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LA VOCATION D'ISRAËL

des associations de pauvres, qui, à partir de Théodose, deviendront toutes-puissantes et gouverneront le monde. Durant le moyen âge, la voix tonnante des prophètes, interprétée par saint Jérôme, épouvantera les riches, les puissants, empêchera, au profit des pauvres ou prétendus tels, tout développement industriel, scientifique et mondain.

Le laïcisme germanique contrebuta les poussées de cet ébionisme oppresseur. L'homme de guerre, franc, lombard, saxon, frison, prit sa revanche sur Thomme de Dieu. L'homme de guerre du moyen âge était si simple d'esprit qu'il retombait bientôt par sa crédulité sous le joug de la théocratie; mais la Renaissance et le protestantisme F émancipèrent; l'Église ne put plus ressaisir sa proie. En fait, le barbare, le prince laïque le plus brutal était un Ubérateur, comparé au prêtre chrétien, ayant à sa disposition le bras séculier. L'oppression exercée au nom d'un principe spirituel est la plus dure; le tyran laïque se contente de l'hommage des corps; la communauté qui a la force d'imposer ses idées est le pire des fléaux.

L'œuvre des prophètes est ainsi restée un des éléments essentiels de l'histoire du monde. Le mouvement du monde est la résultante du parallélogramme de deux forces, le UbéraUsme, d'une part, le socialisme, de l'autre, — le libéralisme d'origine grecque, le socialisme d'origine hébraïque, — le libéralisme

poussant au plus grand développement humain, le socialisme tenant compte, avant tout, de la justice entendue d'une façon stricte et du bonheur du grand nombre, souvent sacrifié dans la réahté aux besoins de la civilisation et de l'État. Le socialiste de notre temps qui déclame contre les abus inévitables d'un grand État organisé ressemble fort à Amos, présentant comme des monstruosités les plus évidentes de la société, le payement des dettes, le prêt sur gage, l'impôt.

Pour oser dire laquelle a raison de ces deux directions opposées, il faudrait savoir quel est le but de l'humanité. Est-ce le bien-être des individus qui la composent? Est-ce l'obtention de certains buts abstraits, objectifs, comme Ton dit, exigeant des hécatombes d'individus sacrifiés? Chacun répond selon son tempérament moral, et cela suffit. L'univers, qui ne nous dit jamais son dernier mot, atteint son but par la variété infinie des germes. Ce que veut lahvé arrive toujours. Soyons tranquilles; si nous sommes de ceux qui se trompent, qui travaillent à rebroussepoil de la volonté suprême, cela n'a pas grande conséquence. L'humanité est une des innombrables fourmilières où se fait dans l'espace l'expérience de la raison; si nous manquons notre partie, d'autres la gagneront.

Le massif du Sinaï, formé d'un granit sombre que le soleil, qui dore toute chose, baigne depuis des siècles sans le pénétrer, est un des phénomènes les plus singuliers de la surface du globe. C'est Timage parfaite des paysages d'un monde sans eau, tel qu'on se figure la lune ou tout autre corps céleste privé d'atmosphère. Ce n'est pas qu'il ne s'amoncelle fréquemment sur les sommets d'eflfroyables orages. Mais l'orage, ailleurs bienfaisant, n'est ici que terrible; on dirait un phénomène inorganique, métallique en quelque sorte, un concert où n'entreraient que le son du canon, du tambour, de la trompette et de la cloche. Des dieux sévères doivent habiter ces sommets; c'est rOlympe, moins ses eaux et ses forêts ; l'Islande ou Jean-Mayen, moins les neiges. De tout ce qui constitue la nature, — le soleil, les nuages, Teau, l'arbiv», la verdure, l'homme, l'animal, — il n'y a ici que la pierre, striée par des filons de métal, parfois condensée en gemmes resplendissantes, toujours rebelle à la

vie et rétouffant autour d'elle. Du cuivre, des turquoises, tous les résidus d'une sorte de vitrification naturelle, voilà les produits du Sinaï. La Thora aussi, dit-on, en est venue, mais jamais la vie. Si Ton excepte la petite oasis du couvent de Sainte-Catherine, placée en dehors des parties vues par les Hébreux, la sécheresse est absolue; dans ce monde anti-humain, pas un fruit, pas un grain de blé, pas une goutte d'eau. En revanche, nulle part ailleurs, la lumière n'est aussi intense, Tair aussi transparent, la neige aussi éblouissante. Le silence de ces solitudes terrifie ; un mot prononcé à voix basse suscite des échos étranges; le voyageur est troublé du bruit de ses pas. G*est bien la montagne des Élohim, avec leurs contours invisibles, leurs décevantes transparences, leurs bizarres miroitements.

