INTRODUCTION XXXI
Il chante les caresses des yeux, plus pures, plus pénétrantes que toutes, les seules qui puissent ' traverser des larmes ' ; il dit la ressemblance où arrivent les yeux des amants agités du même désir :
Nos pauvres yeux, meurtris par la même torture, Se prennent en pitié dans des regards pareils.
Il fait le vœu de réserver pour les yeux de l'amie son premier baiser, et, quand il a manqué à sa secrète promesse, portant d'abord aux lèvres ses lèvres ingrates, il implore le pardon de cet injuste oubli qui ne fut que trahison des sens et non du cœur.
C'est ce même frémissement de passion qui parcourt, cette même flamme qui échauffe toutes les pages de VAmie Perdue. On dirait que le sentiment n'a pas eu ici, comme à l'ordinaire, le temps de se refroidir en sortant du cœur pour aller chercher le mot qui doit le couvrir. Les mots demeurent chargés de l'émotion première, et même les plus simples, voire les moins habilement tournés, en sont encore vibrants :
Je sentais à sa voix que ses pleurs étaient proches...
ou ceci qui est presque gauche :
Et mes yeux t'ont redit les incertaines fêtes Dont mon âme était ivre en voyant tes pâleurs.
Bien que l'art soit vigilant, il semble aux meilleurs endroits qu'il n'ait pas eu la peine d'intervenir, comme quand l'amant délaissé, craignant la compassion de son ami qui lui confirmerait son infortune, s'écrie :
J'ai peur de la pitié qui luira dans ses yeux...
XXXn PAGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER
OU quand il songe au moment où son souvenir même mourra dans le sein de la bien-aimée :
Dans ton cœur lentement tu redeviendras seule.
En de tels vers, la passion se montre toute nue ; les mots sont oubliés. Bien que l'amour ne soit pas ici le juvénile et charmant émoi de cœurs novices, mais l'ardeur plus sombre de deux ' âmes éprouvées,' il est aussi inévitable que celui de Roméo et Juliette. Il est automnal au lieu d'être printanier, mais non moins élémentaire et naturel. Encore est-il impossible de donner par l'analyse ou des bribes de citations l'idée de la puissante émotion dont le poème est gonflé dans les moments de crise, des sanglots qu'exhalent les vers coupés, palpitants, où le sacrifice est retracé.
Cette force d'amour qui nous ramène brusquement en arrière au temps de Jocelyn et des Nuits s'accompagne d'un talent de peintre assez vigoureux pour saisir dans l'objet le caractère intime, assez subtil pour y discerner les nuances les plus fugitives. Peinture classique par sa solidité, moderne par la finesse des effets qu'elle enregistre. Ici un vers lui suffit pour évoquer les vastes plateaux des montagnes :
Une ondulation immense de prairies...
ou le vertige des précipices alpestres : j. ,
Leurs flancs profonds sont pleins des échos de leur
Là, les indéfinissables teintes d'un beau couchant tiennent en deux lignes étranges:
Une lueur au ciel est mauve comme un col De tourterelle lasse et presque inanimée.
INTRODUCTION XXXlll
Ailleurs la description s'étend sur le sonnet entier et semble s'affranchir de l'histoire, mais elle demeure en réalité liée au sentiment qu'elle interprète ou symbolise. Le triomphe de VAmie Perdue est dans la fusion des paysages avec les émois de l'amour enivré ou désolé. Détaché de la nature, le sentiment reste abstrait ; le paysage seul, sans association avec le sentiment, devient une copie froide et extérieure. Or presque chacun des sonnets incarne l'amour dans la nature, crée des deux un être unique où la nature est comme le palpable de la passion. Les deux sonnets, Toujours je reverrai Vétroit sentier humide et Une tempête souffle, peuvent être pris pour exemples de cette correspondance, mystérieuse et profonde comme celle du corps et de l'âme.
Ainsi sont recueillies précieusement, avec les lieux où elles passèrent, les minutes mémorables de l'amour qui s'est condamné. Chaque sonnet enchâsse un des ' chers instants du coeur.' Le poème a sur le roman l'avantage d'être affranchi des récits continus ; il écréme, il trie les souvenirs. Mais il a une unité d'ensemble faite de toutes ces petites unités complètes en soi et presque indépendantes. C'est une double centaine de courts poèmes dont chacun, tout en ayant sa vie propre, s'harmonise avec la société où il est placé. Ce sont des pages belles isolément, plus belles en leur lieu et plus expressives dans leur réunion.
Cette intensité ne se retrouve plus dans Le Chemin des Saisons qui parut en 1903. Les lecteurs de VAmie Perdue ont pu éprouver d'abord quelque déconvenue en voyant que le poète se privait cette fois de cet intérêt d'une histoire unique qui faisait en partie la force de l'œuvre précédente. Il avait semblé s'annoncer prêt pour un de ces grands efforts, un de ces poèmes de large structure qui sont au-dessus des émiettements lyriques. A la place, il apportait un recueil de pièces diverses, dont le groupement d'ailleurs ingénieux pourrait bien avoir été fait après coup. Ces pièces sont disposées de manière à suivre le pas des saisons à travers l'année, en même temps que celui des années à travers la vie. Le fil est mince, parfois perceptible à peine. Il y a toutefois beaucoup de grâce dans cette simple et souple succession de motifs sur le vieux thème: jeunesse, printemps de la vie ; hiver, vieillesse de l'année. Voici le Printemps, depuis son enfance frileuse où il se blottit derrière un talus, à l'abri du nord ; depuis le réveil des eaux dégelées et les premières chansons des oiseaux fêtant la Saint-Valentin, jusqu'à la floraison des vergers et même jusqu'à la fauchaison où les graminées innombrables murmurent en tombant sous la faux une plainte entendue du poète. L'amour est alors jeune, allègre, volontiers gaillard :
Sous l'azur d'ailes tressaillant,
Je vais vers ma belle ; Ohé ! le chemin rose et blanc
Qui conduit vers elle.