DES DIVISIONS QUI FURENT TOUJOURS DANS LA VILLE
Pendant que Rome conquérait l’univers, il y avait dans ses murailles une guerre cachée : c’étaient des feux comme ceux de ces volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la fermentation.
Après l’expulsion des rois, le gouvernement était devenu aristocratique : les familles patriciennes obtenaient seules toutes les magistratures, toutes les dignités, et par conséquent tous les honneurs militaires et civils.
Les patriciens, voulant empêcher le retour des rois, cher-
1. Les Latins y furent vaincus par les Romains en 449 av. J.-C. ; 2. La domination militaire; 3. Définition à retenir; 4. Tous sujets de Rome sous la République. L’œuvre de l’Empire fut de les transformer en Romains; 5. La cité.
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chèrent à augmenter le mouvement1 qui était dans l’esprit du peuple; mais ils firent plus qu’ils ne voulurent; à force de lui donner de la haine pour les rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté. Comme l’autorité royale avait passé tout entière entre les mains des consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner tant d’amour, il ne l’avait pas : il chercha donc à abaisser le consulat, à avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les nobles les magistratures curules2. Les patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu’il demanda; car, dans une ville où la pauvreté était la vertu publique, où les richesses, cette voie sourde pour acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait donc revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie se changer peu à peu en un Etat populaire...
Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le Mont- Sacré 3 : on lui envoya des députés qui l’apaisèrent; et comme chacun se promit secours l’un à l’autre en cas que les patriciens ne tinssent pas les paroles données, ce qui eût causé à tous les instants des séditions, et aurait troublé toutes les fonctions des magistrats, on jugea qu’il valait mieux créer une magistrature4 qui pût empêcher les injustices faites à un plébéien. Mais, par une maladie éternelle des hommes, les plébéiens, qui avaient obtenu des tribuns pour se défendre, s’en servirent pour attaquer; ils enlevèrent peu à peu toutes les prérogatives des patriciens : cela produisit des contestations continuelles. Le peuple était soutenu, ou plutôt animé par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le sénat, qui était presque tout composé de patriciens, qui était plus porté pour les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à la tyrannie5 quelque tribun.
Le peuple employait pour lui ses propres forces, et sa supériorité dans les suffrages, ses refus d’aller à la guerre, ses menaces de se retirer, la partialité de ses lois, enfin ses jugements contre ceux qui lui avaient fait trop de résistance. Le sénat se défendait par sa sagesse, sa justice, et l’amour qu’il inspirait pour la patrie; par ses bienfaits, et une sage
1. Mouvement politique; 2. Consulat, dictature, préture, censure, édilité curule; 3. Colline sur la rive droite de l’Anio, à plus d’une lieue de Rome; 4. Le tribunat de la plèbe; 5. Sens grec : pouvoir absolu, usurpé par la force.
dispensation des trésors de la république, par le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles et la vertu des grands personnages; par la religion même, les institutions anciennes, et la suppression des jours d’assemblée, sous prétexte que les auspices n’avaient pas été favorables; par les clients; par l’opposition d’un tribun à un autre; par la création d’un dictateur, les occupations d’une nouvelle guerre, ou les malheurs qui réunissaient tous les intérêts; enfin par une condescendance paternelle1 à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer la conservation de la république aux prérogatives de quelque ordre ou de quelque magistrature que ce fût.
Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eurent tellement abaissé les patriciens que cette distinction de familles devint vaine, et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux honneurs, il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou plébéiennes, qu’on appela les nobles2, et qui avaient pour elles le sénat qui en était composé. Mais comme les mœurs anciennes n’étaient plus, que des particuliers avaient des richesses immenses, et qu’il est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir, les nobles résistèrent avec plus de force que les patriciens n’avaient fait : ce qui fut cause de la mort des Gracques et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur leur plan3.
