ÉLOGE DU MARÉCHAL DE VAUBAN
pi'évenait sa raison. Il méprisait celle polilesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre polilesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors, qui à la vérité lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Vauban a secouru de sommes assez considérables des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant quune fortune médiocre. Il était passionnément attaché au roi, sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan; il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec autant de courage, l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combaltu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république.
Éloge de Tournefort.
Joseph Pitton de Tournefort naquit à Aix en Provence le 5 juin IG06, de Pierre Pitton, écuyer, seigneur de Tournefort, et d'Aimare de Fagoue, d'une famille noble de Paris.
On le mit au collège des jésuites d'Aix : mais quoiqu'on rappliquât uniquement, comme tous les autres écoliers, à Tétude du latin, dès qu'il vit des plantes, il se sentit botaniste; il voulait savoir leurs noms; il remarquait soigneusement leurs différences; et quelquefois il manquait à sa classe, pour aller herboriser à la campagne, et pour étudier la nature, au lieu de la langue des anciens Romains. La plupart de ceux qui ont excellé en quelque genre n'y ont point eu de maître. Il apprit de lui-môme en peu de temps à connaître les plantes des environs de sa ville.
Ouand il fut en philosophie, il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseignait. Il n'y trouvait point la nature cju'il se plaisait tant à observer; mais des idées vagues et abstraites, qui se jettent, pour ainsi dire, à côté des choses, et n'y touchent point. Il découvrit dans le cabinet de son père la philosophie de Descaries, peu fameuse alors en Provence, et la reconnut aussitôt pour celle qu'il cherchait. Il ne pouvait jouir de cette lecture que par surprise et à la dérobée, c'était avec d'autant plus d'ardeur; et ce père, qui s'opposait à une étude si utile, lui donnait sans y penser une excellente éducation.
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Comme il le destinait à Té^lise, il le fit étudier en lhéoloii;ie, et le mit même dans un séminaire. Mais la destination naturelle prévalut; il fallait qu"il vît des plantes : il allait faire ses études chéries, ou dans un jardin assez curieux qu'avait un apothicaire d'Aix, ou dans les campai^nes voisines, ou sur la cime des rochers; il pénétrait par adresse ou par présents dans tous les lieux fermés, où il pouvait croire qu'il y avait des plantes qui n'étaient pas ailleurs : si ces sortes de moyens ne réussissaient pas, il se résolvait plutôt à y entrer furtivement ; et un jour il pensa être accablé de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur.
Il n'avait guère moins de passion pour l'analomie et pour la chimie que pour la botanique. Enfin la physique et la médecine le revendiquèrent avec tant de force sur la théologie, qui s'en était mise injustement en possession, qu'il fallut qu'elle le leur abandonnât. Il était encouragé par l'exemple d'un oncle paternel qu'il avait, médecin fort habile et fort estimé; et la mort de son père, arrivée en 1G77, le laissa entièrement maître de suivre son inclination.
Il profita aussitôt de sa liberté, et parcourut en 1678 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'oi^i il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.
La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse, qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet, ^comme la géométrie et l'histoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'analomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse contre des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière, ont été jetés
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au hasard sur toute la surface de la terre, et il iautsc résoudre à la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare d'exceller dans cette science : le degré depassionqui suffit pour faire un savant d'une autre espèce, ne suffît pas pour faire un grand botaniste; et avec cette passion même, il faut encore une santé qui puisse la suivre, et une force de corps qui y réponde. Tournefort était d'un lempérament vif, laborieux, robuste; un grand fonds de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et son corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.
En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, où il se [)erfectionna beaucoup dans lanatomie et dans la médecine. Un jardin des plantes, établi en celte ville par Henri IV, ne pouvait pas, quelque riche qu'il fût, satisfaire sa curiosité; il courut tous les environs de ^Montpellier à plus de dix lieues, et en rapporta des plantes inconnues aux gens mêmes du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1681; il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne, où il était suivi par les médecins du pays, et par les jeunes étudiants en médecine, à qui il démontrait les plantes. On eût dit presque qu'il imitait les anciens gymnosonliistes, qui menaient leurs disciples dans les déserts où ils tenaient leur école.
Les hautes montagnes des Pyrénées étaient trop proches pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitants qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. Il avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu
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(l'argent dans ces sortes d'occasions. Il enfermait des réaux dans du pain qu'il portait sur lui, et qui était si noir et si dur, que quoiqu'ils le volassent fort exactement, et ne fussent pas gens à dédaigner, ils le lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter ; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui l'environnaient de toutes parts , s'étaient r-hangés pour lui en une magnifique bibliothèque, où il avait le plaisir de trouver tout ce que sa curiosité demandait, et où il passait des journées délicieuses. Un jour une méchante cabane où il couchait tomba tout à coup; il fut deux heures enseveli sous les ruines, et y aurait péri, si l'on eût tardé encore quelque temps à le retirer.
Il revint à Montpellier à la fin de 1G81, et de là il alla chez lui à Aix, où il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence, de Languedoc, de Dauphiné, de Catalogne, des Alpes et des Pyrénées. Il n'appartient pas à tout le monde (le comprendre que le plaisir de les voir en grand numbre, bien entières, bien conservées, disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.
Heureusement pour les plantes. Fagon, alors pn;mier médecin de la feue reine, s'y était toujours attaché, comme à une partie des plus curieuses de la physique et des plus essentielles de la médecine ; et il favorisait la botanique de touUle pouvoir que lui donnaient sa place et son mérite. Le nom de Tournefort vint à lui de tant d'endroits dilîérenls, et toujours avec tant d'uniformité, qu'il eut envie de l'attirer à Paris, rendez-vous général de presque tous les grands talents ri'pandus dans les provinces. Il s'adressa pour cela à M*"^ de Venelle, sous-gouvernante des enfants de France, qui connaissait beaucoup toute la
lamille Tounieforl. Elle lui persuada donc de venir à Paris; et en 1683, elle le présenta à Fagon, qui dès la même année lui procura la place de professeur en botanique au Jardin Royal des plantes, établi à Paris par Louis XIII, pour l'instruction des jeunes étudiants en médecine.
Cet emploi ne Tempècha pas de faire différents voyages. Il retourna en Espagne, et alla jusqu'en Portugal. Il vit des plantes, mais presque sans aucun botaniste. En Andalousie, qui est un pays fécond en palmiers, il voulut vérifier ce que l'on dit depuis si longtemps des amours du maie et de la femelle de cette espèce; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes, en cas qu'elles soient, sont encore mystérieuses. Il alla aussi en Hollande et en Angleterre, où il vit et des plantes et plusieurs grands botanistes, dont il gagna facilement l'estime et l'amitié. Il n'en faut point d'autre preuve ([ue l'envie qu'eut Herman, célèbre professeur en botanique à Leyde, de lui résigner sa place, parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'instance; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait choisir un successeur non seulement étranger, mais d'une nation ennemie. Il promettait à Tournefort une pension de 4 000 livres de messieurs les Etats-Généraux, et lui faisait espérer une augmentation <|uand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du jardin royal était fort modique; cependant l'amour de son pays lui fit refuser des offres si utiles et si llatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie, si les sciences n'y étaient florissantes.