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temps. Il transportait ses personnages dans le décor de l'ancienne Rome et surtout de l'Hellade. A vrai dire, quelques mots seulement çà et là lui suffisaient pour faire émigrer le lecteur dans ce lointain qui enchante aisément l'imagination. Il ne marquait aucun souci d'archéologie. C'est moins par ce qu'il exprimait d'ancien que par ce qu'il taisait de moderne que l'atmosphère de ses poèmes se trouvait changée. En somme, ce n'est pas le prestige du passé qui était son premier objet. Il n'avait pas eu le dessein de se dérober à son étude directe du cœur humain, ni même d'échapper aux préoccupations de son époque. Il semblerait plutôt qu'il n'ait recouru à la poésie de l'éloignement que pour pouvoir avec plus de hardiesse aborder certaines questions très proches et qui n'étaient aptes peut-être à prendre des tons harmonieux que tamisées par la distance. Il se servait du voile léger de l'antiquité comme d'un crible qui arrêterait au passage le vulgaire, le médiocre et l'accidentel, ne laissant passer des problèmes qui nous hantent aujourd'hui que ce que chacun contient d'essentiel et de profond. Il s'efforçait ainsi de nous présenter les questions, que nous imaginons nouvelles, sous l'aspect de l'éternité. Il lui suffisait pour cela de les faire débattre dans un langage vraisemblable par des hommes qui auraient pu vivre il y a deux ou trois mille ans.
Assis sur un banc de bois, devant une chaumière, leurs yeux plongeant dans la mer qui au loin s'inquiète sous un ciel d'orage. Le Vieillard et V Adolescent devisent. C'est le débat de la sagesse et de la folie, de l'expérience et de la témérité, de l'âge et de la jeunesse.
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Le thème est à la fois la mer et l'amour. Toute la raison affectueuse du Vieillard échouera contre l'irrésistible cri de la vocation de l'Adolescent qui veut tenter les flots, tenter la passion.
Le Potier et la Jeune Fille discourent au matin, devant le hangar où travaille l'artiste. Ils cherchent ensemble le sujet qui mériterait le mieux d'être éternisé par l'art. Coupe ornée de pampres, bas-relief figurant des danseuses, amphore où se déroule un cortège nuptial, sont tour à tour rejetés, et le vœu de la jeune tîUe s'accomplira : le Potier représentera sur une stèle deux époux unis dès longtemps, dont l'amour s'est affermi et approfondi au cours d'années déjà nombreuses. Le gracieux débat s'éclaire et s'échauffe d'une pure tendresse naissante ; la stèle portera la double effigie du Potier et de son inspiratrice.
A mi-hauteur d'une colline, au bord d'une source, s'entretiennent Le Jeune Homme et V Étrangère, celui-là anxieux de changer une fuyante rencontre en union définitive; celle-ci, élève d'un philosophe désabusé, refusant la tendresse qui s'offre et qui implore, haïssant l'amour qui cclot partout autour d'elle aux rayons de sa beauté, exécrant l'aveugle instinct qui sème la vie pour la douleur et la mort, résolue à ne pas tomber dans le piège que la Nature tend aux humains :
Chacun devrait laisser, sans le passer à d'autres, Retomber à la nuit le peu d'être qu'il tient ; Les dernières douleurs seraient enfin les nôtres; La cruauté des Dieux n'a que nous pour soutien.
Et la jeune nihiliste hellène s'éloignera sourde aux
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ardentes et profondes leçons d'humaine sagesse qu'oppose à ses lugubres arguments le jeune homme énamouré.
