INTRODUCTION XXXV
Quelquefois aussi un soupir lui vient, à la pensée des tendresses mortes pour lesquelles il n'y a pas de renouveau.
C'est maintenant la gloire de l'Été, traversée d'orages. Les baies mûrissent dans les cerisiers, becquetées par les grives et les merles. Le vieux berger passe les longs jours chauds, le menton sur son bâton, à regarder du haut de la falaise les navires qui cinglent vers les pays lointains, et songe obscurément
A son espace étroit d'immense solitude.
Les jardins sont odorants de fleurs et bourdonnants d'abeilles. L'amour se fait ardent, pourpre, oppressé, tragique. Déjà, il est vrai, la clématite et la glycine aux teintes demi deuil ont mis une première mélancolie annonciatrice des futurs déclins, mais roses et jasmins protestent de toute leur blancheur et de tout leur éclat. Peu à peu la mélancolie s'accroît et submerge ; c'est l'Automne. Partout elle se retrouve dans les choses : dans les allées où les feuilles jaunies tombent ' en lente averse d'or pâle ou fauve ' ; dans les cieux qui comme de riches étoffes fanées n'ont plus d'éclat que dans leurs replis ; dans la petite ville somnolente vue du vapeur qui descend entre les rives :
Petite ville au bord du fîeuve.
Un cheval désœuvré s'abreuve Sur ta berge sans un bateau ; Quelques vieillards à barbe grise S'en vont du banc de ton église S'asseoir au banc de ton château ; Petite ville au bord du fleuve.
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Elle est dans la face pâlie de cette femme de marin qui de son balcon regarde la colère des flots
Et l'émoi dont la mer enveloppe le monde...
dans la brume qui s'unit à la nuit tombante pour tout noyer d'ombre sur la grève, hors le visage d'une femme en deuil qui rêve, immobile sur une roche :
Puis il s'efface ; et rien n'exprime La tristesse qui s'accumule Au dernier instant qui supprime l-a figure étrange et sublime, L'âme humaine du crépuscule.
La tristesse est dans la séparation avec l'amie dont la démarche chère s'éloigne pour toujours sous les arceaux de branches déverdies.
Jusqu'à l'âpre minute obscure Où, dernier adieu des adieux, Le point d'or de sa chevelure Mourut dans les pleurs de mes yeux.
Elle est dans le sentiment que la blessure précieuse du cœur resserre ses lèvres sous les mains endormeuses de l'Habitude; enfin dans l'apparition de la fleur d'après les fleurs, le chrysanthème au froid destin qui cherche à s'épanouir sous un soleil sans chaleur.
L'Hiver est venu. Le dernier rayon s'est éteint dans l'air et dans l'âme. Celle-ci n'a plus rien à espérer de l'amour, ni à craindre:
J'ai recouvert de cendre
Ton souvenir.
Je n'ai rien à défendre,
Tu peux venir.
INTRODUCTION XXXVll
C'est à la place le souci des cruautés inévitables, le sens de la vanité des joies terrestres :
Que veux-tu répondre au vent qui soupire?
Le poète entend dans le tumulte d'une tempête nocturne le fracas de l'universelle destruction ; il voit la vie s'ensevelir lentement sous le sable des heures successives ; il s'épouvante à la pensée des maux et des crimes accrus d'âge en âge, les héréditaires s'ajoutant aux personnels ; il ressent l'effroi de la dissolution, la colère de l'être contre la destinée stupide, la peur et le mépris de la mort.
On pourrait insister encore sur la composition du recueil, et, comparant entre elles les saisons, opposer au charme frais du Printemps et à la riche perfection de l'Automne quelque maigreur dans l'Été mal déguisée par la violence de deux ou trois pièces, et quelque chose çà et là de forcé et de tendu dans la désolation de l'Hiver. Mais il est loisible de libérer les divers poèmes du lien léger qui les rassemble. Au contraire de VAmie Perdue, ce recueil vaut par la variété et presque l'insociabilité des pièces qui le constituent. Ce n'est plus d'un unique amour qu'il est question, mais de la nature et de la vie. A cette diversité des sujets correspond celle des rythmes et des stances, qui contraste aussi avec l'uniformité de VAmie Perdue, toute en sonnets. Ici chaque poème a sa stance spéciale, presque sa rime à lui. La virtuosité du versificateur se donne carrière. Comment, avec les contraintes qu'elle s'impose, la poésie demeure spontanée, précise aussi, c'est son secret. D'ailleurs,
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bien qu'il y ait à profusion esquisses descriptives, crayons légers, claires aquarelles ou sombres fusains, et encore des poèmes de réflexion grave, ce sont les chansons qui donnent au livre sa physionomie, ou les poèmes à refrain qui sont de la famille des chansons. Dans y Amie Perdue on cite à regret, avec le sentiment que chaque sonnet perd de son élan initial à être distrait de la série. Ici l'on pourrait et voudrait citer prodiguement, car c'est trahir le recueil bigarré que de ne montrer qu'une ou deux de ses couleurs. Les extraits offerts dans ce recueil, bien que nombreux, ne donneront qu'une imparfaite idée de ses tons changeants.
En 1905 et en 1906 paraissaient coup sur coup, premiers acomptes d'un vaste recueil poétique intitulé Dans la Lumière antique, deux livres de dialogues, Les Dialogues d'Amour et Les Dialogues Civiques. Angellier, qui avait su contraindre son talent naturellement ample à s'enfermer dans le cadre exigu du sonnet ou de la chanson, lui rendait maintenant la liberté. Après l'avoir tenu à l'étroit, comme pour le discipliner, il lui rouvrait l'espace. Il lui accordait de s'éployer en des dialogues à peine moins vastes chacun qu'une tragédie classique. Une autre transformation s'opérait, du moins en apparence. Comme l'indiquait le nom général du recueil, le poète qui jusque-là avait saisi son inspiration dans la vie actuelle, chanté les joies ou les peines présentes, s'assurait cette fois des effets de noblesse et d'harmonie au moyen d'un recul dans le