Le Sinaï est, en quelque sorte, la montagne de l'Egypte. L'Egypte proprement dite n'a pas de montagnes. Ce qu'on appelle chaîne Arabique, chaîne Liby dique n'est qu'une apparence ; ces hauteurs uniformes n'ont pas de revers; ce sont les berges d'une grande vallée d'érosion. La mer Rouge, long canal dans un désert, ne crée aucune différence entre ses deux rives. Le Sinaï est ainsi, dans toute la région saharienne, une chose unique, un accident isolé, un trône, un piédestal pour quelque chose de divin. L'Egypte, renfermée dans sa vallée et si peu attentive à l'aspect du monde, n'y pensa guère; mais tous les nomades voisins de l'Egypte en furent préoccupés. Le Horeb ou Sinaï fut, depuis la plus haute antiquité,

lobjet d'un culte religieux pour les populations d'origine hébraïque ou arabe qui rôdaient dans ces parages. On y allait en pèlerinage. Les Sémites d'Egypte venaient fréquemment y offrir des sacrifices. Ils croyaient que leur dieu demeurait là. La montagne sainte répandait la terreur à une grande distance à la ronde. On l'appelait par excellence « la montagne des Élohim » ou « la montagne de Dieu ». On admettait que les élohim résidaient sur ces sommets, tour h tour neigeux ou resplendissants, limpides comme un cristal ou sombres et enveloppés d'un effroyable chapeau de vapeurs. Jusque dans les premiers siècles de notre ère, les tribus du nord de l'Arabie vinrent en pèlerinage à Feiran et au Serbal. Les noms des pèlerins, écrits par centaines sur les rochers de la vallée qui y mène, sont le témoignage de la longue persistance à travers les siècles du culte qui s'attacha à ces rochers.

Le culte des montagnes est un des plus anciens de la race sémitique. Le Tabor, le Casius, le Hauraa, THermon, le Liban eurent leur culte et leur dieu. Le Sinaï eut le sien, et ce dieu avait avec la foudre les plus profondes affinités. Les sommets où se formaient de si terribles orages parurent le séjour d'un dieu brûlant, aux pennes d'aigle ou d'épervier, porté sur les ailes des vents, ayant le feu pour ministre, les vents pour messagers. Varafel, le nuage sombre était son voile. Il le déchirait pour se révéler par l'éclair.

Un dieu de flamme habitait là. Ce qu'il y a de bien frappant, en effet, c'est que, dans un des cinq ou six

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paragraphes vraiment anciens que nous avons sur la vie de Mosé, ce futur chef d'Israël, exilé chez les Madianites et gardant les troupeaux de son beau-père Jétro, visite « Horeb, la montagne de Dieu », et y a la vision d'un buisson ardent, qui brûle sans se consumer.

Ce dieu du Sinaï était, en tout cas, redoutable, et on ne le troublait pas impunément dans sa retraite. Quand on le rencontrait dans les couloirs de sa montagne, il cherchait à vous tuer.

Le Sinaï était donc avant tout une montagne de terreur. Certains endroits passaient pour si saints, qu'on n'y marchait qu'après avoir retiré ses chaussures. La croyance générale était qu'on ne pouvait voir le dieu qui y demeurait sans mourir. Son seul voisinage tuait. Le vulgaire n'approchait pas de lui. Sa face, conçue comme une hyposlase distincte de lui, était une tête de Méduse qu'un vivant ne pouvait voir. Même celui à qui H faisait la faveur de ses entretiens face à face, expiait cet honneur par la mort. On racontait qu'un jour, en Horeb, Moïse voulut voir la gloire du dieu terrible. Le dieu le prit, le plaça dans un trou du rocher, où il le fit tenir debout, le couvrit de sa large main ouverte, et passa. Il retira alors sa main, si bien que Moïse le vit par derrière. Si Moïse avait vu sa face, il serait mort. Élie vit plus tard le dieu du Horeb, dans des conditions analogues. Apercevoir ce Dieu caché à la dérobée, était le privilège suprême des hommes élus. D'autres visions rendaient parfaitement les impressions de la haute montagne,

réblouissement de Tazur. On racontait qu'un jour les principaux Israélites gravirent la montagne et virent la divinité du lieu. « Sous ses pieds, c'était comme un dallage de saphir, comme Téclat du ciel même. » Le dieu du Sinaï, on le voit, était un dieu de foudre. Ses théophanies se font dans l'orage, au milieu de la fulguration des éclairs. L'ancien lahvé avait déjà peut-être quelques-uns de ces caractères. lahvé, d'ailleurs, prenait décidément le rôle de dieu protecteur d'Israël, et remplaçait dans l'imagination du peuple les vieux élohim. Il était donc assez naturel qu'on identifiât lahvé avec le dieu sur les terres duquel on passait et dont on croyait ressentir l'impression terrifiante. L'Egypte portait à son comble le culte des divinités locales; chaque nome avait ses dieux particuliers. Le Sinaï fut désormais la base de toute la théologie des Israélites.

