‹ Pages choisies (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · XI, 11. — DIVERSES SIGNIFICATIONS DONNÉES AU MOT DE LIBERTÉ · texte numérisé non relu

XI, 11. — DIVERSES SIGNIFICATIONS DONNÉES AU MOT DE LIBERTÉ

Il n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations, et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de liberté. Les uns l’ont pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient donné un pouvoir tyrannique; les autres, pour la faculté d’élire celui à qui ils devaient obéir; d’autres, pour le droit d’être armés, et de pouvoir exercer la violence ; ceux-ci, pour le privilège de n’être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs propres lois. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour l’usage de porter une longue barbe1. Ceux-ci ont attaché ce nom à une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui avaient goûté du gouvernement républicain l’ont mise dans ce gouvernement; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l’ont placée dans la monarchie2. Enfin chacun a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations; et comme dans une république on n’a pas toujours devant les yeux, et d’une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint, et que même les lois paraissent y parler plus, et les exécuteurs de la loi y parler moins, on la place ordinairement dans les républiques, et on l’a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu’il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements, et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple.

XI, ni. — CE QUE C’EST QUE LA LIBERTÉ

Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir3.

1. Les Moscovites ne pouvaient souffrir que le czar Pierre la leur fît couper (M.); 2. Les Cappadociens refusèrent l’Etat républicain que leur offrirent les Romains (M.); 3. Belle et célèbre définition. Omncs legum servi sumus ut liberi esse possimus (Cicér. Pro Cluentio, 53).

Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir.

XI, vi. — DE LA CONSTITUTION

Page 1