Tels sont les Dialogues d'Amour. Voici maintenant les Dialogues Civiques^ et d'abord le Dialogue de VOrateur et de son Ami. Un sénateur romain vêtu d'un manteau de voyage, ayant à la main un long bâton de route, s'éloigne de la ville le long du chemin qui mène au port. Il veut s'exiler de sa patrie où croulent la Justice et la Liberté, où ses appels au Droit, à la Loi et à la Discipline ne sont plus entendus. Il a peur de trahir l'agonie de sa cause en faisant encore résonner à la tribune sa voix sans écho. Mais il est retenu par un ami qui réconforte son courage, vante sa grandeur solitaire, lui dit le devoir de demeurer en face de la tourbe des corrupteurs et des corrompus, pour être, fût-il seul, le vivant symbole du mépris qui limite leur honteux triomphe :
Il faut que son regard fasse des accusés. Et qu'en l'apercevant chacun des tyrans dise : * Voilà celui par qui nous sommes méprisés ! ' Et les autres : * Voilà celui qui les méprise ! '
Devant le temple de l'acropole paré pour une récente victoire. Le Vieillard et le Guerrier discutent sur les crimes et les vertus de la guerre. Le Vieillard s'est, dans sa retraite studieuse, bercé d'un espoir de paix universelle qui le rend dur et amer pour le héros sauveur de sa patrie. Il lui dénonce le néant de sa gloire et l'horreur sur laquelle elle repose. Le Guerrier réplique en le pressant d'exprimer avec précision son rêve pacifique et lui en fait tâter une à une les vides
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illusions. Il établit la nécessité pour tout pays de préparer des soldats et de les honorer puisqu'ils sont nécessaires, le devoir de protéger par un rempart de fer le peu de progrès humain chèrement acquis qui s'enferme dans la Cité, la sagesse de le tenir à l'abri des convoitises du dehors et aussi des convoitises du dedans, l'impossibilité d'espérer que les aspirations de l'homme puissent à jamais s'assoupir dans un repos sans lutte, et, pis encore, l'affreuse torpeur où s'enliserait une société d'où toute crainte ou tout espoir de vicissitude aurait disparu dans une quiétude qui ne pourrait subsister que par l'abstention des énergies.
Quand le lendemain les réunit vers le même lieu pour un second entretien, le Guerrier dévoile au Vieillard ses secrètes pensées. Il affirme sa propre horreur de la guerre, mais il n'arrive pas, comme son interlocuteur, à y voir un fléau unique et sans égal. Le grand crime du monde, ce n'est pas la guerre, c'est la mort dont sont responsables les dieux. Et seule la guerre élève parfois la mort, autrement inévitable, jusqu'à en faire un acte volontaire et une vertu. La guerre est à accepter comme une des forces inexorables et mystérieuses de l'univers par lesquelles s'ébauche peut-être le mieux.
Dans ces discussions serrées il y a, certes, des instants de splendeur ou de grâce. Ici des chants traversent l'air : chanson de matelots qui mettent à la mer, chanson de la femme inconnue qui bénit l'amour dont elle saigne.^ Ou même c'est une description plus
' Dialogue du Vieillard et de l'Adolescent.
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somptueuse qu'aucune dans les volumes précédents : les mille milliers de roses qui flamboient aux rayons du soleil couchant, devant la maison de l'Inconnue, et qui n'ont d'égales en poésie que celles parmi lesquelles Edgar Poe vit son Hélène à la clarté lunaire. Ou bien c'est l'évocation des divers sujets que le Potier rêve d'exprimer avec la glaise ; ou encore l'action de grâces du Vieillard pacifique aux ' deux Vierges de l'air,' l'Aube et l'Aurore,
Elles, l'honneur, le charme et la pudeur des cieux !
Mais ces minutes lyriques ne sont que de rares intermèdes dans une œuvre où ne détend guère l'effort de la pensée. Sans doute les images abondent, mais elles ne s'étalent plus avec complaisance. Elles se tassent et se pressent, subordonnées aux fins du raisonnement. Elles ne se laissent entrevoir que pour disparaître aussitôt ; elles s'allument pour s'éteindre dans un incessant échange. Elles sont emportées dans le flot des idées en fusion. C'est la splendeur fuyante du métal liquide dans la fonderie.
