour, non contents de l'abandonner à l'ennemi, dressent contre lui des chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu, quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce combattant solitaire, s'arrêtent, une minute, lixés par l'étonnement, c'est pour déclarer bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les met en danger...
Pour parler sans métaphore et à la première personne, ainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolument seul, je dis que les catholiques riches sont des bourreaux inexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des gens sans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiques n'ont pas vu cela ni autre chose, et ceux, en grand nombre, qui auraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuse, ont été souvent mes plus implacables ennemis.
On m'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui permet de les éditer, sans autre gain, il est vrai, que le vague honneur de publier des ouvrages d'où la fange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que tout exemplaire acheté est lu, en moyenne, par trois personnes. Me voilà donc, malgré l'insuccès brillant et inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui ne peuvent être ni des illettrés ni des concierges, car je vise rarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du cœur.
Est-il croyable que, du milieu de cette foule, il ne me vienne jamais un homme? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance. Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et mes livres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. — Regarde, misérable, ce qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cette famille sans pain et ce père forcé de se détourner de la gloire du Fils de Dieu pour aller, dans des tourments indicibles, vers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de ces innocents qui meurent...
« Qu'avez-vous fait pour moi? écrivais-je dernièrement à un de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon la plus énergique son admiration et son amour. Que feriez-vous si je vous appelais à mon aide, si je criais vers vous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? » Rien de plus désespérant que ces interrogations jetées tant de fois et tellement en vain.
Je n'imagine pas d'iniquité plus complètement abominable que celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir à l'abrutissement définitif de la société catholique une influence colossale. En ce sens, La Croix et Le Pèîerin, dont le succès fut inouï, ont été des meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans, les âmes chrétiennes en furent systématiquement et obse-
guieusement aplaties. Jamais le Démon n'avait rencontre d'aussi aimables serviteurs.
Ils savaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire n'avait pas encore commencé, avant même qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils savaient, avant tout le monde et mieux que personne, quelle machine de guerre je pouvais être. Ils disposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoir strict eût été de m'armer avec honneur, de m'utiliser formidablement.
Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner, de me dévouer à la mort, de me laisser, le tiers d'une vie, dans l'occasion prochaine du désespoir, préférant à la moelle généreuse dont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonie, les débilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Et il y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain !...
« La règle de notre Ordre nous défend de faire l'aumône », m'a dit, un jour, l'un d'entre eux. Cette parole, monstrueuse déjà dans l'acception littérale, entendue au spirituel, est strictement diabolique.
On les a balayés comme de la vermine et on a bien fait. Les affreux catholiques de ce temps ont ce qu'ils méritent, et ils l'auront de plus en plus. Après les réguliers, les séculiers, la fermeture ou la profanation des églises, les enfants livrés aux démons, l'abolition du christianisme. Il y a bien trente ans que je vois cela, et j'étais garçon à le crier si fort que les murs en auraient tremblé. Aujourd'hui, que faire ? Il n'y a plus de prêtres, il n'y a plus d'hommes, il n'y a plus de femmes, il n'y â plus d'enfants,... peut-être. Toute ressource terrestre semble dissipée.
N'importe, je suis forcé de vociférer jusqu'à la fin, étant missionné pour le Témoignage. Nul moyen d'échapper. Dès que je regimbe, on m'applique à la question, et, si vous voulez le savoir, tel est le secret de mon
existence littéraire. Chacun de mes livres est un aveu arrache' par la torture. C'est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le Désespéré, Sueur de sang et tous les autres sans exception. La Femme pauvre, à elle seule, a nécessité l'enfoncement à coups de maillet d'un nombre de coins tout à fait invraisemblable. Aujourd'hui, je me sens vieux et broyé et la mort me sera douce après une telle vie.
J'ai cru bien longtemps qu'à force de souffrir, je verrais venir un libérateur quelconque, un homme de Dieu ou un homme sans Dieu qui, me voyant seul contre tous, près de périr et m'estimant une force perdue, me donnerait simplement ce qu'il faut pour achever mon œuvre en paix, comme les grandes gens d'autrefois fondaient des monastères ou construisaient des basiliques pour le salut de leurs âmes. De quels élans désespérés n'ai-je pas appelé cet Inconnu dans les heures d'excessive déréliction !
Je ne l'appelle plus, mais je veux espérer que la justice posthume, accordée, même par les catholiques opulents, aux artistes enterrés, sera profitable à mes enfants et que mes trente ans de supplice leur vaudront, un jour, un morceau de pain.
Octobre
5. — Ignoble folie des fêtes franco-russes. Toute la France est sous la botte du jeune Tsar. Ça nous metloin de la Moskova et même de Sébastopol.
7. — Forcé de courir à l'autre extrémité de Paris, je suis puni durement de n'avoir pas suivi le conseil qui m'était donné de prendre le chemin de fer de Ceinture. Je trouve un mur de cinq cent mille hommes qui barre Paris dans son milieu, comme à l'enterrement de Victor
Hugo. Me voilà noyé deux heures dans la foule, souffrant d'un pied malade, au comble de l'indignation. Le Tsar a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit, sans que je pusse l'apercevoir, tant la haie de viande patriote était compacte entre moi et cet avorton.
On revenait de l'Académie française où le Moscovite perspicace, persuadé, comme tous les étrangers instruits, que les Académiciens font quelque chose, avait commandé une séance de dictionnaire. Le vieux Coppée, investi du premier rôle dans cette farce, a été admis à baiser la main de la Tsarine!... C'est effrayant de songer à ce qu'il y a de liquide sous une France républicaine.
Entendu le cri : Vive Hanotauoc ! qui est bien certainement le cri le plus étonnant du siècle.
Alliance franco-russe. Ab aquilone pandelur malum super omnes habitatores ierrœ (Jérém., I, 14).
Mars
22. — Appris la mort de Rodolphe Salis, Tavaleur de sabres littéraires et artistiques, le triste rodomont qu'il plut à Dieu de mettre au commencement de mes écritures, comme un avis paternel du néant de ce terrible labeur. Le « Cabaretier gentilhomme » de mon invention, enrichi aux dépens de quarante artistes pauvres exploités par lui, est allé crever misérablement au bord d'un crachat, sans avoir pu jouir, une heure, de son opulence. J'ai la sensation de quelque chose de maudit qui croule au loin derrière moi.
Mai
3. — Excessive difficulté de se comporter avec un pauvre imbécile qui est malheureusement trop près de
nous. On ne sait pas ce que c'est que les imbéciles. Comment expliquer leur besoin, après des années d'humilité, de devenir tout à coup des téméraires, de tirer le glaive, d'accompagner Spartacus dans le Picenum ?
5. — Incendie du Bazar de Charité. Un petit nombre de belles dames ont été carbonisées, hier soir, en moins d'une demi-heure. Non pro mundo rogo, dit le Seigneur. Admirable sottise de Coppée. « Elles s'étaient réunies pour faire le bien », écrit-il. Tout le monde, bienentendu, accuse Dieu.
8. — L'agitation au sujet de l'incendie continue. Songez donc! Des personnes si riches, en toilettes de gala et qui avaient leurs voitures à la porte ! Leurs voitures éternellement inutiles ! Tout ça pour l'amour des pauvres. Oui, tout ça. Quand on est riche, c'est qu'on aime , les pauvres. Les belles toilettes sont la récompense de l'amour qu'on a pour la pauvreté. Et voilà qui condamne l'Evangile. Le Nonce du pape était venu bénir la Truie qui file, un instant avant le feu. Il était à peine sorti que cela commençait... Judex Iremebundus ante januam.