‹ Pages choisiesChapitre 4 sur 60 · RICA A · texte numérisé non relu

RICA A

'bcyLtXS .J

On dit que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît qu’un Français est plus homme qu’un autre; c’est l’homme par excellence, car il semble être fait uniquement pour la société.

Mais j’ai remarqué parmi eux des gens qui non seulement sont sociables, mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se multiplient dans tous les coins ; ils peuplent en un moment les quatre quartiers d’une ville. Cent hommes de cette espèce abondent plus que deux mille citoyens; ils pourraient réparer aux yeux des étrangers les ravages de la peste ou de la famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs lieux3; ils sont une preuve de ce que les philosophes mettent en question.

Ils sont toujours empressés, parce qu’ils ont l’affaire importante de demander à tous ceux qu’ils voient, où ils vont, et d’où ils viennent.

On ne leur ôterait jamais de la tête qu’il est de la bienséance de visiter chaque jour le public en détail, sans compter les visites qu’ils font en gros dans les lieux où l’on

1. Trancha; 2. Les Voyages de Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes (1676-1679, 3 vol.), et le Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales (1711, Amsterdam, f vol. in-4°) ont fourni une grande partie de la couleur locale des Lettres persanes. Voir La Bruyère ( Portrait d’Arrias, V, 9); 3. C’est le don d’ubiquité, d’être partout : ubique.

s’assemble. Mais, comme la voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les règles de leur cérémonial.

Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups de marteau1 que les vents et les tempêtes. Si l’on allait examiner la liste de tous les portiers, on y trouverait chaque jour leur nom estropié2 de mille manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la suite d’un enterrement, dans des compliments de condoléance ou dans des félicitations de mariage. Le Roi ne fait point de gratification à quelqu’un de ses sujets qu’il ne leur en coûte une voiture pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer, pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles fonctions.

Un d’eux mourut l’autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe sur son tombeau : « C’est ici que repose celui qui ne s’est jamais reposé. Il s’est promené à cinq cent trente r enterrements. Il s’est réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants. Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes différents, montent à deux millions six cent mille livres; le chemin qu’il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades3; celui qu’il a fait dans la campagne, à trente-six. Sa conversation était amusante : il avait un fonds tout fait de trois cent soixantecinq contes ; il possédait, d’ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit apophtegmes4 tirés des Anciens, qu’il employait dans les occasions brillantes. Il est mort enfin à la soixantième année'de son âge. Je me tais, voyageur5. Car comment pourrais- je achever de te dire ce qu’il a fait et ce qu’il a vu ? »

De Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2e, 1715.

O-e/wV'UcU/)

Je trouve les caprices6 de la mode, chez les Français, étonnants. Ils onT15ïi6ïïe~ comment ils étaient habillés cet été, ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver ; mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode. Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et

1. Heurtoir à l'extérieur d'une porte; 2. Origine italienne; les Suisses étaient souvent portiers ; 3. Mesure grecque : 600 pieds; 9 600 stades = 1 920 kilomètres; 4. Grec : sentences; 5. Parodie des inscriptions funéraires chez les Anciens; 6. Premier sens : bond de chèvre ( capra ).

de leur parure? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu n’eusses reçu ma lettre, tout serait changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne, en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies1.

Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même; dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place ; les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches2, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avaient de la taille et des dents; aujourd’hui il n’en est plus question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en disent les mauvais plaisants, les filles se marient autrement faites que leurs mères.

. Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes; les Françaises changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave3 s’jl Pavait entrepri?.'Xe prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville3, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

A Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.

Page 1