La logique passionnée est en effet le caractère distinctif de ces dialogues. Je ne sache pas qu'il ait été fait ailleurs depuis longtemps une aussi puissante tentative pour transmuer l'argumentation en poésie. Le sentiment n'a pourtant pas disparu ; il est le brasier où s'attendrit la dureté des idées pures ; c'est lui qui leur communique la chaleur et comme la réalité. Jamais le poète n'a été si noblement pathétique que dans ces luttes de raisons tendues vers les vérités qu'il juge salutaires. Les Dialogues sont le lieu où ses
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réflexions sur la vie et la société se sont pour la première fois exprimées largement en vers. Il ne leur avait encore fait place que dans la prose de son Burns, et indirectement. Ici se révèle ce qu'on pourrait appeler sa philosophie, mais que nous désignerons plus simplement comme son attitude envers la vie. La forme heureuse du dialogue lui permet d'exprimer le double aspect de chaque question, le pour et le contre. A chacun de ces aspects il prête toute la force qu'il peut. Mais son impartialité n'est pas indifférence. Il est visible que le poète a pris parti. Dans les Dialogues Civiques, par exemple, il manifeste sans équivoque son éloignement de la démagogie où nos sociétés semblent irrésistiblement entraînées. Il proclame sa haine du désordre et de l'envie, son mépris de la loi du nombre. Il flétrit la tyrannie exercée par les pires sur les meilleurs. Surtout il marque son aversion pour les rhéteurs qui dupent les hommes consciemment :
Les marchands de discours et les vendeurs de phrases, Ceux qui font résonner sous leurs creuses emphases Les échos toujours prêts de notre lâcheté.
Même dans le respect qu'il conserve pour les penseurs nobles et purs, perce sa colère contre tous ceux qui, sans contact avec la vie et la réalité, exposent le progrès du monde en propageant les subtiles chimères issues d'une cervelle abstraite.
Le soubassement de sa morale est donc un réalisme irréductible, presque farouche. Le peu que sont les paroles ou les pensées humaines lui apparaît incessamment. Mais, n'étant point lui-même homme d'action,
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c'est dans la pensée des impuissances de la pensée qu'il cherche une issue vers plus de vérité :
Et que vaut le discours étroit et court d'un sage Contre l'immensité d'un battement du cœur ? ^
On voit ses méditations s'élargir en ondes concentriques dans cet effort pour embrasser la riche complexité de l'être. Ainsi, brisant autour de lui l'étreignant cercle de fer des systèmes déterministes, arrive-t-il à justifier l'acte et l'amour.
Cette morale s'enveloppe d'ailleurs d'un pessimisme amer et altier où gronde le courroux de l'être vigoureux, épris de vivre, contre le destin qui fait la vie avec la mort et pour la mort. Son refuge est alors un stoïcisme hautain qui se refuse les lamentations vaines. Ce sombre pessimisme s'entr'ouvre cependant, au moins une fois, pour laisser entrevoir comme en un rêve le progrès possible du monde à travers le crime et le sang. C'est dans les dialogues entre Le Vieillard et le Guerrier, les plus âpres et les plus ardus de ses vers, que sa vision atteint sa plus haute cime et embrasse le plus vaste horizon. Il faut les avoir lus pour prendre l'idée de toute la puissance qui réside dans le cerveau du poète et dans son cœur.
A la considérer dans son ensemble, la poésie d'Angellier est de pousse drue ; le sang riche y monte jusqu'à fleur de peau, et, même dans ses mélancolies fréquentes,
* Le Dialogue deTÉtrangère et du Jeune Homme.
