SUR LES MONTS
Me voici sur les monts aux flancs étincelants. Où la neige d'argent étage ses terrasses Dans l'air de bleu cristal, où les glaciers croulants Entr'ouvrent les azurs pfdes de leurs crevasses ;
Vous fleurissez ici, dryades, pavots blancs. Gentianes, daphnés, saxifrages tenaces, Soldanelles, safrans, doux cyclamens tremblants, Renoncules d'or clair, astrances, androsaces !
O virginales fleurs alpestres, chastes fleurs, Qui vivez dans le roc de neige et de lumière, Qui faites du reflet des glaciers vos couleurs.
Ou des plus hauts rayons dont le monde s'éclaire, Allez, et portez-lui dans vos faibles senteurs L'âme pure qui rêve au sommet de la terre !
A l'amie perdue 87
Dans les vastes forets de sapins et de hêtres Qui recouvrent les flancs et les faîtes des monts. Les hêtres aux troncs gris ressentent les saisons, Qui parent tour à tour et fatiguent les êtres ;
Quand les vents printaniers des sommets sont les
maîtres, Leur bois noueux éclate en claires feuillaisons ; Puis leur robe tombée empourpre les gazons, Et, les pieds dans le sang, ils ont l'air de grands-prêtres.
Cependant les sapins, que ne put émouvoir
Le Printemps, conservant leur pareille verdure,
Forment seuls la forêt sous la longue froidure.
Ainsi dans mon amour verdit parfois l'espoir. Mais c'est un sentiment d'un plus sombre pouvoir Par lequel il existe et par lequel il dure.
Vois ces monts éternels, le Temps les désagrège ; Cultivés à leurs pieds, boisés à leur milieu, Plus haut couverts de prés, enfin dans le ciel bleu Couronnés fièrement d'étincelante neige,
Ils dressent leur sommet jusqu'au divin cortège Des étoiles ; le ciel les pénètre d'un feu Qui ternit tous les feux terrestres, et vers Dieu Ils montent par élans que la lumière allège.
Ils croulent cependant, ils roulent dans la plaine, Ils seront les vaincus d'une incessante lutte, II n'est pas un rayon, pas un gel, une haleine,
Qui n'arrache leurs rocs minute par minute,
Leurs flancs profonds sont pleins des échos de leur
chute ; Ils mourront à leur tour comme meurt la phalène.
88 PAGES CHOISIES d' AUGUSTE ANGELLIER
Et c'est pourquoi nous deux qui ne durons qu'une
heure, Amie, ô douce amie aux yeux pourtant divins, Aimons-nous — les espoirs les plus bornés sont vains — Tandis qu'en nous la vie un court instant demeure !
Entends-tu s'écrouler les pierres des ravins? Hâtons-nous ! que notre âme, avant qu'elle ne meure, Touche au moins une fois aux purs sommets qu'effleure Un étrange rayon de bonheurs surhumains.
Car nous sommes pareils au duvet des chardons, A des flocons de neige au-dessus des abîmes, Un rayon de soleil nous frappe, et nous fondons ;
Nous n'avons qu'un instant pour atteindre les cimes Et pour en retomber, et nous ne possédons Que l'immortaUté de minutes sublimes.
Les chalets sont bâtis de mélèze bruni, Hérissés d'escaliers en bois, de galeries, Où, sous l'auvent brillant de joubarbes fleuries. Quelques martinets noirs ont suspendu leur nid.
Chacun a son jardin où bourdonne une ruche, Son hangar dans lequel sèche un foin encor vert, Et son amas de bois empilé pour l'hiver. Où la femme au matin viendra chercher la bûche.
Contre un roc où son eau fait croître une fougère, La fontaine murmure en son auge de pierre, Et du goulot de cuivre un filet d'argent coule ;
Une ondulation immense de prairies.
Où s'affaissent les toits de quelques laiteries,
Tout autour du hameau jusqu'aux monts se déroule.
A l'amie perdue 89
Aux heures du matin, lorsque les ombres bleues Pendaient encore aux flancs des montagnes lointaines. D'où, par de longs replis, nous séparaient des lieues De gazons pleins de fleurs, montant vers leurs moraines,
Les grands toits presque plats, couverts d'ardoise brute. Semblaient garder sur eux l'immobile fumée. Qui tordait dans les airs une immense volute A ses deux bouts pendants à peine déformée. '
Souvent, t'en souviens-tu, nous partions par les prés
Scintillants de rosée et bleus de gentianes.
Et nous nous retournions pour voir les toits dorés
Par l'aurore à travers ces gazes diaphanes ;
Puis nous ne rentrions des monts que pour revoir
Le même dais léger sorti des feux du soir.