DANS LES HIGHLANDS
Les chutes i'Aberjeldy et les cascades de Bruar.
Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses 20 chutes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux ; c'est la végétation qui enferme ces chutes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en
' AUan Cuuningham, Life of Durns, p. 41. C 2
sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus ; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par fîèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une lo poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbes scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdàtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un 20 palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor ; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.
Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on 3^^ est tout dépaysé. Il n'y a trouve qu'un lieu de rendezvous et matière à une petite chanson.*
Burns avait l'œil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs ae ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux
> Voir Tht Dirh> of Abtrftldy.
et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit ; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux ; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu ; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs
logris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante ; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans ; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit.
20 Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit ; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent
30 une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers ; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute la force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un
Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, lo le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver .^