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USBEK A IBBEN, A SMYRNE

Il n’y a point de pays au monde où la Fortune soit si inconstante4 que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère et enlèvent le pauvre, avec des ailes rapides, au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa pauvreté ; celui-là l’est de son abondance. Le nouveau riche admire la sagesse de la Providence ; le pauvre, l’aveugle fatalité du Destin.

Ceux qui lèvent les tributs5 nagent au milieu des trésors : parmi eux, il y a peu de Tantales6. Ils commencent pourtant ce métier par la dernière misère; ils sont méprisés comme de la boue pendant qu’ils sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez; aussi ne négligent-ils rien pour acquérir de l’estime.

Ils sont à présent dans une situation bien terrible. On vient d’établir une chambre qu’on appelle de Justice1 parce qu’elle va leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détour-

1. Louis XIV écarta systématiquement les grands des hauts emplois; 2. Ce sont des bourgeois; 3. Au sens religieux ( devotio ) : sacrifice de soi-même pour apaiser les dieux; 4. Si mal d'aplomb (in, cum, stare ); 5. Fermiers et partisans; 6. Tantale, aux Enfers, était en proie à une soif dévorante. Les traitants, au contraire, réalisent leurs ambitions ; 7. Établie en 1716, pour apurer les comptes des financiers. Voir les affaires d» Bourvalais et de Crozat, dans les Mémoires de Mathieu Marais.

ner ni cacher leurs effets1 : car on les oblige de les déclarer au juste, sous peine de la vie. Ainsi on les fait passer par un défilé bien étroit : je veux dire entre la vie et l’argent . Pour comble de fortune, il y a un ministre, connu par son esprit, qui les honore de ses plaisanteries et badine sur toutes les délibérations du Conseil2. On ne trouve pas tous les jours des ministres disposés à faire rire le Peuple, et l’on doit savoir bon gré à celui-ci de l’avoir entrepris.

Le corps des laquais est plus respectable en France qu’ailleurs; c’est un séminaire3 de grands seigneurs : il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre ; et, quand üs ne peuvent pas suppléer4 par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides5.

uo+o . Je trouve, Ibben, la Providence admirable dans la manière dont elle a distribué les richesses : si elle ne les avait accordées qu’aux gens de bien, on ne les aurait pas assez distinguées de la vertu, et on n’en aurait plus senti tout le néant. Mais, quand on examine qui sont les gens qui en sont les plus chargés, à force de mépriser les riches, on vient enfin à mépriser les richesses.

A Paris, le 26 de la lune de Maharram, 1717.

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