‹ Pages choisies a l'usages des lycées et des écolesChapitre 31 sur 64 · JEAN A PATMOS · texte numérisé non relu

JEAN A PATMOS

Le goût du mystère et de l'apocryphe qu'avaient les premières générations chrétiennes a couvert d'une impénétrable obscurité toutes les questions d^histoire littéraire relatives au Nouveau Testament. Heureusement, l'âme éclate en ces écrits anonymes ou pseudonymes par des accents qui ne sauraient mentir. La part de chacun est, dans les mouvements populaires, impossible à discerner; c'est le sentiment de tous qui constitue le véritable génie créateur.

Pourquoi l'auteur de l'Apocalypse, quel qu'il soit, a-t-il choisi Patmos pour le lieu de sa vision ? C'est ce qu'il est difficile de dire. Patmos ou Patnos est une petite île de près de quatre lieues de long, mais fort étroite. Elle fut dans l'antiquité grecque florissante et très peuplée. A l'époque romaine, elle garda toute l'importance que comportait sa petitesse, grâce à son excellent port, formé au centre de l'île par l'isthme qui joint le massif rocheux du nord au massif du sud. Patmos était, selon les habitudes du cabotage d'alors >

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la première ou la dernière station pour le voyageur qui allait d'Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse. On a tort de la représenter comme im écueil, comme un désert. Patmos fut et redeviendra peut-être une des stations maritimes les plus importantes de TArchipel; car elle est à Tembranchement de plusieurs lignes. Si TAsie renaissait, Patmos serait pour elle quelque chose d'analogue à ce qu'est Syra pour, la Grèce moderne, à ce qu'étaient dans l'antiquité Délos et Rhénée parmi les Cyclades, une sorte d'entrepôt en vue de la marine marchande, un point de correspondance utile aux voyageurs.

C'est là probablement ce qui valut à cette petite île le choix d'où est plus tard résultée pour elle une si haute célébrité chrétienne, soit que l'apotre ait dû s'y retirer pour fuir quelque mesure persécutrice des autorités d'Éphèse ; soit que, revenant d'un voyage à Rome, et à la veille de revoir ses fidèles, il ait préparé, dans quelqu'une des cauponœ qui devaient border le port, le manifeste dont il voulait se faire précéder en Asie ; soit que, prenant une sorte de recul pour frapper un grand coup, et jugeant que le lieu de la vision ne pouvait être placé à Éphèse même, il ait choisi l'île de l'Archipel qui, éloignée d'environ une journée, était rehée à la métropole d'Asie par une navigation quotidienne ; soit qu'il eût gardé le souvenir de la dernière escale du voyage plein d'émotions qu'il fit en 64; soit enfin qu'un simple accident de mer l'ait forcé de relâcher plusieurs jours dans ce petit port. Ces navigations de l'Archipel

sont pleines de hasard ; les traversées de TOcéan n'en peuvent donner aucune idée; car dans nos mers régnent des vents constants qui vous secondent, même quand ils sont contraires. Là, ce sont tour à tour des calmes plats, et, quand on s'engage dans les canaux étroits, des vents obstinés. On n'est nullement maître de soi ; on touche où Ton peut et non où Ton veut.

Des hommes aussi ardents que ces âpres et fanatiques descendants des vieux prophètes d'Israël portaient leur imagination partout où ils se trouvaient, et cette imagination était si uniquement renfermée dans lé cercle de Tancienne poésie hébraïque, que la nature qui les entourait n'existait pas pour eux. Patmos ressemble à toutes les lies de l'Archipel : mer d'azur, air limpide, ciel serein, rochers aux sommets dentelés à peine revêtus par moments d'un léger duvet de verdure. L'aspect est nu et stérile; mais les formes et la couleur du roc, le bleu vif de la mer, sillonnée de beaux oiseaux blancs, opposé aux teintes rougeâtres des rochers, sont quelque chose d'admirable. Ces myriades d'iles et d'ilôts, aux formes les plus variées, qui émergent comme des pyramides ou comnie des boucliers sur les flots, et dansent une ronde éternelle autour de l'horizon, semblent le monde féerique d'un cycle de dieux marins et d'Océanides, menant une brillante vie d'amour, de jeunesse et de mélancolie, en des grottes d'un vert glauque, sur des rivages sans mystère, tour à tour gracieux et terribles, lumineux et sombres. Calypso et les Sirènes, les Tritons et les Néréides, les charmes dangereux de la mer,

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