‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 16 sur 50 · BURNS DJXS LES SALONS D'EDIMBOURG · texte numérisé non relu

BURNS DJXS LES SALONS D'EDIMBOURG

Quel effet ce paysan récemment enlevé à sa charrue lo allait-il produire dans ces salons? Comment ce garçon, qui n'avait jamais eu d'autre compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps, quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un médecin de campagne, comment ce garçon allait-il se comporter dans ce monde difficile et raffiné? Comme toutes les sociétés mondaines celle-ci était exercée à percevoir les moindres nuances de tenue, habile à saisir les moindres écarts, les moindres manquements ; il s'y maniait une observation subtile et 20 aiguë. On attendait ce phénomène avec curiosité ; car s'il y a dans l'histoire littéraire des cas analogues, il n'y en a peut-être pas un de semblable, où la renommée ait été si brillante, la transition si brusque, l'épreuve si difficile. La chose fut bien vite réglée. La manière dont Burns se tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui révèle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.

Il était arrivé à Edimbourg dans un costume qui ne différait guère de celui des autres villageois ; ' quel 30 rustaud ! ' s'était écriée une dame à qui on l'avait désigné dans la rue.^ S'il entendit ce jugement il dut y être péniblement sensible. Quelques semaines après ' AlUn Cuniiinghiim, Li/i 0/ Burns, p. 44.

son arrivée, il prit des vêtements plus appropriés à son nouveau milieu et se mit à la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers les libéraux, lequel était aux couleurs de Fox. Cette transformation accomplie, il parut en habit bleu à boutons de métal, en gilet rayé de bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes à revers qui venaient au-dessous du genou.^ Sa cravate de batiste blanche était nettement arrangée ; ses cheveux noirs, sans poudre

10 à une époque où on en portait généralement, étaient noués par derrière et sur le devant couvraient son front.^ Sa mise était toute changée, bien qu'elle conservât encore quelque chose de rustique qu'il aurait peut-être essayé vainement de faire disparaître. ' Son costume, dit Dugald Stewart, était parfaitement approprié à sa condition, simple et sans prétentions, mais avec une attention suffisante à la netteté. Si j'ai bonne mémoire, il portait toujours des bottes ; et quand il était particulièrement en cérémonie, des

20 culottes de daim.'^ Un de ceux qui le virent le mieux à cette époque, Walker, dit qu'il était simplement mais convenablement vêtu, dans un genre qui tenait le milieu entre le costume de fête d'un fermier et celui de la compagnie à laquelle il était maintenant mêlé ; ' à tout prendre, d'après sa personne, sa physionomie et son vêtement, si je l'avais rencontré près d'un port de mer et qu'on m'eût demandé de deviner sa condition, j'aurais probablement conjecturé qu'il était un capitaine de navire marchand, de la classe la plus respec-

30 table.'* C'était une preuve de tact parfait que d'avoir,

du premier coup, choisi ce costume indépendant, fait

pour ses habitudes de tenue et néanmoins assez élégant.

La première fois qu'il entra dans un salon, on dut

' Allan Cunningham, Life of Btirns. — R. Chanibers, tome II, p. 14.

^ Walker, Life of Robert Burns, p. Lxxii.

' Account of Burns, by Professer Dugald Stewart Currie.

* Walker, Id. p. Lxxn.

regarder avec curiositc ce jeune paysan, déjà un peu voûté par l'effort, comme le laboureur de Virgile qui pèse sur la charrue. Un de ceux qui l'examinèrent avec le plus d'intérêt a conservé l'impression de sa première apparition. ' Sa personne, quoique forte et bien prise et de beaucoup supérieure à ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur, était un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien qu'elle fût plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son visage n'avait pas cette forme élégante qui est fréquente lo chez les classes supérieures ; mais il était viril et intelligent, marqué par une gravité pensive qui s'assombrissait jusqu'à la dureté. C'est dans son large œil noir qu'était la marque la plus frappante de son génie. Il était plein de pensée et donnait l'idée qu'il aurait été, s'il avait appartenu à quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un puissant moyen d'expression.' ^ C'était cet éloquent œil noir qui frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il était impossible de l'oublier. ' Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon sens et 20 de pénétration, dit Walter Scott ; l'œil seul, je crois, indiquait un caractère et un tempérament poétiques. Il était large et d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt.' ^

Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et que son 30 physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était convenable ; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'était

' Wallrr, IJfe nf Robert littirii, p. LXXl.

