DE LA DÉMOCRATIE
Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être
1. Image souvent employée avant et après Montesquieu. « Le laboureur, quand il a besoin de bois, coupe une branche, et non pas le pied de l’arbre"; 2. La nation anglaise (M.); 3. Les citoyens d'Athènes ne pouvaient être mis à la question (Lysias, Orat. in Agorat.), excepté dans le crime de lèse-majesté. On donnait la question trente jours après la condamnation (Curius Fortunatus, Rhetor. scol., livre 1 1). Il n’y avait pas de question préparatoire. Quant aux Romains, la loi 3 et 4 ad leg. Juliam majest. fait voir que la naissance, la dignité, la profession de la milice garantissaient de la question, si ce n'est dans le cas de crime de lèse-majesté. Voyez les sages restrictions que les lois des Wisigoths mettaient à cette pratique (M.).
égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges1.
Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards2. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage3 : la gêne4 du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.
On voit dans le Banquet de Xénophon une peinture bien naïve d’une république où le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi5 il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Charmidès, à cause de ma pauvreté. Quand j’étais riche, j’étais obligé de faire ma cour aux calomniateurs6, sachant bien que j’étais plus en état de recevoir du mal d’eux que de leur en faire; la république me demandait toujours quelque nouvelle somme; je ne pouvais m’absenter. Depuis que je suis pauvre, j’ai acquis de l’autorité; personne ne me menace, je menace les autres; je puis m’en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leur place et me cèdent le pas. Je suis un roi, j’étais esclave; je payais un tribut à la république, aujourd’hui elle me nourrit; je ne crains plus de perdre, j’espère d’acquérir7. »
Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur; pour qu’il n’aperçoive pas leur avarice8, ils flattent sans cesse la sienne.
La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et elle
1. Ce qui arriva en 1793 ; 2. Jeu de mots. Sénateur vient du mot simple : senem : vieillard; 3. Liberté anarchique; 4. La contrainte; 5. Pour laquelle, tournure du XVIIe siècle. Le Banquet met en scène, parmi les invités du riche Callias, Socrate, né entre 440 et 433, mort en 350; 6. En grec les sycophantes ; 7. Satire spirituelle de ces milliers de rois qui, dans la démagogie, veulent être nourris aux frais de l'Etat. J'espère de : tour vieilli; 8. Avidité.
augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics; et, comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais, avec sa paresse et son luxe, il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui1.
Il ne faudra pas s’étonner si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple, sans retirer encore plus de lui ; mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’État. Plus il paraîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt, ce qui reste de liberté devient insupportable; un seul tyran s’élève; et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.
La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête2.
VIII, m. — DE L’ESPRIT D’ÉGALITÉ EXTRÊME
Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est-il de l’esprit d’égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande, ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n’avoir point de maître, mais à n’avoir que ses égaux pour maîtres.
Dans l’état de nature3 les hommes naissent bien dans l’égalité, mais ils n’y sauraient rester. La société la leur fait perdre et ils ne redeviennent égaux que par les lois.
Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l’est pas, que4 dans la première on n’est égal que comme citoyen, et que dans l’autre on est encore égal comme magistrat, comme juge, comme père, comme mari, comme maître.
La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté;
1. Nous dirions objectif, but à atteindre, position à conquérir; 2. Page énergique; 3. Que nous ne connaissons pas; 4. A savoir que.
mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême qu’auprès de la servitude1.