‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 9 sur 50 · INTRODUCTION XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIX

nuées. L'adieu fond en larmes et l'amour est ravivé par ce qui devait le finir. Et le voici qui se continue, plus profond et plus triste à la fois, devant les flots gris d'une mer septentrionale. Ce n'est pas d'un misérable malentendu qu'il mérite de mourir, mais d'un sacrifice altier de lui-même. L'amie a des devoirs de mère qui barrent l'avenir à leur passion ; ses enfants ont grandi. Ni lui ni elle ne veulent d'un bonheur égoïste qui se nourrirait d'une infortune. C'est l'amour qui s'immolera, qui prononcera lui-même le jamais plus. La séparation suprême se consommera, solennelle comme un mariage, étant en vérité ' l'hymen du renoncement,' dans une petite église de la côte où fréquentent les matelots. Après le déchirement du dernier baiser, vient pour l'amant la crise de fièvre avec le dégoût de vivre, puis l'acceptation sans colère, morne et grande. Ses enfants seront du moins pour l'amie un réconfort ; ils finiront par lui faire un bonheur autre, une vie sereine et calmée. Lui rassemblera en son âme les deux douleurs, se consacrera au culte de cet amour qui fut sa gloire et la beauté de sa vie, et jusqu'à la fin il entretiendra la flamme du divin souvenir.

La trame du poème serait, on le voit, trop mince pour le roman. En dehors du poète un seul être apparaît : l'amie aux yeux d'améthyste pensifs et doux, belle d'une sérieuse beauté antique, mélancolique d'une jeunesse meurtrie, mais fière, ombrageuse, rejetant la pitié de l'amour, passionnée, capable d'un acte tragique, arrêtée par le seul devoir maternel sur la pente de la mort ou de la fuite, et trop noble pour failUr à ce devoir. Toutefois, si le thème est simple, il est

tracé plus visiblement que dans la plupart des recueils de sonnets où l'histoire de cœur se laisse entrevoir et deviner plutôt qu'elle ne se découvre. Il y a ici moins de mystère, moins de subtile et exceptionnelle sensibilité que chez les grands sonnettistes ; en retour, avec une égale élévation, quelque chose de plus largement humain et de plus cordial ; plus aussi de variété, de progrès et de mouvement. Les sonnets purement lyriques alternent heureusement avec les dramatiques. Telle série, comme La Querelle ou Le Sacrifice, est toute en récitatifs passionnés. Ailleurs l'histoire se cache, comme dans les parties intitulées Rêveries, Deuil, Acceptation, sous les effusions de l'âme.

La première surprise qu'on éprouve est celle de la rentrée de la passion dans notre poésie, de la passion franche, triomphante, intrépide à reprendre l'éternel sujet, cherchant en plein cœur la source de l'ivresse et des larmes. Le poète glorifie ses bonheurs, lamente ses tristesses qui sont celles de tous les amants, comme si seul il les eût ressenties, sachant ces thèmes nécessaires et inépuisables. Il élève ses hymnes à l'amour, sans peur de redite, mais au contraire avec la joie de mêler sa voix au chœur où elle reste distincte. Du motif qui semble le plus las, les yeux des amants, il fait jaillir des vers nouveaux et pourtant sans lieu ni date, universels, de ceux dont il semble qu'ils auraient toujours dû être. Il dit leurs aveux muets pour commencer, les regards croisés à travers les indifférents qui les séparent,

Comme à travers l'espace et par-dessus la houle Des phares éloignés se parlent par leurs feux.

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