Hébron était une ville hittite, centre d'une ancienne civilisation, dont la tribu de Juda avait, à quelques égards, hérité. C'était incontestablement la capitale de Juda, une ville d'un haut caractère religieux, pleine de souvenirs et de traditions. Elle avait de grands travaux pubUcs^ de belles eaux, une piscine vaste et bien entretenue. L'unification d'Israël venait de s'y faire. Il était tout, à fait naturel que Hébron devint la capitale du nouveau royaume. Sa latitude la plaçait, il est vrai, à une distance bien considérable des tribus du Nord; mais la situation excentrique n'a pas coutume, en pareil cas, d'être une grande difficulté. Paris n'est pas au milieu de la France, ni Berlin au milieu de l'Allemagne unifiée.

Il n'est pas facile de dire ce qui détermina David h quitter une ville qui avait des droits si antiques et si évidents^ pour une bicoque comme Jébus, qui ne lui appartenait pas encore. Il est probable qu'il trouva Hébron trop exclusivement judaïte. Il s'agissait de ne

pas choquer la susceptibilité des diverses tribus, surtout de Benjamin. Il fallait une ville neutre qui n'eût pas de passé. C'est là sans doute ce qui empêcha David de songer pour capitale à sa patrie, Bethléhem. La colline occupée par les Jébuséens était juste sur la limite de Juda et de Benjamin, et eUe était fort rapprochée de Bethléhem.

La position était très avantageuse. Une petite source, dans l'intérieur des murs, permettait de supporter un siège. Certes, une grande capitale aurait été gênée dans un tel site; mais de très grandes villes n'étaient ni dans le goût ni dans Taptitude de ces peuples. Ce qu'ils voulaient, c'étaient des citadelles où la défense fût facile. Le lerousalaïm des Jébuséens se présentait dans ces conditions. Les Jébuséens prétendaient que leur ville était imprenable. Ils disaient à David : « Tu n'entreras jamais ici. Les aveugles et les boiteux suffiraient à te repousser. » On prit dès lors, par plaisanterie, l'habitude d'appeler la population jébuséenne « les aveugles et les boiteux », et ce fut un proverbe à Jérusalem : « Les aveugles et les boiteux à la porte 1 »

La ville jébuséenne se composait de la forteresse de Sion, qui devait être située vers l'emplacement actuel de la mosquée el-Aksa, et d'une ville basse (Ophel) qui descendait de là vers la source, qu'on appelait le Gihon, David prit la forteresse de Sion, donna la plus grande partie des terrains environnants à Joab, et probablement laissa la ville basse aux Jébuséens. Cette population, réduite à une situation

inférieure, s*atrophia devant le nouvel apport Israélite, et c'est ainsi que le quartier d'Ophel est resté sans grande importance dans l'histoire de Jérusalem.

David rebâtit la haute ville de Sion, entre autres la citadelle ou millo^ et tous les quartiers voisins. C'est ce qu'on appela la ville de David. L'argent que David avait gagné avec ses bandes d'Adullam et de Siklag lui permettait les grandes constructions. Tyr était alors le centre de la civilisation dans la Syrie méridionale. Les arts, et en particulier l'architecture, y étaient très développés. Cet art tyrien, ou, si l'on veut, phénicien, c'était Tart égyptien, modifié selon la nature des matériaux de la côte de Syrie. La Syrie n'a ni marbre, ni granit, à comparer à ceux de l'Egypte ; mais les bois que fournissait le Liban étaient les plus beaux du monde. De Tyr, l'on vit s'abattre sur Jérusalem une nuée de constructeurs, de tailleurs de pierres, de charpentiers et d'ouvriers en bois, ainsi que des charges de matériaux tels que n'en produisait pas la Judée, surtout de bois de cèdre. Ces artistes tyriens construisirent à David un palais près du Mnio, dans la haute ville de Sion, vers l'angle sud-est du Harâm actuel. L'art proprement dit était resté jusque-là étranger à ces contrées. Le prestige qui en résulta pour David dut être extraordinaire. Jamais la terre de Chanaan n'avait rien vu qui approchât de cette force et de cet éclat.