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elle ignore la blanche distinction de l'anémie. Sous ses pleurs mêmes on aperçoit encore la couche de hâle. Elle a du tempérament, comme on dit, et des sens, tous les sens. Où elle pèche, c'est par excès de vitalité, non par défaut. Elle a l'exubérance d'une complexion forte; çà et là des bourgeonnements, des excroissances. On lui voit des accès de truculence dont on se passerait ; par exemple, quand elle crie avec des images brutales comme des gros mots son dégoût de la publicité :
Lorsque j'ai donné mes vers à la foule. J'ai pendu mon cœur au croc d'un boucher, Mon cœur déchiré d'où le sang découle Sur le pavé noir qu'un chien vient lécher...*
La suite est pire. Le lecteur a le choix de se reconnaître dans ce chien qui lappe le sang ou dans l'une des mouches dont l'essaim se saoule sur la chair. Il lui arrive aussi d'exagérer la somptuosité d'image ou de verbe, de donner dans le développement qui s'étale, dans une manière de rhétorique lyrique, ou de friser le mélodrame et même une fois de tirer de sa poche un revolver qui ne fait pas assez peur.^ Plus souvent on regrette qu'elle n'use pas assez de la réticence. Elle va d'ordinaire jusqu'au bout de ses effets et les épuise. Elle n'a pas de maigreur de lignes, ce qui est bien, mais parfois ses couleurs tendent à s'empâter ou coulent un peu sur la toile. D'autre part, si la lutte y est constante pour plier le verbe et le vers aux exigences
' Le Chemin des Saisons. Le Poète.
* Ibid. En ramant.
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de la pensée, elle ne s'achève pas toujours en triomphe. A de certains moments le lecteur, tenu en suspens par le pathétique du combat, souffre comme d'assister à une héroïque défaite. Autant de fautes très apparentes dans certaines pages, mais dont seul un goût mièvre s'offenserait durablement. Ce n'est en somme que le trop-plein d'une opulente santé, ou le revers de qualités hautes. Ses outrances momentanées, elle les rachète d'ailleurs en maint endroit par des mouvements d'une délicatesse extrême, par l'exquise douceur des virils. ' J'ai rêvé,' dira-t-elle.
Que dans mes mains, vos fines mains Tombaient comme deux fleurs fauchées, Et que nos pas dans les chemins Laissaient leurs traces rapprochées.^
Surtout elle se fait pardonner quelques tours de force et quelques nodosités parce qu'elle possède la force vraie. Elle est montée en chair et en muscles au point de faire paraître la plupart de ses voisines insubstantielles.
Beaucoup de poètes récents ont tenté de faire de la poésie une sorte d'âme délivrée du corps. On sait assez par quelle louable réaction contre un art trop exclusivement plastique et matériel ils en sont venus à la concevoir comme une pure musique. Mais ils ont pris une fausse route (les meilleurs en sont déjà revenus) en s'imaginant que le triomphe consistait à brouiller de parti pris les contours de toute chose et à enténébrer le monde. Ils ont du même coup effacé toute ligne et éteint toute lumière. Sans doute la poésie s'ôterait la grâce de la pénombre en se refusant ' Voir plus loin, Rêves, p. io8.
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à explorer le mystère des sentiments et des sensations. Si ce n'est pas son empire entier, c'est du moins son domaine spécial. Toutefois, dès qu'elle y pénètre, son rôle est de contraindre ce mystère à montrer quelque chose de lui et de verser sur ses traits le plus de lueur qu'elle peut. Elle n'aura été puissante qu'autant qu'elle aura réussi à gagner au jour une parcelle de l'ombre, à dessiner ou rendre palpable si peu que ce soit de l'insaisissable, à nommer un atome de l'inexprimé. Elle doit en somme procéder comme l'esprit, non à l'inverse de l'esprit, et aller vers le clair. Cette loi reconnue, encore lui convient-il d'être discrète, de ne point prétendre avec un lumignon percer d'un coup tout l'espace de la nuit, ni de s'obstiner à faire des ténèbres son séjour ininterrompu.
