‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 15 sur 50 · MOSSGIEL · texte numérisé non relu

MOSSGIEL

MossGiEL ! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.

10 Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes loin-

^o taines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points. Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpe. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très sensible

aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon lo ou qu'une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entre ces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des pièces J la Pâquerette et J la Souris. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Avr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.

tDlMBOURG E.N I786

Au moment où Burns y arrivait, Edimbourg n'é- jo tait encore qu'une vieille ville embrouillée, mi-partie gothique, mi-partie renaissance, la vieille ville grise, enfumée, auld reekie, irrégulièrement entassée, empilée sous ses toits d'ardoise bleue à l'abri de son rocher. Sa physionomie n'avait guère change depuis le temps de Marie Stuart. C'était, au premier coup d'oeil, une cohue et une bousculade de rues profondes, raides et tortues, toutes en zigzags et en pente, horizontalement et perpendiculairement disloquées. Les combles pointus des maisons, les pignons à redans, les façades 30 à fenestrages irréguliers, les gables ornementés, les étages CM surplomb, les devantures compliquées d'appentis, de fenêtres en encorbellement, d'échaugueltes

accrochées aux angles des murs, d'escaliers extérieurs, enchevêtraient et changeaient capricieusement leurs profils, dans des silhouettes pleines de heurts, de brisures et de ressauts, variant sans cesse. C'étaient les vieilles rues du moyen âge, avec leurs fenêtres à allèges et à meneaux, leurs portes basses quadrillées de clous et garnies chacune de son heurtoir, ou plutôt d'un anneau courant sur un morceau de fer tordu et qu'on appelait risp; les vieilles rues avec leurs linteaux à devises, leur

lo frisonnement d'écussons, de monogrammes, de blasons, de décors héraldiques, leurs floraisons touffues et inattendues de sculptures. Cependant l'image générale de la ville n'était pas aiguë et découpée, comme celle d'une ville gothique; il ymanquait l'élan léger et innombrable des clochers et des flèches. C'était plutôt une sorte de soulèvement énorme et compact, l'exhaussement d'une masse. Le caractère était plutôt fourni par les lourdes assises des créneaux que par les pointes jaillissantes des clochers. Cela ressemblait plutôt à un amas de for-

io teresses et de bastilles qu'à une assemblée d'églises et de chapelles, à une ville militaire plutôt que religieuse. Cet effet tenait sans doute au formidable château qui dominait et écrasait la cité, et, au-dessus de tous les édifices, remplissait le ciel de son bloc colossal... Quand on s'était dégagé de la première confusion et que l'œil commençait à classer ce qui l'avait frappé, on voyait que la ville se composait principalement d'une longue rue sinueuse, irrégulière, rapide, bâtie sur l'échiné abrupte d'un long dos de terrain, qui descend

30 du rocher jusque dans la plaine et qui a fait comparer la ville à un dragon. A droite et à gauche, sur les deux parois de l'arête centrale, dévalaient les ruelles obscures, profondes et escarpées qu'on appelait des wynds ; leur enchevêtrement était inextricable. Mais cette rue unique se termine à une de ses extrémités par le château d'Edimbourg et à l'autre par le palais d'Holyrood. Et entre ces deux monuments que de

spectacles et de souvenirs ! Walter Scott dit que l'histoire d'Edimbourg serait l'histoire abrégée de l'Ecosse. On peut ajouter que l'histoire de la High Street serait l'histoire d'Edimbourg. C'est dans cette rue que se sont accomplis ses grands événements et qu'ont passé ses grands personnages. On rencontre à chaque pas la trace des drames politiques et religieux d'autrefois. Descendre cette rue, c'est parcourir les annales de l'Ecosse.

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