Quant à Israël, David lui donna ce qui lui avait manqué essentiellement jusque-là, savoir une capi-

DAVID ROI DE JÉRUSALEM. iio

taie. Il y aura des schismes, des protestations; il faudra du temps pour que cette capitale soit aimée, rêvée, adoptée par tout Israël. Mais la pierre angulaire est posée, et, comme les sympathies et les haines d'Israël ont été embrassées par le monde entier, Jérusalem sera un jour la capitale de cœur de l'humanité. Cette petite colline de Sion deviendra le pôle magnétique de l'amour et de la poésie religieuse du monde. Qui a fait cela? C'est David. David a réellement créé Jérusalem. D'une vieille acropole, restée debou comme le témoin d'un monde inférieur, il a fait un centre, faible d'abord, mais qui bientôt va prendre une place de premier ordre dans l'histoire morale de l'humanité. Gloriosa dicta sunt de te^ civitas Dei. Durant des siècles, la possession de Jérusalem sera l'objet de la bataille du monde. Une attraction irrésistible y fera confluer les peuples les plus divers. Cette pierreuse colline, sans horizon, sans arbres et presque sans eau, fera tressaillir de joie les cœurs, à des milliers de lieues. Tout le monde dira comme le pieux Israélite : Laetatus sum in his quœ dicta sunt mihi : In domum Domini ibimus.

Chaque agrandissement d'Israël était un agrandissement de lahvé. Le iahvéisme, jusqu'ici si peu organisé, va maintenant avoir une métropole et bientôt un temple. Il faudra encore quatre cents ans pour que cette métropole devienne exclusive des autres lieux de culte; mais la place est fixée; entre tant de colUnes que lahvé aurait pu préférer, le choix est fait. Le champ du combat rehgieux est marqué.

David fut l'agent inconscient de ces grandes désignations humanitaires. Peu de natures paraissent avoir été moins religieuses; peu d'adorateurs de lahvé eurent moins le sentiment de ce qui devait faire l'avenir du iahvéisme, la juslice. David était iahvéiste, comme Mésa, ce roi de Moab dont nous avons la confession, était camosiste. lahvé était son Dieu protecteur, et lahvé est un dieu qui fait réussir ses favoris, lahvé, d'ailleurs, était fort utile; il rendait des oracles précieux par l'éphod d'Abiathar. Tout se borna là : David et son entourage n'avaient aucune aversion pour le nom de Baal. Ce que cette religion de lahvé devait devenir entre les mains des grands prophètes du vn^ siècle, David, évidemment, n'en eut pas plus de pressentiment que n'en eurent Gédéon, Abimélek, Jephté.

Mais il fut le fondateur de Jérusalem et le père d'une dynastie intimement associée à l'œuvre d'Israël. Gela le désignait pour les légendes futures. Ce n'est jamais impunément qu'on touche, même d'une manière indirecte, aux grandes choses qui s'élaborent dans le secret de l'humanité.

Nous assisterons de siècle en siècle à ces transformations. Nous verrons le brigand d'AduUam et de Siklag prendre peu à peu les allures d'un saint. Il sera l'auteur des Psaumes, le chorège sacré, le type du Sauveur futur. Jésus devra être fils de David ! La biographie évangélique sera faussée sur une foule de points par l'idée que la vie du Messie doit reproduire 'es traits de celle de David! Les âmes pieuses, en se

délectant des sentiments pleins de résignation et de tendre mélancolie contenus dans le plus beau des livres liturgiques, croiront être en communion avec ce bandit; rhumanité croira à la justice finale sur le témoignage de David, qui n'y pensa jamais, et de la Sibylle, qui n'a point existé . Teste David cum Sibi/llal divine comédie!

Nazareth était une petite ville, située dans un pli de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié. Le froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. Nazareth, comme à cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il me semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu bonheur.

Même aujourd'hui, Nazareth est un délicieux se-

jour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée du fardeau qui Toppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du vi* siècle, fait un tableau enchanteur de la fertilité des environs, qu'il compare au paradis. Quelques vallées du côté de Touest justifient pleinement sa description. La fontaine où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est détruite ; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était déjà remarquée au vi® siècle et où Ton voyait un don de la vierge Marie, s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonin Martyr remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. De nos jours encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.

L'horizon de la ville est étroit; mais, si Ton monte quelque peu et que Ton atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine Ma-

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geddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de Fâge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa forme arrondie, que l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée, qui forment du côté de Test une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières à son enfance. Car, au delà, du côté du nord. Ton entrevoit presque, sur les flancs de THermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des gentils, et, du côté du sud, on pressent derrière ces montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort.

Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du christianisme et au centre d'où rayonna l'activité de son fondateur, devrait s'élever la

grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens oubliés, qui n*ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler des démentis qu'elles infligent à nos instincts les plus chers, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables défaillances et nonobstant l'universelle vanité.

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