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DEUX CAUSES DE LA PERTE DE ROME

Lorsque la domination de Rome était bornée datas 1 la république pouvait facilement subsister. Tout soldat était également citoyen; chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient à la guerre sous celui qui succédait2. Le nombre de troupes n’étant pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de la Ville3. Enfin le sénat voyait de près la conduite des généraux, et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.

Mais lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre4, qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de citoyens; et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force, et ne purent plus obéir.

1. Le vainqueur des Samnites, mort en 296. II avait ainsi enlevé au petit peuple la disposition des élections; 2. Le consulat était annuel; 3 .La Ville : l’Etat, la Cité. Les affranchis et les capite censi ne devaient pas de service militaire : ils n’étaient recensés que comme têtes; 4. Montesquieu veut signifier, par ce mot, qu'ils deviennent des professionnels.

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Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la Ville. Ce ne furent plus les soldats de la république, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si celui qui était à la tête d’une armée dans une province était son général ou son ennemi. ok P «/) W'iÀfl

Tandis que le peuple1 de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns, à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le sénat put aisément se défendre parce qu’il agissait constamment2; au lieu que la populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à l’extrémité de la faiblesse. Mais quand le peuple put donner à ses favoris une formidable autorité au dehors, toute la sagesse du sénat devint inutile, et la république fut perdue.

Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres, c’est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font presque toujours perdre la liberté; au lieu que les succès et les malheurs d’un État où le peuple est soumis confirment également sa servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien auquel elle doit aspirer, c’est à la perî j iipétuité de son état.

Si la grandeur de l’empire3 perdit la république, la grancU ^^deur de la Ville ne la perdit pas moins.

Rome avait soumis tout l’univers avec le secours des a peuples d’Italie, auxquels elle avait donné en différents temps divers privilèges4. La plupart de ces peuples ne s’étaient pas d’abord fort soucié du droit de bourgeoisie5 chez les Romains; et quelques-uns aimèrent mieux garder leurs usages6. Mais lorsque ce droit fut celui de la souveraineté universelle, qu’on ne fut rien dans le monde si l’on n’était citoyen romain, et qu’avec ce titre on était tout, les peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être Romains : ne pouvant en venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils prirent la voie des armes; ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la mer Ionienne; les autres alliés allaient les suivre. Rome, obligée de combattre contre ceux qui étaient pour ainsi dire les mains avec lesquelles elle

1. Aussi longtemps que; le peuple : la plèbe; 2. Cum et stare : en restant fidèle à sa politique; 3. Ensemble des peuples soumis à la puissance militaire ( imperium ) de Rome; 4. Jus Latii, jus italicum ; 5. Droit de cité; 6. Les Eques, par exemple.

enchaînait l’univers, était perdue; elle allait être réduite à ses murailles : elle accorda ce droit tant désiré aux alliés qui n’avaient pas encore cessé d’être fidèles1; et peu à peu elle l’accorda à tous.

Pour lors Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait eu qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du sénat et des prérogatives2 des grands, toujours mêlée de respect, n’était qu’un amour de l’égalité.

Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, chaque ville3 y apporta son génie4, ses intérêts particuliers, et sa dépendance de quelque grand protecteur5. La Ville déchirée ne forma plus un tout ensemble6; et, comme on n’en était citoyen que par une espèce de fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la patrie, et les sentiments romains ne furent plus.

Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages, ou se les faire donner; les assemblées furent de véritables conjurations7; on appela comices une troupe de quelques séditieux; l’autorité du peuple, ses lois, lui-même, devinrent des choses chimériques ; et l’anarchie fut telle, qu’on ne put plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance, ou s’il ne l’avait ^

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On n entend parler, dans les auteurs, que des divisions qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu’elles y avaient toujours été, et qu’elles y devaient toujours être8. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes9 populaires. Il fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions : et ces guerriers si fiers10, si audacieux, si terribles au dehors, ne pouvaient pas être

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1. Toscans, Ombriens et Latins. C’est la Guerre sociale (de socii, alliés) en 90 avant J.-C., terminée par la loi Julia et la loi Plautia Papiria ; 2. Au sens premier : le droit de prononcer son avis, son vote, le premier; puis, avantages particuliers à une fonction, une caste. Le peuple était jaloux du Sénat et des grands; 3. Toujours dans le sens de civitas ; 4. Son tempérament personnel; 5. Patronus. Le patronat était une sorte d’institution religieuse et politique; G. Agissant d’un même accord (in et simul ); 7. Voir Clodius et Milon, dont les bandes, au temps de Cicéron, troublent les assemblées où le peuple votait, les comices ; 8. Idée chère à Montesquieu : ces divisions devaient être dans Rome pour former sa grandeur avant de causer sa perte. Bossuet n’avait vu dans ces divisions qu’une cause de décadence; 9. Soulèvement, prise d’armes; 10. Sens premier : farouches.

bien modérés au dedans. Demander, dans un État libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses impossibles : et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas.

ji'wvCüv. Ce qu’on appelle union, dans un corps politique, est une chose très équivoque; la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total. Il peut y avoir de l’union dans un État où l’on ne croit voir que du trouble, c’est-à-dire une harmonie d’où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres.

Mais, dans l’accord du despotisme asiatique1, c’est-à-dire de tout gouvernement qui n’est pas modéré, il y a toujours une division réelle2. Le laboureur, l’homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance; et si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps morts ensevelis les uns auprès des autres.

Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la république; mais c’est une chose qu’on a vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie : parce qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple, et non pas de le gouverner.

Il y a bien de la différence entre des lois bonnes et des lois convenables, celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres, et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise...

Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient admirables pour cela. Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous le pouvoir des rois, dans l’aristocratie, ou dans l’état populaire, elle n’a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la conduite3, et y a réussi. Elle

1. Asiatique n’était pas dans l’édition de 1734. Il est introduit dans l’erratum de la deuxième édition, même année, peut-être par prudence; 2. Et non plus apparente; 3. Cum etducere :

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ne s’est pas trouvée plus sage que tous les autres Etats de la terre en un jour, mais continuellement; elle a soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même supériorité, et n’a point eu de prospérités dont elle n’ait profité, ni de malheur dont elle ne se soit servie.

Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage1.^’*' - '

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