• Wïlici Sc((ti, Rittiinnctnct* oj liurn>, lité pai l.oikhail.

ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse.

Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en étonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec une souplesse et une vigueur de pensée, avec un éclat et une pureté de langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il 10 semblait deviner les choses, les saisir, les pénétrer, à la façon des poètes, dans leur complexité vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakespeare dut tout comprendre. Il avait, avec cette rapidité d'esprit, un solide bon sens et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le connurent, et par laquelle il suppléait, dans les discussions, à ce qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole nerveuse, originale, toujours mouvementée, sans cesse variée, pleine tantôt d'une large force comique, tantôt d'une énergie et 20 d'une élévation supérieures, qui éblouissait et faisait taire tous ces orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart, l'esprit d'Erskine, l'éloquence de Richardson, semblaient petits et factices à côté de ce discours neuf, jeune et chargé de sève. Quand il était quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'était lui le vrai maître, devant qui les autres restaient silencieux, inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable que ni l'étude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, 30 et en présence de laquelle les talents restent interdits.^ Quelque surprenant que ce fait puisse paraître, il faut l'admettre, se rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. * Voir Carlyle, Essay en Burns.

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Ils sont unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore sur l'éloge. ' Je me rappelle, dit Héron, que feu le D' Robertson me fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une plus grande activité d'esprit que celle de Burns.' ^ Lockhart, qui avait vécu avec presque tous les personnages auxquels Burns avait été présenté, rapporte la même impression en termes plus afïirmatifs encore. ' La poésie de Burns aurait pu lui procurer lo accès dans ce monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments étaient excités, qui le rendirent l'objet d'ane admiration sérieuse parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la causerie. Il s'en trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur cœur l'opinion de Newton que " la poésie est une niaiserie ingénieuse." 20 Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de respect au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur de ballades écossaises ; mais le plus imposant de ces philosophes avait assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns, et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus remarquable en lui.'^ Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres attestations plus 30 importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il faut admettre, selon le mot de Chambers, ' que le meilleur de Burns n'a pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la postérité.' '

' R. Heron, Life of Burns.

* Lorkhart, I.ife of Burns, pp. I18-I9.

' R. Chanibcrj, tome 1, p. 14.

Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour, surtout,

10 cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup — et dans quelles circonstances de surprise! — un homme qui parlait avec autant de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement que les plus solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans cette

20 trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les causeries : l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion personnelle, une couleur et une flamme nouvelles.^ Quand il penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des sentiments, son langage s'é-

30 levait, se châtiait, devenait purement anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. A Edimbourg, la seule

* GilfiUan a aperçu une de ces supériorités de la parole de Burns. C'est le côté seiuiment qu'il nomme feeliiig. — Voir Life of Bunih., p. xxxvii. 007* ;;i C

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exception à h régularité générale était la charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine ; mais c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de l'éloquence de Burns. La forme ellemême était différente. Aux phrases lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue, s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens inattendus et saisissants, lo C'était une conversation énergique, remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons d'action» une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme si, dans un salon plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies, étaient entrés, par une fenêtre soudainement 20 ouverte, les larges parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de la vie humaine.

Et, tandisque les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature plus puissant que ju les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des tendresses et des pitiés plus profondes ; elles l'admiraient avec une sorte de commisération et de sympathie, ' C'est le seul homme,

disait la duchesse de Gordon, qui fut l'idole de Londres, dont la conversation m'ait fait perdre pied.' ^ Il faut ajouter, point important, qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était ' pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental, soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute spéciale.' 10 C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était imposée, il abordait les grandes dames d'Edimbourg de la même façon que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.

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