Il faut que je parle d’une magistrature qui contribua beaucoup à maintenir le gouvernement de Rome : ce fut celle des censeurs. Ils faisaient le dénombrement du peuple; et de plus, comme la force de la république consistait dans la discipline, l’austérité des mœurs et l’observation constante de certaines coutumes, ils corrigeaient les abus que la loi n’avait pas prévus, ou que le magistrat ordinaire ne pouvait pas punir4. Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les crimes : et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs que parce qu’on a violé les lois. A Rome, tout ce qui pouvait introduire des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et en5 empêcher,
1. Ils étaient les patres ; 2. Étymologie : nobilcs, ceux qui sont connus, en vue par la naissance ou les richesses; 3. « Comme Saturninus et Glaucus. » (M.); 4. « On peut voir comment ils dégradèrent ceux qui, après la bataille de Cannes, avaient été d’avis d’abandonner l’Italie; ceux qui s’étaient rendus à Annibal; ceux qui, par une mauvaise interprétation, lui avaient manqué de parole. » (M.); 5. De Rome.
si j’ose me servir de ce terme, la perpétuité, les désordres domestiques ou publics étaient réformés par les censeurs : ils pouvaient chasser du sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier le cheval qui lui était entretenu par le public1, mettre un citoyen dans une autre tribu, et même parmi ceux qui payaient les charges de la ville sans avoir part à ses privilèges2.
M. Livius nota3 le peuple même; et, de trente-cinq tribus, il en, mit trente-quatre au rang de ceux qui n’avaient point de part aux privilèges de la Ville4. « Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous m’avez fait consul et censeur : il faut donc que vous ayez prévariqué5 une fois en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul, et ensuite censeur. »
M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du sénat par les censeurs, parce que, pendant sa magistrature, il avait abrogé la loi qui bornait les dépenses des festins.
C’était une institution bien sage. Ils ne pouvaient ôter à personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de la puissance publique; mais ils faisaient déchoir de l’ordre et du rang, et ils privaient, pour ainsi dire, un citoyen de sa noblesse particulière.
Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries que Tite-Live et Denys d’Halicarnasse6 nous ont si bien expliquée. Il avait distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes, et mis tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui formait seule la sixième classe. On voit que cette disposition excluait le bas peuple du suffrage, non pas de droit, mais de fait. Dans la suite on régla qu’excepté dans quelques cas particuliers, on suivrait dans les suffrages la division par tribus. Il y en avait trente-cinq qui donnaient chacune leur voix, quatre de la ville, et trenteune de la campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrèrent naturellement dans les tribus de la campagne; et celles de la ville reçurent le bas peuple, qui, y étant enfermé, influait très peu dans les affaires : et cela
1. C'était une nota , dégradation. Les chevaliers étaient un corps d’élite; il y avait ceux qui
se servaient d’un cheval privé, c’est-à-dire fourni par eux, et, au-dessus, ceux qui recevaient
un cheval de l’Etat; 2. Cérè, en Etrurie, avait reçu le droit de cité sans suffrage; un citoyen
de Cérè, c’était un citoyen dégradé, privé de suffrage; 3. Flétrit; 4. Tite-Live (xxix, 38);
5. C’est le fait, pour un magistrat, de s'entendre avec l’une des parties : variais : qui écarte les jambes, laisse passer la paume; donc s’écarte du devoir; 6. Historien grec, contemporain d’Au¬
guste, auteur des Antiquités romaines.
dit ù a»
était regardé comme le salut de la république. Et quand Fabius remit dans les quatre tribus de la ville le menu peuple qu’Appius Claudius1 avait répandu dans toutes, il en acquit le surnom de Très grand. Les censeurs jetaient les yeux tous les cinq ans sur la situation actuelle de la république, et distribuaient de manière le peuple dans ses diverses tribus, que les tribuns et les ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir.
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que, depuis sa naissance, sa constitution se trouva telle, soit par l’esprit du peuple, la force du sénat, ou l’autorité de certains magistrats, que tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé... En un mot, un gouvernement libre, c’està-dire toujours agité, ne saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de correction.
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