NOTICE
Ce qui se passait en 1748. — En politique : Traité d’ Aix-la- Chapelle qui termine la Guerre de Succession d’ Autriche. Ascension de Pitt en Angleterre. Les dépenses de Mme de Pompadour commencent à irriter V opinion.
En littérature : Voltaire publie Zadig et Sémiramis. Il partage son temps entre la cour et Cirey. Marmontel fait représenter Denys le Tyran. Richardson publie Clarisse Harlowe et Laplace sa traduction du Théâtre anglais (1745-1748). U influence anglaise est en pleine force. Liaison de J.- J. Rousseau et de Diderot, qui va publier, en 1749, la Lettre sur les Aveugles à l’usage de ceux qui voient et travailler à /'Encyclopédie. Le premier volume de /'Histoire naturelle de Buffon est à l’impression. Orientation scientifique des esprits.
Dans les arts : Lancret et Boucher continuent Watteau. Chardin est plus réaliste. Quentin de La Tour peint des portraits. Nattier est à l’abbaye de Fontevrault pour y peindre Mmes Cadette, Victoire, Sophie et Louise. J.-B. Lemoyne exécute le buste de Voltaire. Bouchardon entreprend la statue de Louis XV. L’ architecte Héré travaille à terminer la place Stanislas à Nancy. Fondation d’une manufacture de porcelaine au château de Vincennes.
L’Esprit des Lois. — Plan de l’ouvrage. On peut dire que Montesquieu a travaillé toute sa vie à Y Esprit des lois ; il est l’aboutissement de ses voyages, de ses lectures, de ses préoccupations intellectuelles, de toute sa pensée. . . .
Le livre se divise en trois parties. — [ Partie théorique\( I-V III): des lois en général dans leurs rapports avec Dieu, le monde matériel, l’être intelligent : chapitres très 'abstraits; dans leurs rapports avec les différents gouvernements et les principes de ces -gouvernements, la Vertu pour les démocraties, l’Honneur pour les monarchies, la Peur pour le despotisme./ Sont relatives aux principes des gouvernements les lois de l’éducation, la forme des jugements et la nature des peines, les lois somptuaires touchant au luxe et à la condition des femmes. Montesquieu traite ensuite de la corruption des principes des trois gouvernements. — \Partic pratique^ IX-XXVI) : des lois dans leur rapport avec la force défensive, avec la force offensive. Montesquieu à ce sujet trace les portraits de Charles XII, le politique qui va contre la nature des
choses, et d’Alexandre, le politique très sage. Le livre XI (chap. Vl) contient l’étude de la Constitution anglaise. Les livres XII et XIII traitent de la liberté politique, des tributs et des revenus publics, les livres XIV-XVIII des lois dans le rapport qu’elles ont avec la nature du climat. Ces pages sont neuves; mais on a pu reprocher à Montesquieu d’avoir poussé sa thèse trop loin. Les lois de l’esclavage ont du rapport avec la nature du climat : ce qui n’empêche pas Montesquieu d’écrire contre l’esclavage une page vigoureuse, pleine d’humour à la manière de Swift. Viennent ensuite (XIX-XXV), les lois étudiées dans leur rapport avec les mœurs — ici (XIX, XXV 1 1) se place une étude du caractère de la nation anglaise — , avec le commerce, les monnaies, le nombre d’habitants, la religion. Celle-ci arrive tard, nous sommes au vingt-quatrième chapitre; on peut s’en étonner; c’est que, pour Montesquieu, la religion est une force comme les autres : il l’étudie en politique, objectivement, peut-on dire; mais il la sous-estime. On trouve dans cette partie d’excellentes pages sur la tolérance et la Très humble remontrance aux Inquisiteurs d’Espagne et de Portugal. — Partie annëxe^Q nfin (XXVII-XXIX), qui répond à cette annonce de l’édition originale de YEsprit des lois : « ... à quoi l’auteur a ajouté des recherches nouvelles sur les loix romaines touchant les successions, sur les loix françoises et sur les loix féodales. » Elle n’intéresse plus aujourd’hui que les spécialistes.
Les sources. — Elles sont très nombreuses. Montesquieu a travaillé vingt ans à son grand ouvrage; il a lu tous les anciens et les modernes qui pouvaient le documenter; Platon : la République et les Lois ; Aristote : la Politique ; Plutarque : les Vies et les Œuvres morales ; Machiavel : le Prince (1514), Discours politique sur la première décade de Tite-Live (1516); Thomas Morus : Utopie { 1516); Hobbes : Du Citoyen (1642); Locke : Essai sur le gouvernement civil (1690) ; Pufendorf : Du Droit de la Nature et des Nations (1672) ; Jean Bodin: les Six livres de la République (1576-1578); François Hotman : Franco-Gallia (1573). Il use fréquemment du Recueil des Voyages qui ont servi à l’établissement de la Compagnie des Indes ; des Lettres édifiantes des missions étrangères ; de Th. Gage : Description des Indes occidentales.
Cette liste ne donne qu’une idée incomplète de sa documentation. Pour écrire un chapitre comme la Très humble remontrance aux Inquisiteurs d’Espagne et de Portugal , il a recouru à toute une petite bibliothèque (voir page 56).
Bien que Montesquieu ait consulté tant d’auteurs, puisé à tant de sources, il n’a pas hésité à mettre en épigraphe à son livre :
prolem sine matre creatam
C’est que cette documentation a été le labeur préparatoire à un travail original. Ces matériaux, il fallait les ordonner, ces idées.