‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 27 sur 50 · LA QUERELLE · texte numérisé non relu

LA QUERELLE

Quelquefois le travail, la taciturne étude, A qui j'ai demandé l'oubli de mon chagrin, M'entraînent, par delà ma sombre inquiétude, Vers le pic lumineux et gelé du Dédain.

Je crois, en contemplant de cette solitude Toutes mes passions dans un vallon lointain. Que je puis vivre libre en cet air pur et rude, Sur cet âpre sommet de cristal et d'airain.

Mais comme un voyageur debout au front des cimes Où le froid étincelle en spectacles sublimes Sent le sommeil fermer ses yeux endoloris.

Ainsi, sur ma hauteur glaciale et sereine.

Je sens mon cœur faiblir, et bientôt je suis pris

Du besoin de dormir sur une épaule humaine.

9© PAGE? CHOISIES p'aUCUSTE ANCELLIER

Je cache à mon ami que mon cœur est en deuil. Que notre long amour qui faisait sa surprise, Et dont il croit encor qu'il reste mon orgueil, S'est brusquement rompu comme un jonc sous la bise.

Quand je le vois venir, j'évite son accueil ;

Quand il parle de toi, ma réponse indécise

Fait penser que mes pas vont toujours vers ton seuil ;

Devant l'aveu cruel mon âme temporise,

Je recule le jour où je devrai répondre. Et je parle de nous avec un air heureux Qu'un sanglot mal vaincu menace de confondre.

J'ai peur, quand je dirai nos éternels adieux El la ruine intime où tout mon cœur s'effondre, J'ai peur de la pitié qui luira dans ses yeux !

Que le matin est long dans la blanche bourgade

Où je l'attends enfin après un an d'exil !

Je traîne impatient ma lente promenade ;

J'ai longé maint jardin, maint clos et maint courtil ;

J'ai contemplé l'église à la vieille façade Où la pierre s'enroule en gothique tortil. Et le petit hôtel de ville avec l'arcade Et le beffroi d'ardoise au très léger profil ;

Je sens les paysans m'observer, étonnés

De voir cet étranger qui passe et qui repasse ;

Cent fois j'ai regardé l'horloge de la place ;

Mon cœur anxieux bat à coups passionnés ; Dois-je sur mes chagrins mettre encor ce déboire? Ah ! la voici qui vient en grande mante noire !

Ce jour, fait de rayons palpitants et d'averses, Est le jour qu'il fallait à la triste entrevue Où ma vie, imprudente amie, est suspendue. Garderas-tu le ciel, clair soleil, qui disperses

Et déchires, de l'or de tes puissantes herses. Le noir champ menaçant et morne de la nue? Nous apportons tous deux à cette heure attendue Dans des cœurs divisés des volontés diverses :

Dans le sien, le reproche et les soupçons injustes, Un amour inquiet, semblable à ces arbustes Que le vent fait plier en des sens opposés ;

Dans le mien, un amour calme et sûr de lui-même, Fort de pleurs dévorés et de transports brisés. Qui vaincra, des rayons ou de l'averse blême?

Toujours je reverrai l'étroit sentier humide, Entre des prés mouillés où de grands bœufs superbes Paissaient dans l'infini scintillement des herbes Qui luisaient sous un ciel d'un gris sombre ou livide ;

Au fond des prés la mer, par l'orage bleuie. Reposait lourdement sous d'immenses nuages. Que des coups de soleil mêlés de coups de pluie Trouaient et déchiraient de monstrueux ravages ;

Près de nous ruisselaient des saules et des haies De ronces, de sureaux et de jeunes futaies. Où parfois un rayon éparpillait des flammes.

Et c'est là que de long en large nous marchâmes. Jusqu'à l'heure où le soir mit ses premières taies Sur le ciel, débattant le sort de nos deux âmes.

Elle laissa son cœur se répandre en reproches, Le chagrin de les faire y mettait sa douceur, Je sentais à sa voix que ses pleurs étaient proches, Et ses beaux yeux émus brillaient dans sa pâleur,

A mon tour je parlai ; je lui dis son erreur. Qu'elle avait écouté de mensongères cloches, Et pris pour vérité la vulgaire rumeur Plus vaine qu'un écho perdu parmi les roches ;

Et je lui dis encor ma tendresse fidèle. Les longs mois désolés habités par l'ennui. Qu'elle était mon bonheur, que j'étais son appui.

Qu'il serait insensé qu'une ombre folle et frêle, Passant sur notre amour, fût plus forte que lui ; Et quelque chose aussi pour moi parlait en elle.

Mais elle était venue avec l'arrêt cruel, Qu'à sa propre tendresse elle avait imposé, Que notre amour serait en ce jour-là brisé. Et sa décision n'écoutait point d'appel.

Sa rigueur persistait dans son cœur apaisé. Comme un nuage est noir malgré son arc-en-ciel ; A sa bouche montait le même mot mortel. Comme au puits d'un vouloir froid et profond puisé.

Alors, désespérant de pouvoir la fléchir,

Je connus que j'allais voir devant moi périr

Nos espoirs déchirés, nos délices perdues.

Et cet amour faussé qui n'était plus le nôtre ; Pour un dernier adieu nos mains se sont tendues, Et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre.

A l'amie perdue 93

O les profonds, les purs et les divins moments, Moments qu'un infini de bonheur solennise. Où je tins contre moi, pleurante et reconquise, L'amie aux chers regards redevenus aimants !

Car ses yeux, qui mouillés et pleins de diamants Avaient gardé leurs pleurs, vaincus par la surprise. Les laissaient s'écouler en une douce crise. Et sa voix se mourait en lents sanglots calmants.

Nous étions arrêtés auprès d'un ancien saule. Dont le feuillage gris nous avait abrités. Et sur son front pâli tombé sur mon épaule,

A travers ses cheveux épars et tourmentés. Ma lèvre encor tremblante où l'adieu frémissait Posa le long baiser qui nous réunissait.

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