Angellier n'est pas parmi les poètes de la pure suggestion musicale. Si l'on n'était hanté par les stances et les refrains de plusieurs de ses chansons, — Adieu sur la Grève, Hospitalité, Le Vieux Pont, etc., — on dirait de lui qu'il est moins musicien que peintre. Ses vers les plus saisissants et les plus neufs sont des coups de pinceau, non des coups d'archet. Ses plus crépusculaires poèmes sont encore d'une entière précision. Ses ciels les plus évanescents, ses mers les plus mouvantes sont peints avec robustesse et avec une absolue probité. Dans chaque tableau on sent de la suite, une substruction logique, un étroit rapport entre les parties. Jusque dans ses plus légères chansons on retrouve cette fermeté d'un tissu qu'on peut tirer en tous sens sans qu'il se déchire. Il est par là classique, s'il est avéré que de tout temps les plus grands ont
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ainsi procédé. Et c'est en somme ce mot de classique, au sens large, qui conviendrait à sa poésie, malgré les quelques échos d'un romantisme attardé qu'on y entend de loin en loin, et malgré les apparentes licences de ses vers. Celles-ci, d'ailleurs, ne sont, à les voir de près, que retour à la tradition ancienne : au temps de la Renaissance pour l'admission de l'hiatus, aux années d'avant la Renaissance pour l'emploi libre des rimes mascuhnes et féminines, dont il a tiré de très heureux effets dans Le Chemin des Saisons. La rime, allégée de la gêne de l'alternance, repart aussi sonore, plus neuve, et se prouve sa jeunesse recouvrée par des jeux inédits. Le rythme, qui n'a rien à voir avec les règles superficielles qui sont enfreintes, est fortement marqué. Ce sont les lois fondamentales de notre vers acceptées, à l'occasion fortifiées ; au contraire, les simples ordonnances de police, bonnes peut-être pour un jour, rejetées comme non fondées en raison, et, qui pis est, comme remplaçant la variété des effets par un mécanisme aveugle. Parmi les rénovateurs du vers, Angellier tient donc une place à part. La superstition seule le jugera sacrilège. A tout prendre, il se rattache surtout au seizième siècle : par VAmie Perdue aux sonnettistes d'alors ; par Le Chemin des Saisons aux lyriques. La virtuosité du chansonnier est en effet très distincte de ce que fut naguère celle des Parnassiens ; elle a beaucoup plus d'affinité avec les exercices frais et délurés de la Pléiade, je ne sais quoi d'original et de libre dans les chaînes mêmes, qui marque plutôt un renouveau de l'art que les derniers raffinements d'un art expirant. Sa phrase poétique confirme cette impres-
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sion. Elle est d'allure non uniforme, parfois vive, parfois complexe, même raboteuse et chargée, moins hostile aux incidentes et moins épurée que celle des Parnassiens, moins simplifiée et symétrique. La langue aussi, savoureuse et concrète, a moins souflFert que la plupart de celles d'aujourd'hui du dessèchement causé par l'éloquence et l'abstraction. Elle est riche de termes trop délaissés, d'expressions familières, de mots puisés aux sources populaires, ou encore, sans excès ni pédantisme, en ces vocabulaires spéciaux abondants en tours imagés, où les ramasse qui se baisse. En somme, ni sa langue ni son vers ne sont appauvris par la dédaigneuse élimination, non plus que par le constant souci du parfait dans chaque syllabe. Le poète a pour ces scrupules trop de verve, et il vise par delà les mélodies menues aux harmonies d'ensemble. La musique, nous l'avons dit, n'est pas ce qui charme d'abord dans ses vers. Elle est neuve, souvent rude, et il faut s'y faire. Mais si elle suggestionne plus lentement, elle le fait aussi, à la longue, plus puissamment que d'autres aux cadences plus exquises et plus grêles. Elle ne séduit pas sur-le-champ, mais peu à peu plie à son mode l'oreille inhabituée et la conquiert.
Telle qu'elle s'est jusqu'ici révélée, sa poésie a tout ce qu'il faut, passion, verdeur, couleur, pour être populaire, si le mot peut convenir en parlant des vers. Plus souvent qu'aucune de nos jours, elle réussit à enclore des coins de réalité. Elle va droit à la vie et à la nature, sans intermédiaire de doctrine ou de réminiscences. C'est pourquoi elle supporte d'être lue